Quelles sont les idées et les motivations de la première femme à diriger le PLQ ? Que représente, selon elle, le nationalisme québécois contemporain ?

En l’espace de 48 heures, en raison du désistement surprise de son seul adversaire, Dominique Anglade est devenue le 11 mai dernier cheffe du Parti libéral du Québec. Dix-huitième leader du PLQ, elle a réussi à briser deux plafonds de verre. En plus de 150 ans d’histoire, elle est la première femme à prendre la direction de son parti. Elle est également la première cheffe issue d’une minorité visible à l’Assemblée nationale.

Dans le contexte particulier de la pandémie, il lui est cependant difficile de bénéficier de l’éclairage habituel réservé à l’élection d’un nouveau chef. Son couronnement s’est même effectué dans une certaine indifférence. Sans course pour se distinguer sur le plan des idées, elle n’a pas encore eu l’occasion d’énoncer une vision précise de ce qui l’anime.

Elle a cependant indiqué qu’elle souhaitait renouer avec la tradition nationaliste du PLQ qui prévalait avant l’époque de Jean Charest et de Philippe Couillard. Au moment de se lancer officiellement dans la course, elle affirmait : « C’est le parti à Robert Bourassa et à Jean Lesage, un parti de nationalisme d’ouverture qui défend les intérêts des francophones et dans lequel on les fait rayonner. » Comment expliquer ce nouveau positionnement ? Pour répondre à cette question, il importe d’abord de bien comprendre, au-delà de la conjoncture, les problèmes structurels qui minent le PLQ.

Un parti qui se cherche

Le PLQ vit l’une des périodes les plus difficiles de son histoire. En 2018, il a subi sa pire défaite. Depuis 2019, il ne compte plus aucun élu à l’est de Montréal. Pire, il est devenu un tiers parti dans plusieurs circonscriptions francophones. Dans près d’une circonscription sur trois, il n’a même pas atteint le seuil des 15 % de voix nécessaire pour obtenir un remboursement de ses dépenses électorales.

C’est une situation paradoxale pour un parti qui a gouverné le Québec de 2003 à 2018, à l’exception d’un bref séjour de quelques mois dans l’opposition. Certains le croyaient même indélogeable des banquettes gouvernementales. Il est vrai que l’histoire du Québec est intimement associée à ce parti, qui célébrait ses 150 ans en 2017. Comme l’a si bien expliqué le politologue Vincent Lemieux, le PLQ a donné naissance à tous ses principaux adversaires. L’Union nationale est issue de la fusion du Parti conservateur du Québec et de l’Action libérale nationale formée de libéraux dissidents. Le Parti québécois fut fondé par René Lévesque, qui avait été ministre libéral et était accompagné au départ de militants libéraux. Enfin, la Coalition avenir Québec a fusionné avec l’Action démocratique du Québec, également formée à l’origine par des libéraux autonomistes.

Dans le passé, le PLQ s’est toujours remis de longs passages à vide. Dans son livre sur l’histoire du PLQ, le politologue Michel Lévesque nous explique d’ailleurs la force et la résilience de sa machine électorale. Alors que le parti fait face à des défis internes importants, c’est cette machine qui semble aujourd’hui cassée. Sous Jean Charest, certaines pratiques de financement et des odeurs de corruption ont sérieusement entaché l’image du parti. Sous Philippe Couillard, le PLQ a ensuite vécu une érosion de sa base militante. Au vieillissement de son effectif s’ajoute un déclin du militantisme dans ses instances. Tant et si bien que le PLQ connaît maintenant un creux historique quant à son nombre de membres.

Le PLQ évolue maintenant dans un système partisan beaucoup plus complexe. Depuis 2007, un multipartisme durable semble avoir remplacé le bipartisme traditionnellement observé au Québec. Dans un climat politique plus volatil, la simple alternance en raison de l’usure du pouvoir n’est donc plus une stratégie possible.

Sur le plan de son environnement externe, le PLQ rencontre aussi de nouveaux défis. Il évolue maintenant dans un système partisan beaucoup plus complexe. Depuis 2007, un multipartisme durable semble avoir remplacé le bipartisme traditionnellement observé au Québec. Dans un climat politique plus volatil, la simple alternance en raison de l’usure du pouvoir n’est donc plus une stratégie possible. De plus, l’élection de la CAQ en 2018 aura aussi confirmé la fin du clivage Oui-Non à l’indépendance comme enjeu structurant. Le PLQ a ainsi perdu sa principale carte électorale depuis 1970, soit celle de son opposition à l’indépendance. En parallèle, François Legault, cofondateur d’Air Transat, est parvenu à lui enlever son étiquette de parti de l’économie. Le PLQ se retrouve donc aujourd’hui avec un positionnement politique incertain. L’ambiguïté de la position de Dominique Anglade sur un projet de développement énergétique au Saguenay témoigne de cette réalité. Bref, le PLQ vit une crise d’identité.

Une occasion manquée

C’est dans un tel contexte que la députée de Saint-Henri–Sainte-Anne a été couronnée à la tête du PLQ. Certains avaient souhaité une véritable course pour que le parti puisse renouveler son discours et rebâtir une base militante en déclin. Une première, toutefois : selon les règles adoptées, le nouveau chef devait être élu directement par les membres plutôt que par les délégués lors d’un congrès. La direction du parti voulait ainsi redonner de l’oxygène à sa base militante.

