Ni les partis ni les gouvernements ne redéfinissent le pays quand ils prennent le pouvoir.

En choisissant un parti plutôt qu’un autre, sur la base du programme, de la plateforme électorale ou des déclarations faites par le chef, les électeurs font-ils un choix, un « vrai » choix ? En d’autres termes, y a-t-il correspondance entre ce qui est promis en campagne et ce qui sera effectivement fait pendant le mandat ? En lisant le texte de Eugene Lang, c’est cette question fondamentale qui s’est imposée à notre esprit.

La réponse cynique est évidemment négative. Le gagnant ne fait jamais ce qu’il avait promis. Une enquête réalisée en 2012 pour le compte d’Élections Canada indique qu’une majorité (56 %) de Canadiens seraient méfiants à l’endroit des partis politiques, 10 % seulement leur accorderaient une grande confiance. La posture cynique l’emporte donc. Les données du World Values Survey laissent entendre que cette méfiance traverse la plupart des démocraties et qu’elle a pris de l’ampleur depuis une trentaine d’années. Bref, le 19 octobre 2015, les Canadiens feraient un « faux choix » ; pire, ils en seraient conscients.

Considérées en termes absolus, ces observations peuvent difficilement être contredites. Par exemple, Lang n’a pas tort lorsqu’il souligne la différence entre les promesses libérales de 1993 et les décisions gouvernementales prises par la suite, notamment celles sur la TPS et la lutte au déficit. Il n’a pas tort lorsqu’il souligne le poids des hauts fonctionnaires — les mandarins de l’État —, qui parviennent souvent à diluer, modifier, ou jeter aux oubliettes des promesses défendues âprement par le gagnant.

Le problème peut cependant être posé autrement, et dans des termes moins catégoriques. Les travaux du politicologue François Pétry sur les gouvernements québécois démontrent que la plupart des engagements précis sont respectés. Pas tous, bien sûr, mais une majorité. Nos travaux sur l’évolution des inégalités sociales selon l’orientation gauche-droite — et ce au Canada, au Royaume-Uni, en France et aux États-Unis — montrent une incidence réelle, bien que circonscrite, au cours de la période étudiée, soit de 1950 à 2000.

Ni les partis ni les gouvernements ne redéfinissent le pays quand ils prennent le pouvoir. Ils sont redevables de son histoire et de sa géographie ; ils évoluent dans des contextes changeants et relativement imprévisibles ; ils sont soumis à des conjonctures économiques très variables. D’où l’adage : « La politique, c’est l’art du possible. » Cette idée que le « prince » ne contrôle pas tout et qu’il est aussi le sujet d’une « fortune » remonte à Machiavel, le fondateur du réalisme politique. Les politiques publiques, peu importe le domaine, relèvent donc d’une combinaison d’éléments contrôlables et incontrôlables. Tocqueville a bien démontré que les révolutionnaires, si catégoriques soient-ils, n’échappent pas au poids du passé.

Pour certains, cette reconnaissance même partielle décrédibiliserait tout le système politique et dévoilerait l’illusion démocratique qui caractérise le choix électoral. L’accusation n’a cependant de valeur qu’en fonction d’une attente utopique : celle d’un gouvernement qui peut tout faire ! Les institutions représentatives libérales sont fondées sur le principe que l’État ne doit pas dominer la société. Il y a donc un écart entre ce que les partis peuvent dire et ce que l’État peut faire.

