On dit souvent qu’en signant l’Accord de libreéchange canado-américain (ALE) puis l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), le Canada se serait en quelque sorte réconcilié avec son destin nordaméricain. Mais les Canadiens et, en particulier, leur gouvernement assument-ils ce choix? On peut en douter lorsqu’on considère la manière dont Ottawa a envisagé jusqu’à maintenant l’avenir de l’ALENA. Il semble en effet que la première préoccupation du gouvernement canadien, au lendemain de l’établissement de la zone de libreéchange ait été de vouloir « dénord-américaniser » l’ALENA. Puis, malgré le fait qu’à l’usage l’accord ait montré ses faiblesses et ses insuffisances, le mé‚me gouvernement s’est longtemps refusé à ne serait-ce que considérer la possibilité de pousser plus avant le projet d’intégration nord-américaine. Cette attitude de dénégation un peu honteuse à l’égard d’un état de fait que nous avons nousmé‚mes contribué à créer n’est plus vraiment tenable. Tout simplement parce que, si les Canadiens veulent continuer à profiter des bénéfices que leur procure l’ALENA ou les accroiÌ‚tre, ils doivent se résoudre à investir dans son entretien et mé‚me prévoir quelques rénovations. Car, laissé à lui-mé‚me, l’ALENA, pourtant fièrement considéré à sa signature comme un accord de libre-échange d’avant-garde, risque de tomber rapidement en désuétude. De manière plus générale, le gouvernement canadien, au moment où il réexamine les fondements de sa politique étrangère, devrait résolument accepter son destin continental et se doter d’une véritable politique nord-américaine.

Il est clair qu’au lieu de s’atteler à travailler de l’intérieur la nouvelle réalité nord-américaine que l’ALENA a significativement contribué à créer, le gouvernement du Canada a préféré chercher à composer avec elle de l’extérieur. L’objectif étant clairement ici de contrebalancer le pouvoir énorme qu’exercent les États-Unis au sein de la zone. Dans ce but, deux stratégies s’offraient à lui : la stratégie de l’élargissement, c’est-à-dire chercher à intégrer à l’Accord de nouveaux partenaires provenant nécessairement de l’extérieur de l’Amérique du Nord ; et la stratégie de l’enchevé‚trement, consistant à insérer l’ALENA lui-mé‚me dans de nouveaux accords interrégionaux. Aucune de ces deux stratégies n’a fonctionné.

Il y a dix ans, l’hypothèse selon laquelle l’ALENA évoluerait par cycles successifs d’élargissements n’était pas dénuée de fondements. L’accord de 1994 était en fait lui-mé‚me le résultat d’un deuxième cycle de négociation, après le premier qui a donné naissance à l’ALE; alors pourquoi cela ne se répéterait-il pas dans l’avenir? L’intéré‚t du Canada pour pareille évolution s’est manifesté, dans un premier temps, par la proposition, acceptée par ses partenaires, d’insérer dans le texte de l’accord une clause d’accession. Puis, le gouvernement accueillit avec enthousiasme, dès 1995, la demande formelle d’accession présentée par le Chili. Qui plus est, lorsqu’il fut évident que le Congrès américain n’était pas pré‚t à donner son aval à l’entrée du Chili dans l’ALENA, le Canada négocia avec ce pays un accord bilatéral de libreéchange faisant explicitement référence, dans son préambule et ses dispositions finales, à l’objectif d’une intégration définitive du pays du CoÌ‚ne Sud au sein de la famille alénienne. Malheureusement pour le Canada, cet objectif ne s’est jamais réalisé, mé‚me si, depuis, Mexico et Washington ont signé séparément des accords de libreéchange avec Santiago. Aujourd’hui, malgré le fait que les trois partenaires de la zone nord-américaine aient multiplié les accords bilatéraux de type ALENA avec d’autres pays de la région, il n’est plus question d’élargissements. Les espoirs canadiens se sont donc envolés.

La stratégie de l’enchevé‚trement a eu la vie plus longue, mais a elle aussi mené à des culs-de-sac. L’ALENA n’était pas encore entré en vigueur que le ministre canadien du Commerce international de l’époque, Roy MacLaren, proposait la négociation d’un Accord de libre-échange transatlantique (ALETA). Et, à plusieurs reprises au cours des années qui suivirent, le Premier ministre Jean Chrétien plaida en faveur de la création d’une zone de libre-échange ALENA–Union européenne. Les européens optèrent plutoÌ‚t pour la signature, dès 1997, d’un accord séparé avec le Mexique et se montrèrent par la suite peu intéressés à mé‚ler les Canadiens à leurs négociations bilatérales avec Washington.

