Les médias sont les premiers à éduquer la population sur les agressions sexuelles. Ils défont certains mythes, mais en perpétuent d’autres.

De quelle façon la population canadienne s’informe-t-elle de la criminalité ? Selon une étude réalisée par Éric Bélisle, 95 % des Canadiens passent par les médias traditionnels pour s’informer sur le sujet. Après l’homicide, l’agression sexuelle se trouve au deuxième rang des crimes les plus traités par les médias. Ainsi, c’est par les sources journalistiques que la population canadienne accède à des connaissances en matière d’agressions sexuelles. Les médias influencent donc grandement les croyances, les attitudes et les comportements de la population face à ces phénomènes, et il est primordial qu’ils offrent une information objective et exempte de préjugés. Mais est-ce réellement le cas ? Si nous pouvons nous réjouir du rôle joué par les médias au cours des dernières années dans la prise de conscience collective de la gravité de la situation en matière d’agressions sexuelles, il faut tout de même reconnaître qu’ils contribuent également à la perte de confiance de la population canadienne à l’égard du système de justice. Le traitement médiatique est un couteau à double tranchant : il peut certes prévenir, mais aussi nuire.

Depuis 2014, à la suite des mouvements #AgressionNonDénoncée et #MoiAussi, les médias traditionnels, particulièrement la presse écrite, ont mis au jour les comportements sexuels inappropriés d’importants acteurs publics, dont Éric Salvail et Gilbert Rozon au Québec, et Harvey Weinstein et R. Kelly aux États-Unis. Le sujet étant d’actualité, la presse écrite québécoise a saisi l’occasion pour souligner la situation préoccupante dans les milieux postsecondaires, ce qui a mené à la création de politiques visant à prévenir et à combattre les violences à caractère sexuel dans de nombreux établissements d’études postsecondaires.

La couverture médiatique des agressions sexuelles influence indéniablement les politiques gouvernementales et entraîne des changements d’attitudes dans la société canadienne. Les changements survenus dans les établissements postsecondaires n’en sont qu’un exemple. Les reportages des médias ont aussi amené les gouvernements à s’intéresser au besoin d’accompagnement des victimes et à la pertinence de créer des tribunaux spécialisés. De plus, ils ont permis des discussions importantes sur le consentement autant dans les familles qu’entre amis. Enfin, en écrivant sur les agressions sexuelles, les journalistes permettent à des victimes de se rendre compte qu’elles ne sont pas seules, de connaître les services d’aide et de sentir qu’il est possible d’ouvrir le dialogue sur ce qu’elles ont vécu. Ces effets positifs méritent d’être applaudis.

Cependant, en s’intéressant à un sujet aussi complexe que les agressions sexuelles, les médias risquent parfois de publier des informations erronées. Ils peuvent par conséquent influencer à tort tant les gouvernements que l’opinion publique. Par exemple, lorsque les médias rapportent les paroles de certains juges qui errent en culpabilisant la victime, comme le juge albertain Robin Camp en 2014, ils laissent croire que le système judiciaire est contre les victimes et que les juges basent leurs décisions sur des mythes et des préjugés. Pourtant, bien que certains juges témoignent effectivement d’un manque de connaissances de la réalité des victimes d’agression sexuelle tout comme du droit applicable en la matière, la plupart d’entre ceux qui doivent se prononcer sur de tels cas rendent des jugements conformes au droit. À mon avis, il n’y a pas de problème systématique dans l’application des règles de droit en matière d’agression sexuelle. Des erreurs peuvent survenir dans tous les types de dossier, et les cours d’appel et la Cour suprême veillent à corriger les erreurs de droit et de procédure. Il va de soi que les journaux ne peuvent pas couvrir tous les procès pour agression sexuelle où le juge fait bien son travail. Mais en ne soulignant que les très mauvais coups de nos juges, les médias influencent négativement la vision qu’a la population canadienne du système de justice et érodent indirectement la confiance nécessaire à la dénonciation.

Bien que certains juges témoignent effectivement d’un manque de connaissances de la réalité des victimes d’agression sexuelle tout comme du droit applicable en la matière, la plupart d’entre ceux rendent des jugements conformes au droit.

De plus, la couverture médiatique des dénonciations publiques augmente le risque de revictimisation. Les cas considérés comme sensationnels par les médias, comme celui de Jian Ghomeshi en Ontario ou celui du député Gerry Sklavounos au Québec, ont entraîné une véritable chasse aux sorcières. Dans ces cas-là, plutôt que de responsabiliser les agresseurs, on a cherché à s’assurer que la victime est irréprochable, que son comportement correspond à nos attentes. C’est le retour du mythe de la « bonne victime ». La victime devrait être une personne sans histoire, qui a pris toutes les mesures pour éviter l’agression, qui a manifesté la réaction escomptée d’une victime type, qui n’a rien à gagner en dénonçant. Dans son mémoire sur le traitement médiatique du mouvement #AgressionNonDénoncée au Québec, la chercheuse Raphaëlle Savard-Moisan fait ressortir le double discours des journalistes qui dénoncent d’un côté les mythes et les clichés entourant les agressions sexuelles, mais qui les renforcent de l’autre par leurs représentations stéréotypées des enjeux.

