ICI ET AILLEURS — Chronique

Au milieu des années 1960, je commençais l’école primaire dans un quartier au nord-est de Montréal. Dans ma classe, il y avait surtout des Canadiens français, comme on les appelait encore à l’époque, avec quelques Italiens et, si je me souviens bien, un Hongrois. Le jour où une famille haïtienne s’est installée dans le quartier, ce fut tout un évènement. À l’école, tout le monde voulait faire connaissance de ces enfants noirs, discrets, bien habillés et un peu mystérieux.

Et chaque année, au réveillon de Noël, un lointain mononcle toujours éméché reprenait la même rengaine, reprochant à ma mère, qui travaillait dans un hôpital, de négliger sa famille et ses enfants.

C’était une autre époque. La société québécoise était plus homogène qu’aujourd’hui, et la place des femmes mariées était, en principe, au foyer.

Mathieu Bock-Côté, qui n’a pas connu cette époque, la regrette tout de même. Comme il l’explique dans son dernier livre, Le multiculturalisme comme religion politique, il n’y en a désormais plus que pour les minorités, au point d’effacer la référence au peuple souverain, à son histoire et à ses valeurs. Les « effets dissolvants d’une modernité sans limites » minent même la démocratie (p. 266). Sous le couvert du « progressisme » et du multiculturalisme, la nouvelle idéologie dominante installe une forme de totalitarisme doux, qui ridiculise, dénonce ou étouffe toute dissidence. Le conservatisme sincère, celui que prône Bock-Côté, est ramené à une forme de pathologie sociale, qu’au mieux on accepte de tolérer.

Modernité sans limites, totalitarisme, pathologie sociale : ce n’est pas moi qui exagère, c’est bien là le diagnostic de Bock-Côté. Pour lui, les 50 dernières années ont été littéralement dominées par l’idéologie du multiculturalisme, qui a provoqué un long et douloureux déclin de tout l’Occident.

Mais comment Bock-Côté arrive-t-il à de telles conclusions ? D’abord, tout sociologue qu’il soit, il ne considère jamais vraiment les faits sociaux. Entre mon école primaire plutôt monochrome et les écoles qu’ont connues mes filles, par exemple, il y a un monde de différences. Avant d’être une idée, la diversité a d’abord été un fait social. Cette réalité empirique, Bock-Côté n’en prend jamais la mesure. En fait, il ne l’évoque même pas.

Et pareillement pour l’histoire. Toutes les luttes et presque tous les débats politiques concrets autour des enjeux liés à la diversité sont escamotés. Bock-Côté réussit même à ne pas voir la plus grande révolution sociale de notre époque, la révolution féministe, une longue bataille pour l’égalité et la reconnaissance qui a radicalement changé le statut et la situation des femmes (et des hommes).

Pour lui, tout s’enclenche en mai 1968, pas tant dans les rues de Paris que dans les ouvrages de quelques penseurs de gauche. C’est alors le marxisme occidental qui se transforme, remplaçant la lutte du prolétariat et le communisme par la lutte des nouveaux mouvements sociaux pour la reconnaissance politique. Une nouvelle gauche émerge alors, dont le combat portera non plus sur l’économie mais sur la culture : « la reconnaissance des différences devient l’horizon de la politique » (p. 115).

Cette nouvelle gauche gagnera la bataille des esprits, si bien que son idéologie, « un égalitarisme morbide dévorant les fondements de l’ordre social », devient vite dominante (p. 47).

Jamais Bock-Côté n’évoque la possibilité que la politique des identités ait également de profondes racines dans la pensée libérale.

Comment cela est-il possible ? Après tout, la nouvelle gauche n’était au pouvoir pratiquement nulle part. En lisant Le multiculturalisme comme religion politique, on ne le saura pas. Le livre, en effet, présente les arguments d’une sélection d’auteurs de gauche et de droite en estimant que les idées s’imposent plus ou moins d’elles-mêmes quand assez d’auteurs les reprennent. Dans la filière du multiculturalisme, on passe ainsi de Herbert Marcuse, Nicos Poulantzas, Louis Althusser, Michel Foucault ou Chantal Mouffe et Ernesto Laclau à des auteurs comme Edgar Morin, Alain Touraine ou Anthony Giddens, pour arriver graduellement à des penseurs dont la filiation avec le marxisme apparaît à tout le moins lointaine (Charles Taylor et Will Kymlicka, par exemple). En fait, même les économistes néolibéraux deviennent des néomarxistes qui s’ignorent !

Jamais Bock-Côté n’évoque la possibilité que la politique des identités ait également de profondes racines dans la pensée libérale. Pourtant, il n’était pas nécessaire d’aller très loin. Il aurait pu, par exemple, considérer la pensée et les actions de Pierre Elliott Trudeau, qui étaient bien moins « mai 1968 » que libérales. En ouvrant cette avenue, il aurait trouvé sur son chemin les Taylor, Kymlicka, et bien d’autres, et il aurait mieux compris la version néolibérale du multiculturalisme. La même chose est vraie pour toute la pensée féministe sur la politique de la différence, qui n’est même pas effleurée ici. Comment parler de la politique de la diversité sans voir l’immense contribution des féministes à cet égard ? Bock-Côté préfère tout ramener au seul renouveau du marxisme, lors du « moment soixante-huitard ».

C’est qu’en procédant ainsi, il peut s’inventer un ennemi simple à récuser, un totalitarisme sournois dont le jupon révolutionnaire dépasse. S’il faut tenir compte de toute la société, de l’ensemble des luttes sociales, de la multiplicité foisonnante des idées politiques, on n’en sort pas. En pointant un doigt accusateur vers une sorte de complot marxiste, au contraire, on peut se ranger confortablement du côté des défenseurs de la civilisation occidentale. Et tant pis pour la réalité.

Je garde bien sûr une petite nostalgie pour mes années d’enfance. Mais je ne reviendrais pas en arrière. Il faudrait être de mauvaise foi pour nier l’importance des progrès sociaux accomplis depuis les années 1960. Mais sans doute suis-je une victime du totalitarisme ambiant. Ou peut-être en suis-je un des promoteurs, un autre de ces crypto-néomarxistes…

Photo : Crobard / Shutterstock.com

 


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