D’où vient donc la méprise ? Les sources sont multiples, mais les partis y contribuent eux-mêmes. Lors des campagnes électorales, ils laissent souvent croire qu’ils peuvent tout faire — pensons au « Yes We Can » de Barack Obama. Ils s’attribuent une capacité de changer les choses dont ils ne disposeront pas. Cet artifice provient du jeu électoral lui-même et des effets de popularisation, de politisation et de participation qui lui sont propres. En vue de rejoindre l’électeur médian, les partis doivent simplifier leur plateforme, la résumer en quelques phrases, en grossir les traits. Ils doivent enfin, pour inciter les gens à aller voter, animer la machine partisane et insuffler une série de propos qui laissent croire que le choix des électeurs est « crucial » pour l’avenir du pays : le bien contre le mal. Le paradoxe est le suivant : l’électeur lambda sait que les partis exagèrent, mais pour qu’il y prête attention, il attend néanmoins ces simplifications et ces amplifications comme autant de raccourcis cognitifs lui permettant d’effectuer plus facilement son choix !

Un exemple de Lang nous permettra de reconstituer cette dynamique. Il écrit : « But who would have thought 10 years ago that the Harper Conservatives, who pledged never to run a deficit, would be in the red seven out of their nine years in office? » Conservateur fiscal au départ, Stephen Harper promettait la rigueur budgétaire lors de la refondation du Parti conservateur du Canada en 2003. Ses premiers budgets affichaient effectivement des surplus, et ceux-ci étaient un peu plus élevés que ceux des budgets libéraux précédents. Il y avait donc conformité avec l’idéologie et les promesses électorales.

Lorsque la crise de l’automne 2008 a frappé le monde, et le Canada, rien n’allait plus. Ici et ailleurs, les gouvernements ont adopté une approche keynésienne : nouvelles dépenses publiques pour stimuler l’économie et, conséquemment, nouveaux déficits, croissance de la dette et de son ratio par rapport au PIB. Indéniablement, le premier ministre Harper fut alors en rupture avec ce qu’il avait annoncé.

Le dilemme était simple : respecter ses promesses et ses convictions idéologiques et refuser une politique de déficit, ou alors appliquer des politiques de dépenses en vue de sortir de la récession. En choisissant la première voie, il risquait d’allonger la période de récession et d’isoler le Canada de ses partenaires économiques. En retenant la deuxième, on l’accuserait évidemment d’avoir trahi ses promesses. Toute décision a son envers.

Le premier malheur pour lui, c’est qu’en optant pour des politiques de dépenses, les partis d’opposition l’ont comblé de reproches lors de la joute électorale, l’accusant autant d’avoir trahi sa promesse que d’avoir mené le pays en récession, tout en passant sous silence le contexte général et les effets bénéfiques de ces politiques keynésiennes qu’ils avaient eux-mêmes souhaitées et demandées avec véhémence. Le deuxième malheur est venu avec la chute des prix pétroliers fin 2014 : l’économie canadienne s’est contractée, effaçant de la mémoire les bonnes années et ne laissant que les déficits, les promesses trahies et une économie au ralenti.

Pour trancher, et jeter un regard plus objectif, il faudrait opter pour une approche scientifique, plus exhaustive, multiplier les variables. Hypothétiquement, on devrait projeter les libéraux ou les néodémocrates dans la même récession, dont les effets sont encore présents. On peut aussi comparer le Canada avec plusieurs autres pays pour voir si l’augmentation de la dette est plus modérée ailleurs. On constatera alors que le gouvernement canadien présente une feuille de route enviable et plutôt conforme à ses objectifs, du moins par rapport aux gouvernements qui ont dû faire face au même contexte.

Mais si l’exercice scientifique est valable, on devine qu’il n’a aucun poids dans l’opinion publique. Ces considérations analytiques et comparatives deviennent même ubuesques. Par la force des choses, électeurs, acteurs et observateurs se rabattent sur la réalité, elle-même simplifiée à l’extrême pour les besoins de la rhétorique. Et quand le complexe est ramené à quelques affirmations simplistes, plusieurs de celles-ci, y compris les plus contradictoires, deviennent défendables.

Lang a donc raison : des changements arriveront…, mais pas nécessairement ceux qui sont annoncés. L’idéologie du parti gagnant n’est qu’une variable de l’équation, une parmi bien d’autres. La réalité a souvent plus de poids que les idées.