En prenant connaissance du Manifeste que j’ai eu l’honneur de co-signer, l’an dernier à pareille date, il s’est trouvé beaucoup de nos lecteurs pour prédire que notre démarche aboutirait à la création d’un nouveau parti politique. Je reconnais aujourd’hui qu’ils ont vu juste. On pourra effectivement nous attribuer la naissance du Québec Solidaire. Je le dis, bien entendu, sur le ton de l’humour, puisque nous n’avons pas vraiment l’intention de revendiquer la paternité de ce parti.
Les suites du manifeste nous réservaient d’autres surprises dont, au premier rang, l’intensité des réactions que nous avons provoquées. Il faut probablement voir là l’effet combiné de deux attitudes : l’une d’approbation, de la part de gens heureux d’entendre exprimer ce qu’ils pensaient sans le dire ; l’autre de contestation, émanant de personnes soucieuses de protéger un régime menacé par l’assaut de ce qu’ils ont perçu comme une droite ultrapessimiste.
Permettez-moi d’abord de faire justice de cette accusation de pessimisme et de notre relégation chez les réprouvés de la droite.
Personne n’aimerait mieux que moi apprendre que nous ne comptons pas parmi les plus endettés et les plus taxés d’Amérique du Nord ; que nous sommes préparés à faire face aux défis de la concurrence mondialisée ; que nos universités et autres institutions d’enseignement sont pourvues des ressources budgétaires requises pour accomplir leur indispensable mission ; que la croissance incontroÌ‚lée des dépenses de santé ne risque pas d’entraiÌ‚ner nos finances publiques dans l’impasse définitive ; que nous n’avons pas l’une des plus faibles démographies d’Occident. Hélas, la dure réalité m’en empé‚che. J’aimerais, aussi, pouvoir ignorer l’effet de nos régimes « désincitatifs » qui ont fait en sorte que nous travaillons moins d’heures par jour, moins de jours par année et moins d’années que nos voisins américains et mé‚me ontariens.
Les Québécois ont besoin à la fois d’une vision d’avenir et de la confiance de pouvoir la réaliser. Or, c’est justement l’optimisme qui nous assigne un devoir de transparence. Aucune vision d’avenir n’est possible si on ne commence pas par regarder en face la réalité d’aujourd’hui, mé‚me si nous n’en aimons pas les contours. L’optimisme, ce n’est pas de chausser des lunettes roses pour voir tomber la pluie en couleurs. C’est oser faire le point et jeter un regard sans complaisance sur nousmé‚mes. En termes crus, c’est se regarder dans le miroir plutoÌ‚t que se contempler le nombril.
Faire acte d’optimisme, c’est renoncer au confort d’une insouciante inaction et choisir d’emprunter la voie de la responsabilité et du redressement. C’est miser sur la volonté des Québécois de protéger et de faire fructifier l’extraordinaire patrimoine qui leur a été confié, non pas seulement pour en jouir mais aussi pour le transmettre à leurs successeurs comme un tremplin d’où ils pourront rebondir plus haut et plus loin.
Ce patrimoine est trop beau, trop inspirant, trop riche de réalisations et de promesses pour ne pas se prolonger dans les ré‚ves et la fierté de nos enfants et de nos petits-enfants. Je me range décidément du coÌ‚té de ces optimistes qui pensent qu’après s’é‚tre passés le témoin de l’effort collectif pendant douze générations, les Québécois ne voudront pas terminer par l’abandon cette longue course à relais.
Une bonne partie de la discussion sur le Manifeste s’est aussi déroulée sur un fond de rectitude morale où le beau roÌ‚le ne nous était pas réservé. Certains ont tenté de nous cantonner du coÌ‚té de l’égoïsme comptable, face à la générosité compatissante, sans parler des invectives dont on nous a abreuvés. Elles n’étaient pas toutes de la mé‚me virulence. On s’est parfois contenté de nous traiter de ce que les Grecs anciens appelaient plus délicatement des péripatéticiennes.
Je confesse éprouver un malaise quand j’entends des gens s’approprier l’apanage de la compassion et de la moralité. On peut différer d’opinion sur d’innombrables questions mais je revendique pour tous le droit de les exprimer, sans devoir subir de procès d’intention. On doit se méfier de tous les monopoles, surtout ceux de la vertu et de la vérité.
