Le premier ministre François Legault était récemment fier d’annoncer un partenariat avec la firme SpaceX d’Elon Musk et son projet Starlink pour brancher 10 000 foyers Québécois à Internet, en région. N’en déplaise à M. Legault et aux objectifs louables qu’il poursuit, le pacte de son gouvernement – et d’autres –, avec Starlink pourrait avoir des accents faustiens. Et ce qui commence par de la science-fiction prometteuse se conclut parfois dans une réalité plus décevante. 

En 1932, Aldous Huxley publiait son célèbre roman Le Meilleur des Mondes. Dans cet ouvrage d’anticipation, Huxley campe un monde futuriste radicalement transformé en État mondial, au sein duquel les religions traditionnelles ont été bannies et où les croix latines sont coupées au sommet pour former des T majuscules en hommage à l’œuvre maîtresse – la voiture Modèle T – de l’industriel américain Henry Ford.  

L’œuvre d’Huxley vise juste quant à l’évolution de notre civilisation depuis 90 ans et préfigure entre autres les technologies de reproduction in vitro, l’utilisation généralisée de médicaments antidépresseurs et les dérives de notre société férue de légèreté. 

Sur les traces de Ford… et peut-être plus

Le T majuscule, plutôt que d’évoquer le cabriolet d’Henry Ford, pourrait aujourd’hui faire penser au logo du fabricant de voitures Tesla appartenant au multimilliardaire Elon Musk. Parce que si Ford a fondamentalement changé la société américaine du XXe siècle, son empreinte paraîtra bientôt anodine en comparaison de celle que Musk pourrait laisser au XXIe siècle, si on n’y prend garde.

Né en Afrique du Sud en 1971 d’une mère canadienne et d’un père sud-africain, Elon Musk a commercialisé son premier jeu vidéo à l’âge de 12 ans. En 1999, le bachelier d’économie et de physique transforme le paiement bancaire en démarrant l’entreprise aujourd’hui connue sous le nom de PayPal. Il surprend à nouveau en 2002 en fondant SpaceX, une entreprise qui est aujourd’hui responsable de près de la moitié des lancements de fusées à travers le monde, qui fait partie du projet Artémis d’implantation d’une station spatiale lunaire et qui, à terme, pourrait bien servir l’objectif avoué de Musk : coloniser Mars.

En 2006, Musk devient le PDG de Tesla et bouleverse en quelques années le marché des voitures électriques grâce à ses usines surdimensionnées, hautement automatisées et alimentées à l’énergie solaire. Pressentant le potentiel de l’intelligence artificielle, il cofonde ensuite la société OpenAI, en 2015, afin de stimuler la recherche en intelligence artificielle adaptée aux besoins humains. Un an plus tard, il cofonde Neuralink, une entreprise qui vise à développer une puce implantable dans notre cerveau et qui ferait de nous des surhommes (voilà d’ailleurs une perspective qui pourrait inspirer un autre roman d’anticipation…). Et n’oublions pas qu’il vient de mettre la main sur Twitter pour la modique somme de 44 milliards $US.

Starlink, un autre projet du milliardaire, planifie de déployer Internet haute vitesse par satellite aux quatre coins de la Terre. C’est un défi de taille ! Il y a actuellement quelque 3400 satellites actifs dans l’espace, dont 1800 appartiennent à Starlink, mais SpaceX – l’entreprise détentrice de Starlink – projette de porter le total à 42 000 satellites. D’un côté, certains boucliers se lèvent face aux problèmes causés par les déchets atmosphériques en orbite ou en réaction à la potentielle pollution lumineuse. D’un autre côté, il faut bien reconnaître que c’est une opportunité en or d’offrir internet dans les régions éloignées.

Cette image (produite à 333 secondes d’exposition) captée en novembre 2019 par le télescope Victor M. Blanco de l’Observatoire interaméricain du Cerro Tololo (Chili), présente au moins 19 stries qui sont dues au passage des satellites Starlink. CRÉDIT : CTIO/NOIRLAB/NSF/AURA/DECAM DELVE SURVEY

Starlink compte déjà 100 000 clients attirés par un tarif alléchant, qui avoisine les 130 $ par mois pour un débit de 50-150 Mbps. C’est plus compétitif que ce qui est offert dans plusieurs régions du Canada.