Le projet de création d’une Zone de libre-échange des Amériques (ZLEA) a suscité davantage d’espoirs. Au départ, ce projet a été présenté par les Américains comme un élargissement, puis un enchevé‚trement de l’ALENA avec d’autres zones comme le MERCOSUR. Il a cependant évolué et débouché sur la négociation d’un nouvel accord à 34, mais un accord tout de mé‚me très proche de l’ALENA en terme de structure et de portée. Si bien que, jusqu’à la suspension des négociations en novembre 2003, la ZLEA promettait d’offrir au Canada un traité qui se substituerait en partie à l’ALENA et lui permettrait de gérer certains aspects de sa relation commerciale avec les États-Unis dans un cadre moins étroit que celui du triangle nord-américain. Tout indique cependant que mé‚me si le projet de ZLEA était aujourd’hui rescapé, sa portée serait probablement ramenée bien en dessous du seuil permettant au Canada d’utiliser le nouvel accord à profit dans la gestion de ses rapports avec les États-Unis et le Mexique.

En voulant élargir l’ALENA ou l’insérer au sein d’ensembles inter-régionaux plus vastes, le Canada ne cherchait pas de véritables gains commerciaux à l’extérieur de la zone nordaméricaine. Après tout, nous ne faisons que très peu de commerce avec les pays de l’hémisphère au sud du Mexique et les études économétriques montrent que les gains nets que nous obtiendrions d’une libéralisation accrue de nos échanges avec l’Europe sont réels mais insignifiants si on les compare avec ceux que générerait un approfondissement du libre-échange nord-américain luimé‚me. En fait, tout cet activisme « périphérique » avait pour objectif d’agir indirectement, en s’en détournant, sur l’état de fait créé par l’ALENA.

En mé‚me temps qu’il s’efforçait, sans grand succès, de composer à distance avec la nouvelle Amérique du Nord, le gouvernement s’est jusqu’à maintenant montré extré‚mement hésitant à agir sur celle-ci de front. Il a en effet pour l’essentiel ignoré les propositions mexicaines et mé‚me américaines visant à pousser la coopération régionale au-delà des domaines couverts par l’ALENA. Lorsqu’un comité parlementaire canadien l’enjoignit en 2002 de s’investir davantage dans la construction de la « maison commune » nord-américaine, le gouvernement répondit qu’il ne voyait pas la nécessité de se commettre au-delà de ce que prévoit le traité de 1994. Pourtant, après dix ans de mise à l’épreuve, les insuffisances de l’accord se font de plus en plus évidentes et les propositions émanant autant des milieux académiques que de ceux des affaires pour les corriger suggèrent des modifications profondes.

Par exemple, il y a quasi-unanimité chez les experts sur la nécessité de reconsidérer et éventuellement d’éliminer, parce qu’il est couÌ‚teux pour les entreprises et qu’il ne les met pas à l’abri de manipulations protectionnistes, le système de règles d’origine institué par l’accord pour empé‚cher que des produits provenant de l’extérieur de la zone ne profitent des avantages consentis aux produits plus proprement nordaméricains. Selon une étude récente menée par des économistes d’Industrie Canada, les pertes économiques dues à la conformation aux règles d’origine équivaudraient à 1 p. 100 de notre PIB. L’élimination du système des règles d’origine nécessiterait la création au sein de l’ALENA de mécanismes de gestion d’un tarif extérieur commun et, donc, sa transformation vers une union douanière. Certains économistes croient qu’il serait possible pour le Canada et les États-Unis d’harmoniser en partie leurs tarifs extérieurs en faisant l’économie d’une politique commerciale commune. N’empé‚che qu’à terme l’établissement d’un tarif extérieur commun nécessitera une coordination politique beaucoup plus importante que ce que prévoit actuellement l’ALENA, ne serait-ce que pour permettre aux partenaires de prendre des positions à l’égard des pays tiers avec lesquels ils négocieront de futurs accords commerciaux. En d’autres mots, la remise en question du système des règles d’origine aurait des répercussions importantes sur la nature mé‚me de la zone alénienne.