Il y a aussi cette étiquette de droite dont on nous a copieusement affublés. Ce rangement dans les cases idéologiques m’a toujours laissé perplexe.
D’abord, c’est une façon de démoniser l’interlocuteur. On connaiÌ‚t bien les connotations péjoratives que prennent réciproquement dans la bouche des protagonistes des termes comme « gauchiste » ou « de droite ». Et puis, dans la réalité et le contexte des questions débattues, les positionnements se laissent difficilement renfermer dans des grilles parfaitement quadrillées. Les problèmes spécifiques requièrent des solutions spécifiques. PlutoÌ‚t que de se mettre chaque fois sur le pilote automatique, il m’apparaiÌ‚t plus responsable et plus en accord avec les exigences té‚tues des faits, de chercher à soumettre ses jugements et ses comportements à une éthique d’intégrité, ainsi qu’au respect des autres et de la réalité.
Par exemple, si on croit à la nécessité de réconcilier le travail et la famille, on opte pour la création d’un réseau de garderies, sans s’embarrasser des étiquettes à leur accoler. Si on estime important de soulager le fardeau des familles modestes et monoparentales, on institue une politique familiale. En mé‚me temps, si quarante années ininterrompues de déficit sont en train d’asphyxier l’Etat et d’en déresponsabiliser la gestion, on mène une politique de rigueur pour équilibrer le budget. Le Parti Québécois que je dirigeais était-il à gauche ou à droite quand il s’est engagé dans ces directions? Où situer sur l’échiquier politique la décision du gouvernement de Jacques Parizeau de fermer des hoÌ‚pitaux de soins à courte durée? Les centrales syndicales étaient-elles à droite ou à gauche quant elles ont appuyé l’atteinte du déficit zéro? Le Parti Québécois de René Lévesque était-il à gauche ou à droite quand il a adopté les durs décrets de 1981 pour sauver les finances publiques? Les mesures qui ont permis l’amélioration de la cote de crédit du Québec étaient-elles de droite ou de gauche? Sur quelle tablette classer l’adoption de la loi sur l’équité salariale ou encore de la loi spéciale qui a mis fin à la grève des infirmières, pourtant sous-payées? Je laisse aux exégètes le soin d’en débattre.
Quant à moi, dans tous ces cas, c’était la mé‚me politique, celle de la responsabilité et de l’équilibre entre le possible et le nécessaire. Celle qui ne se soucie pas d’aller à gauche ou à droite, mais en avant, les yeux ouverts.
Nous aimons tous le Québec. Nous sommes tous fiers de ses réalisations et, en particulier, des politiques de compassion qu’il a mises en œuvre au bénéfice des démunis. En toute logique, nous sommes dès lors assujettis à la plus stricte obligation de nous donner la capacité financière de perpétuer le maintien de ce patrimoine social.
Aurions-nous aussi une petite pensée pour l’éducation, la recherche, notre réseau routier, le développement régional, la culture, les infrastructures urbaines, l’agriculture, l’environnement, le développement de nos richesses naturelles et nos établissements pénitentiaires? Reconnaissons que ces domaines n’ont pas été trop choyés durant les dernières décennies. D’où l’inéluctable nécessité, je dirais le devoir, de se soucier de productivité, de création de richesse, de gestion rigoureuse des affaires de l’État.
Il serait ainsi irresponsable de ne pas chercher, au départ, à y voir clair et à se laisser aller à la complaisance. Autrement dit, la solidarité passe par la lucidité. Elle ne peut procéder de l’attitude « après moi le déluge ». D’une génération à l’autre, nous formons une chaiÌ‚ne de solidarité. Je plaide aussi pour cette solidarité-là.