De même, la couverture des crimes plus notoires ou sensationnels risque de tracer un portrait erroné de la réalité des agressions sexuelles. En se concentrant sur les cas hors du commun, les médias donnent à penser que les agressions ne relèvent pas de la problématique sociale puisqu’elles ne toucheraient qu’une minorité de femmes. En effet, ces dernières années, l’accent a surtout été mis sur des agresseurs dans l’industrie du divertissement. Pourtant, les études réalisées en matière d’agression sexuelle sont formelles : la plupart des agressions sexuelles ont lieu dans les familles, et les victimes sont mineures. Étonnamment, ce type de crime est rarement couvert par les médias. Plusieurs raisons peuvent peut-être expliquer cela, dont le manque d’intérêt du public pour ces cas, les ordonnances de non-publication, la non-dénonciation de ces types d’agression, etc. Ainsi, on ne saurait simplement blâmer les médias. Mais la conséquence n’en est pas moins importante : la population demeure mal informée des situations réelles d’agression. Encore aujourd’hui, il faut préciser que la plupart des agressions ne se passent pas dans des ruelles sombres, bien au contraire. Elles ont lieu dans des endroits qui sont réputés être sécuritaires. Et l’agresseur n’a pas nécessairement le profil du monstre, le plus souvent c’est un « homme ordinaire » et, en plus, connu de la victime.

La couverture médiatique entraîne un autre problème non négligeable, soit la simplification des raisons pour lesquelles une agression n’est pas dénoncée par la victime. Les médias tendent à attribuer l’importante sous-dénonciation à la perte de confiance des victimes à l’égard du système de justice canadien. Pourtant, les études sont également formelles à cet égard : plusieurs facteurs expliquent pourquoi les victimes ne dénoncent pas ou prennent de nombreuses années avant de le faire. S’il est vrai que certaines victimes peuvent redouter le système judiciaire et le traitement que celui-ci leur réserve, la non-dénonciation peut aussi s’expliquer par l’âge de la victime au moment de l’agression sexuelle, son lien avec l’agresseur, son genre, son sentiment de culpabilité, l’anticipation de la réaction de ses proches, etc. Les médias doivent mieux se renseigner sur le sujet et faire appel à de vrais experts. Des psychologues partout dans le monde étudient le phénomène de la non-divulgation depuis de nombreuses années, mais les médias les approchent rarement pour leurs compétences en la matière.

Cela dit, qu’est-ce qui peut être fait pour améliorer la couverture médiatique des agressions sexuelles pour s’assurer que le public ne perd pas davantage confiance dans le système de justice canadien ? Déjà, l’Institut national de santé publique propose une trousse média sur les agressions sexuelles en vue de sensibiliser les journalistes à « diffuser dans l’espace public une information juste et exempte de sexisme, de préjugés et de dramatisation ». Pour sa part, le Centre canadien de ressources pour les victimes de crime propose aussi un guide pour les médias.

Ces guides se fondent sur un même constat : il revient aux médias de s’assurer de transmettre une information juste sur les agressions sexuelles. Pour ce faire, ils doivent faire appel à des experts de différents domaines (avocats, psychologues, criminologues, etc.). De plus, il faut qu’ils veillent au choix des faits et des mots lorsqu’ils décrivent une victime. Par exemple, lorsqu’ils mettent l’accent sur le fait que la victime n’avait pas bu, ils perpétuent le mythe qu’une victime qui a bu aurait plus tendance à consentir à une relation sexuelle.

Les médias exercent un important pouvoir d’influence sur l’opinion publique. Ils ne peuvent prendre ce pouvoir à la légère. Ainsi, ils doivent couvrir tous les types d’agression sexuelle, indépendamment des caractéristiques personnelles de la victime ― femme, homme, personne trans, racisée, autochtone, etc. Ils doivent aussi cesser de mettre tout le blâme sur le dos du système de justice. Il faut qu’ils commencent à montrer que la situation est complexe. Enfin, leur devoir est de promouvoir les services d’aide, puisqu’ils ont la chance de rejoindre un large public.

Mais émettre des directives, est-ce suffisant ? Les différents organismes publics devraient-ils aller plus loin et imposer des contraintes ? Si oui, comment, et lesquelles ? Une telle réflexion doit venir des principaux acteurs des médias contemporains.

Cet article fait partie du dossier Combattre la violence sexuelle, soutenir les victimes.

Photo : Shutterstock / wellphoto


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