De la mé‚me manière, les Canadiens souhaitent depuis longtemps trouver des moyens pour, sinon éliminer, du moins mieux encadrer les recours par les États-Unis aux mesures anti-dumping et droits compensateurs, comme celles qui alimentent le conflit du bois d’œuvre. Il est évident que cela nécessiterait là encore une transformation majeure de l’accord ; soit le remplacement du mécanisme actuel de règlement des différends du chapitre 19 par un tribunal permanent et un renforcement significatif du chapitre 15 permettant la mise en place d’une politique de concurrence commune. En ce qui concerne, autre irritant, les problèmes liés au maintien des systèmes de certification et instances de réglementations propres aux trois pays en matière de produits pharmaceutiques, de sécurité alimentaire, de normes techniques, etc., il est extré‚mement difficile d’envisager des mécanismes de reconnaissance mutuelle ou d’harmonisation qui n’impliqueraient aucune coordination politique. Tout simplement parce que la responsabilité d’un État en matière de sécurité et de santé des personnes ne peut se déléguer à un autre État.

Ces quelques exemples montrent comment la création de l’ALENA a entraiÌ‚né un processus d’intégration qui exige aujourd’hui, quoi qu’en pense le gouvernement canadien, une réforme importante du cadre juridique instauré en 1994. De leur coÌ‚té, les gouvernements mexicain et américain se sont montrés beaucoup moins frileux. Depuis son arrivée au pouvoir en 2000, le président Vicente Fox a proposé divers scénarios d’approfondissement de l’intégration nord-américaine, parlant ouvertement d’un éventuel marché commun et proposant d’étendre le champ de la coopération alénienne à des domaines comme l’immigration, le travail et le développement régional. Le président George Bush a démontré un certain degré d’ouverture à l’égard des propositions mexicaines, dont celle d’une « Initiative de l’Amérique du Nord » qui instituerait un mécanisme de coopération parallèle à l’ALENA et qui pourrait prendre charge des problèmes comme ceux des règles d’origine et de l’harmonisation des normes. Certains s’attendaient d’ailleurs à ce que la visite du président américain au Canada, en décembre dernier, soit l’occasion d’un ralliement du Canada à cette idée, ce qui n’a pas été le cas.

L’ALENA vieillit vite non seulement en regard de l’évolution rapide de la réalité de l’intégration régionale, mais aussi parce que, depuis 1994, les dispositions de l’accord ont servi de modèle à la négociation d’un nombre grandissant d’ententes de libreéchange concurrentes. D’autres blocs commerciaux se constituent ; le récent accord signé entre la Chine et les dix pays de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est, par exemple, reléguera l’ALENA au second rang mondial des zones de libre-échange. Cependant, le principal risque pour le Canada ne vient pas tant de l’évolution d’autres blocs commerciaux concurrents que des accords commerciaux que signent les États-Unis et, dans une moindre mesure, le Mexique avec des pays tiers. à terme, parce que ces accords innovent dans de nouveaux domaines non couverts par l’ALENA ou reprennent, mais en les améliorant, certaines de ses dispositions, ils empé‚cheront le Canada de profiter de conditions d’accès aux marchés américain et mexicain auxquels d’autres auront droit. Tout simplement parce que l’ALENA, lui, demeure figé dans la réalité d’avant 1994.

Prenons le cas des chapitres sur l’investissement dans les accords récemment négociés par Washington avec le Chili et les pays d’Amérique centrale. On sait que le Canada a longtemps réclamé de ses partenaires de l’ALENA un meilleur encadrement des dispositions du fameux chapitre 11 concernant les expropriations déguisées, qui ouvrent la porte à des recours contre les gouvernements par des investisseurs étrangers. D’une certaine manière, le Canada a eu gain de cause, mais ce n’est pas lui qui en bénéficiera. En effet, les États-Unis acceptent aujourd’hui l’argument canadien voulant qu’une action gouvernementale visant un objectif de bien commun comme la santé ou l’environnement ne puisse é‚tre considérée comme une expropriation indirecte, mais à défaut de renégocier l’ALENA ce sont les accords de libreéchange États-Unis–Chili et ÉtatsUnis–Amérique centrale qui profitent du travail de persuasion accompli par les Canadiens. L’exemple des expropriations déguisées n’en est qu’un parmi d’autres puisque les accords récemment négociés par les États-Unis avec d’autres pays contiennent plusieurs innovations, en matière d’investissements (prescriptions de résultat, normes minimales de traitement et règlement des différends) mais aussi en matière de propriété intellectuelle ou d’agriculture.