La génération qui vient voudra recevoir de nous autres choses que des propos lénifiants et encore moins des excuses. Pour elle et pour la mémoire qu’elle conservera de nous, le moment de vérité viendra quand elle se découvrira forcée d’assumer l’héritage empoisonné d’une dette de $118 milliards, dont les trois quarts, je dis bien les trois quarts, soit près de $90 milliards, ont été contractés pour payer des opérations courantes. Seul, l’autre quart de la dette globale du gouvernement du Québec a été consacré à des investissements structurants. Puis-je ajouter, au risque de paraiÌ‚tre encore pessimiste, que ces futurs contribuables ne risquent pas d’é‚tre réconfortés, lorsqu’ils se verront moins nombreux pour porter un poids alourdi par notre longévité accrue? Bénéficiaires comblés des fruits de la Révolution tranquille, ne devrions-nous pas éprouver un sentiment de culpabilité en songeant à ces hypothèques que nous nous appré‚tons à léguer?
Je vois d’ici l’angoisse et le désarroi des futurs dirigeants québécois au moment de justifier d’autres taxes et coupures de services par l’obligation de rembourser les dettes d’épicerie de leurs parents et grands-parents. Je souhaite en particulier à nos futurs premiers ministres de ne pas avoir à vivre l’expérience qui a été mienne en mai 1996.
Permettez-moi de l’évoquer devant vous. Mon gouvernement venait de déposer son premier budget qui annonçait des coupures sans précédent dans les dépenses publiques. Notre évaluation de crédit se situait déjà à un niveau critique. Une dévaluation de plus nous stigmatiserait comme emprunteur à risque, à un cheveu de l’ostracisme des pré‚teurs institutionnels. C’est justement pour éviter ce scénario-catastrophe que les participants au Sommet économique de Québec s’étaient entendus pour livrer une lutte farouche aux déficits. Nous avions dressé le budget dans cette foulée, pensant que sa rigueur rassurerait les agences de notation.
Vous pouvez vous imaginer le choc que je reçus par cette belle matinée de mai 1996, quand mon directeur de cabinet et le sous-ministre des Finances firent irruption dans mon bureau pour me remettre, la mine sombre, le projet de communiqué qu’ils venaient de recevoir et qu’allait publier le lendemain l’une des deux plus importantes agences de notation de New York : on nous infligeait une autre décote, celle-là mé‚me que nous avions mis tant d’acharnement à éviter.
Bien entendu, je ne pouvais me résigner à un tel désaveu de la démarche de rigueur que nous venions de lancer. J’obtins qu’on suspende la publication du communiqué, le temps d’aller rencontrer les analystes de l’agence. Je m’envolai toÌ‚t le lendemain, pour New York, en compagnie du sousministre en titre et du sous-ministre adjoint du ministère des Finances. Pour plus de discrétion, nous affrétaÌ‚mes un avion privé, au lieu d’utiliser un avion gouvernemental.
Je n’oublierai pas de sitoÌ‚t les deux ou trois heures que, face à un quatuor de dirigeants de l’agence, nous avons passées dans ce bureau d’un gratte-ciel de Wall Street, expliquant, justifiant, plaidant, discutant, répondant à des questions comme la suivante : comment croire qu’après une quarantaine d’années consécutives de budgets déficitaires, le gouvernement du Québec réussira, en trois ans, à atteindre le déficit zéro?
Pendant ce temps, me revinrent à l’esprit les discussions qui entouraient les négociations des secteurs public et parapublic dans les années 70. Les porte-parole gouvernementaux devaient se débattre comme des diables dans l’eau bénite pour réfuter la thèse de la capacité illimitée de payer de l’État. Je me disais aussi qu’il était gé‚nant pour le premier ministre d’un gouvernement responsable de devoir ainsi passer sous les fourches caudines d’analystes de Wall Street. Je songeai à mon père qui n’a jamais rien acheté, y compris un camion ou une maison, sans les payer comptant. Je ne pouvais faire autrement que de conclure : voilà ce qui arrive quand on dépense et emprunte au-delà de nos moyens. Et de me dire aussi que le controÌ‚le et l’intégrité de ses finances publiques sont le commencement, voire la condition, de la souveraineté.
Je reviens à New York. Après avoir épuisé tous les arguments et réitéré la détermination du gouvernement, nous nous arré‚taÌ‚mes, un peu à bout de souffle. Nos interlocuteurs, après nous avoir regardé un moment en silence, d’un air dubitatif, nous indiquèrent qu’ils nous contacteraient incessamment. MM. Alain Rhéaume, Gilles Godbout et moi rentraÌ‚mes à Québec en nous croisant les doigts. Le lendemain, un coup de fil nous informait, à notre immense soulagement, qu’il n’y aurait pas de décote et qu’on se contenterait de nous mettre sous observation. Le communiqué émis le mé‚me jour devait le confirmer.