En pleine pandémie, un tel exercice de primaire fermée n’aura finalement pas lieu. Alors que la course était suspendue en raison de la crise, Alexandre Cusson annonçait sur Facebook le retrait de sa candidature. Cette annonce sans éclat et sans ralliement clair mettait automatiquement fin au processus. On retiendra surtout de sa campagne une charge à fond de train contre les manquements éthiques de son parti. Le 13 mai, Dominique Anglade prenait place au Salon bleu de l’Assemblée nationale comme cheffe de l’opposition officielle. Elle fait depuis lors face à François Legault, alors qu’elle fut, à peine quelques années auparavant, la présidente fondatrice de la CAQ. Or, sur le plan du discours, son ancien parti occupe largement le créneau de la fierté québécoise.

Un virage nationaliste ?

Lors de leur congrès de 2019, le premier depuis le départ de Philippe Couillard, les jeunes libéraux disaient vouloir voir leur parti renouer avec son passé nationaliste. Cette stratégie devait permettre de « rebâtir les ponts avec la majorité francophone ». Ils y ont adopté l’idée d’une constitution québécoise.

Dans sa réaction au positionnement de la Commission jeunesse, Dominique Anglade a affiché une rupture certaine avec l’ère de Philippe Couillard :

Je n’ai aucun problème avec le mot [nationalisme] qui est utilisé. Il faut que ce soit de manière ouverte, de manière inclusive. Mais absolument. Et il faut absolument que ce discours-là aussi soit plus présent au sein du Parti libéral.

En opposition au multiculturalisme canadien, elle souhaite également que le parti adopte une loi sur l’interculturalisme, afin de renforcer les fondements du modèle d’accueil québécois.

Sur le plan symbolique, les observateurs auront par ailleurs remarqué l’absence de drapeau du Canada lors de l’annonce de sa candidature. En acceptant que le drapeau des Patriotes soit hissé sur un mât de l’Assemblée nationale à l’occasion de la Journée nationale des Patriotes, elle tente aussi de se démarquer de Philippe Couillard. En 2019, en marge de cette commémoration, elle insistait sur le droit du Québec à l’autodétermination :

Soyons fiers de l’héritage que nous ont laissé les Patriotes. Le peuple du Québec est un peuple distinct, fier, libre et capable d’assumer ses choix.

Quelques jours après son élection en 2020, elle s’exprimait ainsi :

Rappelons-nous du bagage historique de cette Journée nationale des Patriotes pour notre démocratie, mais aussi tout ce que cela représente dans l’essor du Québec moderne.

En 2017, Philippe Couillard ne voyait pas la perspective de voir flotter le drapeau patriote à l’Assemblée nationale du même œil. Il le considérait plutôt comme un symbole négatif. Il précisait ainsi son opposition :

Malheureusement, suite à l’appropriation unilatérale de ce symbole par le mouvement indépendantiste, et d’autres organisations moins intéressantes, il paraît difficile de penser que ça va déclencher l’unanimité parmi notre population.

Son refus faisait écho à certaines perceptions exprimées par des membres de la communauté anglophone. Une journaliste de cette communauté a même associé l’étendard patriote à celui des confédérés lors de la guerre de Sécession américaine.

Soulignons enfin un autre contraste important : alors que Philippe Couillard accusait François Legault d’attiser « les braises de l’intolérance », Dominique Anglade n’a pas l’intention de modifier la Loi sur la laïcité de l’État. Elle laisserait plutôt aux tribunaux le soin de trancher, et ce, sans renouveler la clause dérogatoire.

Qui est donc la première femme à diriger le PLQ ? Quelles sont les idées, les motivations de celle qui a contribué à fonder la CAQ quelques années plus tôt ? Les données les plus récentes (mai 2020) nous indiquent que Dominique Anglade demeure toujours relativement inconnue de l’électorat, et ce, même si elle a occupé la fonction de vice-première ministre dans le gouvernement de Philippe Couillard. Un Québécois sur deux dit ne pas la connaître. Moins d’un Québécois sur trois en a une opinion plutôt favorable, contre plus d’un Québécois sur cinq qui porte un jugement négatif à son endroit. Parmi ceux et celles qui la connaissent, les avis sont divisés.

L’examen de ses déclarations concernant le nationalisme québécois nous révèle un désir de rupture avec l’ère de Philippe Couillard. Invoquer le souvenir de Jean Lesage et de Robert Bourassa ne sera cependant pas suffisant pour insuffler un tel changement. Le pari nationaliste qu’elle souhaite prendre implique le renouvellement de la base militante de son parti. Cela demande aussi de préciser sa pensée afin de définir ce que représente, selon elle, le nationalisme québécois contemporain. Ce ne sera pas une mince tâche, alors que la CAQ occupe déjà le champ autonomiste.

Photo : La cheffe du Parti libéral du Québec Dominique Anglade lors de la période de questions à l’Assemblée nationale, le 2 juin 2020. À sa droite, le leader parlementaire de l’opposition officielle Marc Tanguay. La Presse canadienne / Jacques Boissinot.