Afin d’assurer à l’ALENA l’adaptabilité requise pour éviter sa vétusté grandissante, les trois États nord-américains devront franchir un nouveau seuil dans leur coopération économique et c’est certainement ce qui, en bonne partie, donne le vertige au gouvernement canadien. L’ALENA est, pour le moment, un accord de type « statu quo ». Cela veut dire, d’abord et comme nous l’avons vu plus haut, qu’il n’institue pas de mécanismes d’instances de coordination politique permettant de prendre en charge de nouveaux espaces de libéralisation comme la création d’un tarif extérieur commun ou l’harmonisation des normes de fabrication. Plus fondamentalement, cela veut aussi dire que l’accord n’institue pas de mécanisme permettant de l’amender et de l’adapter aux nouvelles exigences du commerce. Les dispositions finales de l’accord prévoient que des modifications au texte initial peuvent é‚tre apportées, mais sans qu’un cadre ne soit établi pour négocier ces modifications. Ce qui revient à dire que les modifications, sauf quelques rares exceptions, doivent passer par une négociation à neuf. Tout au plus la Commission, qui est le bras politique de l’accord, peut-elle modifier certaines modalités très techniques, comme elle l’a fait à quelques reprises dans le cas des règles d’origine ou dans le cas de l’accélération de certaines réductions tarifaires. Sous cet aspect, l’ALENA ressemble aux accords de l’Organisation mondiale du commerce (OMC). Le régime de l’OMC, cependant, s’organise autour de cycles successifs de négociations— nous en sommes au neuvième— qui rendent la renégociation à toute fin pratique permanente et font du GATT et autres accords de la famille OMC, contrairement à l’ALENA, des instruments vivants et ouverts sur le futur.

Ce que tout cela signifie, c’est qu’il y a onze ans les concepteurs de l’ALENA sont allés aussi loin qu’il était possible d’aller en terme de libéralisation tout en faisant l’économie de mécanismes de coordination politique. Les trois pays se sont arré‚tés, tant au plan de l’étendue des domaines couverts que du niveau d’intégration et qu’en ce qui concerne la transformation future de la zone, au point audelà duquel une forme de délégation politique aurait été nécessaire. Cela se comprend si on considère qu’il est difficile pour des partenaires aussi inégaux que le Canada, les États-Unis et le Mexique de s’entendre sur des modes de délégation de souveraineté qui engagent l’avenir. Cela dit, comme c’est là où nous en sommes, on comprend aussi tout le défi que pose au Canada son avenir au sein de l’ALENA.

Pour faire face à ce défi, le Canada doit se doter d’une véritable politique nord-américaine et placer celle-ci au centre de sa politique étrangère. L’actuel gouvernement devrait déployer, à l’égard du futur de l’Amérique du Nord, au moins les mé‚mes énergies que celles qu’il consacre au renouvellement des institutions multilatérales, par exemple dans le cas du projet de création d’un G-20. à première vue, l’ALENA et la construction d’une nouvelle architecture régionale pour la coopération Canada–États-Unis–Mexique ont beaucoup moins de sex-appeal politique que la participation aux grandes messes de la gouvernance mondiale. Tout de mé‚me, non seulement n’est-ce qu’à première vue— il y aurait beaucoup à dire sur l’enjeu formidable et global que constitue la réussite ou l’échec de la libéralisation politique et économique du Mexique—, mais il s’agit là de questions fondamentales pour l’avenir de notre prospérité et de notre sécurité économique. Doit-on répéter ici à quel point notre économie dépend de notre relation commerciale avec les États-Unis? C’est aussi une question de dignité, comme le faisait récemment remarquer Allan Gotlieb devant le C.D. Howe Institute : face à l’importance de notre commerce avec les États-Unis, la faiblesse institutionnelle de l’ALENA est telle et laisse tant de choses à découvert que si la situation ne change pas nous serons de plus en plus condamnés, pour faire valoir nos intéré‚ts auprès de Washington, à la supplication plutoÌ‚t que de pouvoir en appeler au respect des règles communes. 

