Au Pakistan, au Kenya, au Nigéria, les islamistes s’attaquent aux écoles. En Irak et en Syrie, ils mettent à sac les bibliothèques et les musées. Ces groupes armés comprennent — sans doute avec raison — que l’éducation, le savoir et l’intelligence sont des ennemis de leur projet, qui vise à instaurer un ordre social fermé, intolérant et autoritaire.

Étonnamment, même en Occident, dans le confort d’un bungalow de Saint-Jean-sur-Richelieu ou la quiétude d’un cégep de Montréal, certains se retrouvent en ces actes, voyant une sorte d’héroïsme dans ces appels à l’ignorance et à la violence. Mais ils sont peu nombreux et constituent une menace bien relative.

Ici, les attaques contre l’intelligence prennent d’autres formes. Elles consistent principalement à miner les capacités scientifiques et délibératives collectives, afin d’écarter les données et les arguments qui dérangent.

C’est ce qu’a fait le gouvernement Harper en abolissant le caractère obligatoire du formulaire long du recensement, causant des pertes irrémédiables d’information sur les communautés du pays. Cette année, par exemple, le Centre d’étude sur la pauvreté et l’exclusion du gouvernement du Québec ne pourra produire son état de situation habituel, faute de données fiables sur les faibles revenus.

En sciences naturelles et en environnement, la situation est encore pire. Les mises à pied de chercheurs, les fermetures de centres de recherche et les restrictions à la parole publique des fonctionnaires ont miné la capacité scientifique du gouvernement fédéral. Si bien que ce sont des observateurs extérieurs, comme le groupe de réflexion allemand Germanwatch et le Réseau Action Climat, qui ont pu qualifier le Canada de cancre du climat, confirmant un des pires bilans au monde, tout juste devant le Kazakhstan, l’Australie et l’Arabie saoudite.

Mais qui se soucie des faits ? En visite à New York, le ministre fédéral des Ressources naturelles Greg Rickford n’éprouvait aucune gêne à vanter le « bilan exemplaire » de son gouvernement en matière d’environnement. Tout comme Martin Coiteux, président du Conseil du trésor du Québec, peut présider à des compressions sévères en éducation tout en affirmant que c’est pour les jeunes qu’il le fait.

La réalité semble avoir de moins en moins d’importance. Ce qui compte, c’est d’affirmer sans sourciller que tout va bien dans le meilleur des mondes. En Floride, les fonctionnaires n’ont tout simplement plus le droit d’utiliser les mots « changements climatiques ».

Les mauvaises idées chassent les bonnes.

C’est un peu comme si la loi de Gresham s’appliquait au discours politique. Financier anglais du 16e siècle, Thomas Gresham avait observé que dans un marché où circulaient des pièces de monnaie de valeur douteuse, les gens conservaient les bonnes pièces et se débarrassaient aussi vite que possible des mauvaises, si bien que les pièces moins valables finissaient par dominer : « la mauvaise monnaie chasse la bonne ».

De même, dans un univers où la recherche, la raison et même les faits comptent pour peu, les mauvaises idées, parce qu’elles sont plus intuitives et confortables, semblent souvent chasser les bonnes, plus complexes et dérangeantes. L’avantage va au plus stupide.

Cette logique n’est d’ailleurs pas que le fait des gouvernements. Le mouvement étudiant du printemps 2015 a fait preuve de bien peu de sens stratégique et semblait, à certains moments, mené par des troupes vouées à s’auto-détruire. Le slogan « Fuck toute », arboré sur certaines pancartes, n’évoquait pas exactement un programme inspirant. Et les levées de cours masquées et saccages à l’UQAM ressemblaient souvent à des attaques à peine voilées contre l’éducation et le savoir.

Comment expliquer que dans notre monde plus éduqué et branché que jamais, la politique puisse devenir aussi triviale et superficielle ? Pourquoi les idées les plus stupides semblent-elles souvent l’emporter ?

En partie, cela tient à l’absence de grands projets de société dans un contexte où le règne du marché semble primer et où les réformes audacieuses apparaissent improbables et vouées à l’échec. Dans un monde qui touche aux limites environnementales, cette dérive tient aussi de notre difficulté à composer avec une réalité qui apparaît complexe, menaçante et hors de portée. Il ne reste alors que les intérêts immédiats de chacun et les méthodes de plus en plus sophistiquées du marketing politique qui, à coup d’images, gagnent un segment de l’électorat à la fois.

Dans un essai éclairant sur la question, Enlightenment 2.0, le philosophe canadien Joseph Heath dénonce cette politique minute du « gros bon sens », qui profite surtout à la droite. Les conservateurs, en effet, n’ont guère besoin d’en appeler à la raison pour faire avancer leurs intérêts. C’est même plutôt le contraire. Pour adopter des lois plus sévères contre les criminels, par exemple, il vaut mieux faire appel aux impressions de chacun que de se fier aux statistiques, qui montrent une longue tendance à la baisse de la criminalité. Pour continuer de harceler un enfant soldat, il n’y a qu’à répéter sans cesse les mêmes accusations. Et pour faire face aux changements climatiques, il suffit de nier le problème.

Les progressistes, avance Heath, n’ont pas ce luxe. Ils peuvent être tentés de lancer un « fuck toute » outré, ou de scander que « Godbout veut taxer les couches », comme l’a fait Amir Khadir en dénonçant le solide rapport de la Commission d’examen sur la fiscalité québécoise. Mais s’ils sont sérieux, les progressistes doivent construire des propositions raisonnées. Changer la société de façon durable demande de la réflexion et de la finesse.

Est-ce encore possible à une époque où les idées simples deviennent virales et les dénonciations peuvent se décliner en 140 caractères ? Reconnaissant la difficulté, Heath propose de changer notre environnement intellectuel. Mais il offre peu d’exemples concrets. Dommage, car la politique comparée aurait sans doute été utile. On peut penser, entre autres, que les systèmes consensuels associés à la représentation proportionnelle s’en tirent mieux que les démocraties majoritaires comme la nôtre.

Mais le déni, le simplisme et l’étroitesse d’esprit demeureront toujours plus faciles. C’est l’avantage du plus stupide.

Ultimement, le seul antidote à la politique minute, c’est l’espoir, la croyance tenace dans notre capacité collective de faire mieux, un pas à la fois, en pensant au bien commun. Pour cela, il faut redonner une place de choix aux idées et au débat démocratique, informés par les faits et la connaissance.

Dans un roman remarquable sur la Seconde Guerre mondiale, All the Light We Cannot See, Anthony Doerr nous rappelle la précarité du savoir, de la connaissance et de la simple décence dans un monde où la propagande et la violence deviennent la règle. Mais il nous fait aussi voir qu’à la fin, c’est encore là, du côté de la raison, de la décence et de la lumière, que réside l’espoir.