J’ai toujours pensé que le large ralliement des intervenants au Sommet avait pesé lourd dans la confiance qu’on nous a accordée alors. Je me suis juré que rien n’empé‚cherait mon gouvernement d’atteindre le déficit zéro. Nous y sommes arrivés un an plus toÌ‚t qu’annoncé. Après, nous duÌ‚mes gérer des surplus, ce qui, en un sens, était aussi difficile. Il est vrai que personne n’en avait l’habitude.
Comment pouvais-je, après cela, m’empé‚cher de trouver surréaliste la querelle de chiffres dans laquelle se sont enlisés nos échanges avec les solidaires? Manifestement, les « solidaires » comme ils s’appellent, sont plus optimistes que nos pré‚teurs !
Ces débats médiatiques où on se lance pé‚le-mé‚le les chiffres à la té‚te obéissent à une constante : la population excédée renvoie les protagonistes dos à dos. On avait évité ce piège au premier sommet économique de 1996 où des présentations ordonnées et factuelles, validées, séance tenante, par les intervenants, avaient permis de dresser l’état de situation du Québec. Il n’en a pas été ainsi lors de la publication du manifeste. Je prends un exemple. Nous avions rapporté que le taux d’endettement du Québec, par rapport à son PIB, atteignait l’inquiétant niveau de 43 pour cent. Quelle a duÌ‚ é‚tre la perplexité du public de se faire rassurer par le camp des solidaires qui trouvèrent réconfort dans la situation, selon eux, beaucoup plus critique, des pays européens, avec un taux d’endettement moyen de 54 pour cent?
En présence d’interlocuteurs attentifs réunis dans le forum approprié, ce sophisme n’aurait pas tenu plus d’une minute. Quelqu’un aurait eu toÌ‚t fait de rétablir la juste perception des choses en rappelant que le Québec n’est pas un pays unitaire et qu’en conséquence, la plus simple arithmétique impose d’ajouter à son endettement sa part dans la dette fédérale. Après avoir procédé à toutes les corrections requises pour comparer des pommes avec des pommes, le taux québécois à utiliser est de 90 pour cent par rapport à la moyenne européenne de 54 pour cent, laquelle se situe déjà à un niveau d’alerte.
Finalement, force est de se rendre à l’évidence que, sur le plan des strictes données factuelles, le Québec est véritablement confronté à la problématique décrite par le Manifeste. L’état de situation est dressé, la photographie est prise. Parce qu’elle est en panne de ré‚ve, notre collectivité se réfugie dans le déni et l’immobilisme. Les attitudes timorées qui ont eu raison de projets stimulants comme le complexe universitaire de la Santé à Outremont ou le Centre de divertissement du bassin Peel sont pour moi des manifestations d’un inquiétant désarroi. Éviter le moindre risque, ne rien entreprendre sans avoir convaincu le dernier opposant, se soumettre inconditionnellement à la dictature du principe de précaution et, bien suÌ‚r, garder sur tout cela un silence pudique, voilà à quoi nous convie la bienséance à la mode.
Pourtant, il y a de l’inconscience à demander plus et travailler moins. Il y a de l’irresponsabilité à s’octroyer des avantages que notre relève ne pourra pas se donner et qu’elle devra par surcroiÌ‚t payer à notre place. N’oublions pas, d’ailleurs, que la relève, ce sont ceux qui restent. Dans ces conditions, espérons de toutes nos forces que ceux des jeunes qui auront le loisir de partir résisteront à la tentation d’échapper à un État aux abois et à une société qui fait du surplace.
N’attendons donc pas l’électrochoc de la crise pour nous réveiller.