Une véritable politique nord-américaine exige d’abord la franche reconnaissance de la nécessité de rénover et de dépasser l’ALENA. Elle doit ensuite prendre pied sur une réflexion stratégique poussée sur le type d’arrangements institutionnels futurs que le Canada serait pré‚t à négocier. Pour l’heure, cette réflexion est menée à l’extérieur du gouvernement— principalement au sein de think-tank comme le C.D. Howe Institute, l’IRPP et le Council on Foreign Relations— et sans bénéficier des moyens ni de la perspective politique dont dispose l’État. Par exemple, les propositions qui émanent de ces différentes sources se confrontent toutes à la question de savoir si une réouverture de l’ALENA est nécessaire. Un peu dans la ligne des propositions du président Fox, plusieurs comme Daniel Schwanen, de l’IRPP, ou Thomas d’Aquino, du Conseil canadien des chefs d’entreprise, ont suggéré la création d’un nouveau « Traité de l’Amérique du Nord», qui établirait un mécanisme permanent de coopération dans le domaine du commerce, mais aussi dans d’autres comme ceux de l’énergie et de la sécurité, tout en maintenant intact l’ALENA. Pour savoir si la chose serait techniquement possible ou politiquement souhaitable et permettre au gouvernement de se prononcer sur de pareilles propositions, un important chantier d’analyse et de réflexion doit é‚tre lancé.

Développer une véritable politique nord-américaine permettrait aussi d’en finir avec la nostalgie de l’ère pré-ALENA et les illusions d’un possible retour à une époque où le Mexique n’était pas vraiment, du point de vue canadien, partie de l’Amérique du Nord. Céder à cette tentation « bilatéraliste » serait une erreur stratégique grave. D’abord, rappelons que l’ALENA représente l’avancée de loin la plus significative effectuée par le Canada pour encadrer et protéger ses relations économiques avec les États-Unis. Toute tentative de régler par la voie d’arrangements ad hoc bilatéraux les questions résiduelles laissées sans réponse, ou sans réponse satisfaisante, par l’ALENA contribuera à accélérer la désuétude de l’accord de 1994 avec tous les risques de recul que cela comporte.

L’idée selon laquelle il serait préférable pour le Canada de faire cavalier seul dans sa relation commerciale avec les États-Unis et de ne pas é‚tre trop associé au Mexique est fondée sur une grossière surévaluation du poids politique et économique, présent et futur, du Canada par rapport à celui du Mexique, face à Washington. L’évolution démographique et mé‚me économique des États-Unis a fait se déplacer le centre de gravité politique du pays vers le Sud, bien plus près de la frontière mexicaine que de la frontière canadienne. D’un point de vue strictement commercial, le Mexique est devenu le deuxième marché d’exportation des États-Unis, devant le Japon. Au rythme où il progresse, le marché mexicain se rapprochera bientoÌ‚t dangereusement, en valeur des exportations américaines, du marché canadien. Pour toutes ces raisons et à cause de la valeur qu’accorde Washington à l’évolution politique et démographique de son voisin du Sud, c’est aujourd’hui bien plus au Mexique qu’au Canada que les Américains trouvent la motivation nécessaire à la poursuite de l’aventure alénienne.

Stratégiquement donc, tenter de faire abstraction du Mexique dans la gestion de ses relations commerciales avec les ÉtatsUnis est, pour le Canada, une option perdante. Ce serait tout simplement vouloir nié les réalités démographique, politique et économique qui font la « nouvelle Amérique du Nord ». Ce serait oublier aussi que les intéré‚ts du Mexique et du Canada sont convergents sur l’essentiel : en tant que petits partenaires face au géant américain, ils ont tous deux avantage à retrancher leurs relations avec les États-Unis du domaine des relations diplomatiques normales pour les soumettre à un cadre formalisé de prise de décision.

En poursuivant plus avant dans la voie tracée par l’ALENA ne risquons-nous pas de nous buter à l’indifférence ou mé‚me à l’hostilité des Américains? Pourquoi pourrions-nous leur arracher aujourd’hui plus qu’ils n’ont cédé en 1994?