Le danger est qu’une offre aussi avantageuse risque de créer un monopole naturel ou, au mieux, une compétition oligopolistique. Cela signifie que la compétition pourrait être amoindrie, voire anéantie, permettant à l’entreprise de déterminer les règles du jeu ainsi que les prix. En fait, c’est le souci d’éviter une semblable domination de marché qui explique que Bell et Vidéotron sont forcés – par le biais de réglementations du gouvernement canadien – d’autoriser d’autres fournisseurs d’accès Internet à utiliser leurs réseaux de transport de données. Mais comme SpaceX est une entreprise supranationale, il serait très complexe de l’assujettir à toute législation nationale. Le manque de réglementation des géants du Web en est la démonstration.

Rappelons que les GAFA (Google, Apple, Facebook et Amazon) ne font que procurer des services aux utilisateurs d’Internet : on peut présumer que l’influence géopolitique d’une entreprise offrant l’accès Web à une bonne partie de l’humanité serait encore plus grande. En outre, Internet haute vitesse est d’une importance capitale pour la population de certaines circonscriptions politiquement stratégiques situées en région. Et passons ici sous silence les possibles distorsions factuelles à la portée de celui qui contrôle maintenant Twitter.

Cette combinaison d’éléments offrirait à SpaceX un pouvoir significatif : l’entreprise pourrait suspendre unilatéralement le service Starlink dans un pays qui ferait mine de légiférer ou de contrôler ses pratiques et ses tarifs, avec tout ce que cela implique de ressac politique à l’endroit du gouvernement qui oserait le tenter.

Dompter le futur titan maintenant

Il faut noter que SpaceX n’exerce pas présentement cette influence géopolitique. C’est donc le moment idéal pour ouvrir la discussion et réglementer ce futur titan qui inquiète déjà certains petits fournisseurs d’accès Internet. Par exemple, en décembre dernier, Northwestel – actif dans le Nord canadien – a demandé au Conseil de la radiodiffusion et des télécommunications canadiennes (CRTC) de renoncer à l’exigence de satisfaire au critère du prix plancher.

Northwestel justifie ainsi sa requête : « Nous soumettons cette demande pour obtenir, de toute urgence, les moyens de réagir à la menace à notre capacité concurrentielle que pose le service Starlink dans le Nord canadien ». La suggestion de Northwestel pourrait sans doute aider cette entreprise particulière à s’adapter, mais est-ce pour autant la meilleure politique à appliquer à tout le secteur ? Calquer la réglementation appliquée aux télécoms semble une avenue plus intéressante. Cette dernière force les fournisseurs d’accès à partager leurs réseaux de distribution, en contrepartie d’une rémunération.

Revenons-en à l’aspect géopolitique fondamental : voulons-nous qu’une bonne partie, voire la totalité, de notre Internet – une ressource particulièrement stratégique – soit assuré par une entité étrangère sur laquelle nous n’aurions aucun contrôle ? Ne sommes-nous pas déjà suffisamment dépendants de nos voisins du sud ? Aurions-nous déjà oublié l’insécurité qu’a provoquée la récente révision de l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA) ou même le nouveau plan « Buy America » proposé par le président Biden, qui déstabilise notre secteur automobile ?

L’Oncle Sam est bien sûr un allié, mais son gouvernement vise d’abord et avant tout le bien-être de ses propres citoyens et entreprises. Et, surtout, il se préoccupe constamment de sa réélection. D’ailleurs, notre voisin du sud n’étant pas des plus diligents en termes de réglementation des pratiques des géants du web, nous n’avons aucune raison d’envisager que ce serait différent quant à la protection de la concurrence dans l’accès Internet.

Comme Pandore, Elon Musk est intelligent et paraît aimable, mais il maîtrise l’art de la tromperie et de la séduction. Et comme la boîte de Pandore, son projet Starlink offre des avantages séduisants qui donnent envie de s’y abandonner sans prendre garde. Mais le danger d’accepter une telle concentration de pouvoir entre les mains d’une entreprise et de son dirigeant est immense et il est de notre responsabilité d’y réfléchir. Ouvrirons-nous aveuglément la boîte d’Elon?

Des experts du milieu des télécommunications bien plus qualifiés et expérimentés sauront offrir leur éclairage sur ces questions. Mais, chose certaine, on doit s’attaquer à ces enjeux avant qu’ils ne deviennent des problèmes ingérables. Autrement dit, comportons-nous comme si nous étions de retour en 2000 et que nous connaissions d’avance l’impact qu’auraient les GAFA dans nos vies au cours des vingt années suivantes.

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Hugo Cordeau
Hugo Cordeau est étudiant au doctorat en sciences économiques à l’Université de Toronto et boursier du Fonds de recherche du Québec – Société et culture. Ses intérêts de recherche portent sur les finances publiques et l’économie industrielle, avec un accent sur l’action climatique. On peut le joindre sur LinkedIn et sur Twitter à @cordeau_.

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