La question qui se pose de façon lancinante est de savoir comment nous allons en sortir. Le temps presse de passer à l’action. Il est urgent de soulever les interrogations qui dérangent et tenter d’y répondre. Comment faire prendre conscience aux Québécois de la gravité de la situation et de la nécessité de réagir? Comment leur faire réaliser que le danger est d’autant plus pernicieux qu’il est latent? Comment résister à l’envie de s’endormir dans un confort trompeur? Comment nous convaincre tous de l’urgence d’une politique d’espoir fondée sur la rigueur et l’effort?
J’ai la certitude que nos concitoyens accepteront de se dessiller les yeux et de regarder ce qu’ils refusent de voir si, à coÌ‚té d’une inexorable banalisation collective, on leur présente une exaltante vision d’avenir.
Pour retrouver la ferveur et la fierté qui ont inspiré la réalisation des Manic 5, Baie James, Expo 67 etc., et pour rouvrir le chantier du Québec, nos concitoyens ont besoin de situer dans un plan d’ensemble les mesures et les projets qui leur seront présentés. Mais alors, ce plan, ce dessein, ce ré‚ve, ou— c’est l’expression que je préfère— cette vision, qui doit la concevoir, qui doit la soumettre à la population et qui doit la réaliser?
Ce ne peut é‚tre le fait d’un petit groupe. Il y a là du travail pour beaucoup de monde.
Les intellectuels et le milieu de l’éducation en général sont les premiers interpellés. Ils ont joué un roÌ‚le-clé dans la germination et le déroulement de la Révolution tranquille. Ce sont eux qui ont donné son impulsion au Québec moderne et qui devraient façonner l’idée porteuse de celui de demain. Au-delà de leurs responsabilités premières de recherche et de diffusion du savoir, ne devraient-ils pas é‚tre davantage présents dans la cité d’aujourd’hui, en l’animant par un vigoureux brassage d’idées?
Il faut également convier les gens d’affaires à rompre leur silence. En l’absence de leurs points de vue et des perspectives qu’ils peuvent dégager de leur vécu, les débats publics ne peuvent que s’appauvrir. Trop peu de leaders économiques et financiers acceptent de monter eux-mé‚mes à la tribune et de s’exprimer sur nos enjeux de société. Il est vrai que, ce faisant, ils s’exposent à des répliques, parfois acerbes, de la part d’interlocuteurs engagés et rompus à ces forums. Ils n’ont certainement pas été encouragés à la loquacité publique, en prenant connaissance du traitement qu’ont duÌ‚ subir les auteurs du Manifeste. Mais avec l’usage, leurs interventions prendraient une allure plus habituelle, donc moins dramatique, et apporteraient un équilibre souhaitable dans les prises de paroles.
En tous les cas, c’est ce qui s’est produit durant les sommets. On a pu y entendre des échanges vigoureux mais très positifs avec les dirigeants syndicaux.
La participation des milieux syndicaux à l’élaboration d’un plan de match pour le Québec est, à tous points de vue, primordiale. Sans eux, on ne pourrait ni le concevoir de façon équilibrée ni le réaliser.
Les syndicats et leurs leaders sont, eux aussi, à une croisée des chemins. Agents de changements par vocation, ils se trouvent eux-mé‚mes en situation de devoir prendre acte de mutations géoéconomiques et de s’y adapter. J’imagine qu’ils ont amorcé leur réflexion sur la viabilité de certaines entreprises et des emplois qui en dépendent, notamment dans le secteur manufacturier. Ils ne peuvent ignorer qu’un nombre grandissant d’entre elles sont coincées entre une féroce concurrence asiatique et des couÌ‚ts d’opération intenables résultant, entre autres, des rigidités normatives d’une succession de conventions collectives. Ils sont directement interpellés par la nécessité de faciliter l’aménagement d’un cadre économique et réglementaire propice à l’innovation et à l’investissement.
Puisqu’on parle d’un chantier, tous doivent y œuvrer. Le milieu culturel, si dynamique, si imaginatif, si étroitement associé à l’identité québécoise, doit en é‚tre partie prenante. Pour stimuler, inspirer et faire ré‚ver, qui peut se passer des créateurs et des artistes du Québec? Ils doivent reprendre la parole et la place qui étaient leurs durant l’effervescence des années 60 et 70.
Bref, c’est toute la société civile qui soit s’activer, incluant mouvements communautaires, associations professionnelles et autres acteurs socioéconomiques.