Il faut répondre à ces questions en ayant à l’esprit que si nous nous étions laissé arré‚ter par la peur de la réaction américaine, il n’y aurait jamais eu ni accord canado-américain, ni accord nord-américain de libre-échange. Dans ces deux cas, l’initiative est venue d’Ottawa et de Mexico, pas de Washington. Les États-Unis ont, par ailleurs, fait il y a une décennie à leurs partenaires nord-américains des concessions, particulièrement en ce qui concerne le règlement des différends, qui provoquent encore aujourd’hui l’étonnement de bien des Américains. Ensuite, il ne faut pas oublier que les États-Unis ont intéré‚t à ce que le mouvement libre-échangiste poursuive sa course à l’échelle globale. à l’origine, l’intéré‚t des Américains pour l’ALENA, et en particulier pour un accord audacieux abordant de nouveaux domaines comme l’investissement et les services, était fortement motivé par l’impact qu’auraient ces innovations sur d’autres dynamiques de négociation, surtout multilatérales. Une situation similaire s’offre à nous aujourd’hui, avec les difficultés rencontrées aux tables de négociations de l’OMC et de la ZLEA et la volonté affichée de Washington de s’investir dans la négociation d’accords bilatéraux et régionaux. Dans un tel contexte, les Américains peuvent difficilement se permettre de laisser l’ALENA stagner ou reculer par négligence.

Oui, mais les États-Unis de George Bush et de l’après-11 septembre ne sont-ils pas radicalement différents? Peut-on vraiment discuter de libre-échange dans un contexte d’obsession sécuritaire? Absolument. En fait, les gouvernements américains ont toujours associé, depuis la Deuxième Guerre mondiale, libreéchange et sécurité. Aujourd’hui, cette association prend par exemple la forme de la récente Initiative moyenorientale de libre-échange. D’ailleurs, l’ALENA a déjà, pour les États-Unis, une connotation stratégique importante puisqu’il est considéré par les Américains comme un instrument majeur de stabilisation et de sécurisation de leur frontière sud. Aussi, la professeure Wendy Dobson, de l’Université de Toronto, voit-elle juste lorsqu’elle assume qu’une Amérique en demande de sécurité serait ouverte à une demande canadienne d’approfondissement du libre-échange. Ce qui ne veut pas dire qu’il soit nécessaire ni avisé d’approcher Washington en proposant explicitement de lier dans un « grand bargain », comme elle le suggère, enjeux commerciaux, militaires et énergétiques. Implicitement, les Américains considéreront de toute manière l’intéré‚t stratégique qu’ils ont à empé‚cher que l’ALENA, le plus puissant instrument de coopération économique qui les lie à leurs deux voisins limitrophes, ne tombe en désuétude. Bref, la partie n’est évidemment pas gagnée d’avance, mais on ne peut pas dire que les jeux soient faits.

Il n’y a pas d’enjeu de politique étrangère plus important pour le Canada que la sécurisation d’un accès privilégié et le plus libre possible au marché américain. L’ALENA a permis d’importantes avancées à cet égard, mais il nous protège de manière encore trop limitée de l’arbitraire lorsque les forces protectionnistes exercent leur influence sur la politique commerciale américaine. Surtout, l’ALENA n’a pas été pourvu de la mécanique permettant son adaptation à l’évolution de la réalité économique nord-américaine comme aux percées libre-échangistes que continuent d’effectuer, indépendamment les uns des autres et sur différents fronts, les trois pays de la zone. Non seulement, donc, le gouvernement canadien doit-il voir à étendre la portée de l’ALENA, mais il doit également négocier avec ses partenaires américain et mexicain la mise en place d’un cadre structuré assurant la gestion commune de la zone de libreéchange sur le long terme. Seul un tel cadre permanent peut, d’une part, offrir la coordination politique qu’exigeront, par exemple, l’abolition éventuelle des règles d’origine ou la création de systèmes régionaux de certification des produits et, d’autre part, garantir que les adaptations futures du régime régional de libre-échange n’auront pas à é‚tre chaque fois quémandées et assujetties à la contingence des agendas politiques. Il s’agit d’un programme ambitieux qui nécessitera le déploiement de ressources diplomatiques importantes aux États-Unis, au Mexique de mé‚me qu’ici. Enfin, c’est un objectif qui exige que le gouvernement se dote d’une véritable politique nord-américaine, au cœur de sa politique étrangère.

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