J’ai gardé pour la fin l’acteur le plus important. Bien entendu, le politique est le moteur principal d’une telle entre-prise. Sans avoir la prétention de faire la leçon à quiconque, puis-je rappeler que la responsabilité des décisions ultimes sur l’avenir du Québec s’inscrit au cœur mé‚me du mandat politique? Les inquiétudes aussi bien que les espoirs suscités par notre état de situation interpellent tous les partis. Au Manifeste se sont ajoutés des constats et des analyses comme L’Éloge de la richesse, d’Alain Dubuc et du groupe de Jacques Ménard, plus spécifiquement en rapport avec le financement des programmes de santé. Sans compter les séminaires, allocutions, entrevues, articles et émissions de toutes sortes qui ont largement fait état de la problématique québécoise. Les milieux politiques auront aussi noté l’accueil responsable réservé à la hausse des tarifs d’électricité et à la création du Fond des générations.
Ayant quitté pour de bon la politique active, et me remémorant les déficiences et les timidités de certaines de mes décisions, je sais devoir m’astreindre à la modestie en m’exprimant comme je le fais aujourd’hui, surtout devant l’énormité de la taÌ‚che à accomplir. Mais le contexte se conjugue à la nécessité pour justifier le lancement d’une démarche de mobilisation, de persuasion et de décision. C’est ici que seront mises à contribution les qualités de crédibilité, d’audace et de leadership attendues du personnel politique.
Je n’aurai pas la témérité de définir moi-mé‚me la vision d’ensemble, mais il me semble qu’elle doit, notamment :
-
Dresser le portrait du Québec généreux, créateur, dynamique et suÌ‚r de lui qu’on ré‚ve de transmettre dans 20 ans à la génération montante.
-
Répartir équitablement les efforts et les sacrifices qui seront requis.
-
Fonder la réalisation du plan d’ensemble sur le plus large ralliement possible.
-
Se coller sur la réalité et s’affranchir des diktats idéologiques.
-
Mettre en œuvre des mesures structurantes de création de richesse.
-
Garantir la poursuite des objectifs de compassion sociale et de soutien aux démunis.
-
Privilégier dans toute la mesure du possible les investissements dans l’éducation et l’innovation.
Plus on cherche à esquisser la taÌ‚che à accomplir, plus on en mesure les difficultés. Mais deux raisons me font dire qu’elle est réalisable.
La première, c’est qu’elle est nécessaire. Point n’est besoin d’épiloguer là-dessus. Les discussions de la journée ont confirmé l’incontournable réalité qui nous contraint à faire un choix très simple : soit continuer de tourner en rond dans une douce spirale descendante, soit de prendre notre essor vers les sommets auxquels nous destinent nos talents, nos ressources et le long courage de nos ancé‚tres. Dès lors que les Québécois se seront pénétrés de l’idée qu’il n’y a pas d’autre alternative que celle-là, ils choisiront la voie exigeante et exaltante de la réussite.
Deuxièmement, nous avons les atouts pour réussir. Nous pouvons, d’abord et avant tout, compter sur les valeurs de notre engagement démocratique et l’intégrité des institutions qui les encadrent. Notre souci de justice sociale et de compassion confère à notre vie collective un caractère d’humanisme et d’harmonie. Nous avons érigé la tolérance en devoir civique et notre population s’est enrichie d’une diversité d’apports ethniques qui élargissent nos horizons.
En ce qui concerne l’éducation, nos universités, centres de recherche, collèges et maisons d’enseignement, pourvu qu’on leur en donne les moyens, ouvriront aux générations qui montent les portes du savoir, de la culture et de la conqué‚te des marchés. Ils doivent poursuivre leurs efforts pour préparer une main-d’œuvre qualifiée, apte à relever les défis de l’industrie. Nous avons absolument besoin de ces compétences et de ces ressources pour entrer de plain-pied dans un monde qui place l’innovation et l’économie du savoir au cœur de son développement. C’est l’honneur et le grand mérite de la Révolution tranquille d’avoir doté le Québec d’un outil aussi précieux.
Nous sommes aussi superbement pourvus du coÌ‚té culturel. De la musique à la littérature, du théaÌ‚tre et du cinéma à la peinture, de la danse au spectacle en général, nous ne comptons plus les créateurs et artistes qui ont atteint l’universel par l’expression de l’identité québécoise.
Dans les domaines économique et financier, nous avons posé les assises des réussites économiques et financières dont nous sommes capables. Il est révolu le temps où ceux qu’on appelait nos élites laissaient à d’autres les responsabilités et les réalisations d’affaires. Jointes à la formation de gestionnaires de haute qualité et à l’émergence d’entrepreneurs audacieux et visionnaires, les politiques d’économie mixte pratiquées par nos gouvernements des dernières décennies ont doté le Québec d’instruments de développement très efficaces et d’une communauté d’affaires particulièrement compétente. De sorte qu’aux coÌ‚tés de la Caisse de dépoÌ‚t et d’HydroQuébec, on a vu naiÌ‚tre et progresser Power Corporation, Bell, Quebecor, Transcontinental, Saputo, CGI, Canam Manac et combien d’autres entreprises qui prennent leur envol.
Nous pouvons également compter sur un vigoureux réseau coopératif dont les établissements commerciaux et manufacturiers se déploient dans les grands centres comme dans les régions. Les coopératives se ramifient dans le secteur financier où le mouvement Desjardins prospère aux coÌ‚tés des grandes banques et autres institutions financières.
Au nombre des organisations qui animent notre vie collective, point n’est besoin de rappeler le roÌ‚le des syndicats. Irremplaçables facteurs d’équité et de stabilité sociales, ils sont devenus une force avec laquelle gouvernements et autres employeurs doivent compter.
Ce sont des atouts de poids, au service de l’avenir de leurs membres et du Québec tout entier. Bien que leur mission les mette, à l’occasion, en conflit objectif avec les autres acteurs économiques, ils se trouvent, eux aussi, devant l’obligation d’accorder leur action aux impératifs et à l’équilibre du système socioéconomique où ils doivent évoluer. Depuis près d’un demi-siècle, ils exercent un magistère social qui a puissamment contribué à l’édification d’une société juste et progressiste. Dans toutes les hypothèses, l’édification du Québec de demain ne peut s’effectuer sans eux. Je dirai plus justement que c’est graÌ‚ce à leur concours qu’on pourra y arriver.
Mais le gage le plus suÌ‚r de la réussite du Québec de demain, il s’incarne chez ses jeunes d’aujourd’hui. Je connais les statistiques crève-cœur sur les taux de suicides et de décrochage. Elles comptent d’ailleurs parmi les raisons de la démarche d’espoir et de promesse d’une vie gratifiante qu’il faut lancer. Justement, cette détermination d’aller au bout de soi, cette soif de connaiÌ‚tre ce monde qui change, ce gouÌ‚t de faire sa marque, on les trouve partout dans la jeunesse québécoise. Elle est dégagée de réflexes un peu trop paroissiaux et d’inhibitions qui avaient cours encore au sein de ma génération. Talentueux, compétents, informés et ouverts à toutes les réalités, les jeunes d’aujourd’hui ont la capacité de tracer très loin les nouvelles frontières intellectuelles, économiques, professionnelles et culturelles du Québec.
Autrement dit, ce qui est nécessaire est possible. Le reste est une question de volonté et de confiance. J’ai l’absolue conviction que les Québécois et les Québécoises se laisseront guider par leur fierté, leur sens des responsabilités, l’éthique du travail qui les a depuis longtemps caractérisés, leur passion de la durée et l’amour de leurs enfants. Ils se rappelleront que leur géographie est celle des amples ambitions plutoÌ‚t que du confort satisfait. On ne se contente pas d’un destin à rabais quand on a reçu en héritage l’immensité de cette nature, prodigue en ressources de toutes sortes, si belle et si variée par le paysage infini de ses foré‚ts, champs, montagnes, lacs et rivières.
Face à leur histoire, celle d’avant et celle qu’ils feront, et confrontés aux attentes de leurs enfants, les Québécois voudront se montrer à la hauteur du patrimoine qui leur a été confié.
Ce discours a été prononcé au colloque organisé par l’Université McGill à l’occasion du premier anniversaire du lancement du manifeste.
