Le secteur agroalimentaire a bénéficié d’une croissance rapide de productivité au cours du dernier siècle en raison d’importants investissements publics et privés (dans une moindre mesure) dans les activités de recherche. La mécanisation de l’agriculture, la révolution verte et les avancées en génie alimentaire ont fortement contribué à discréditer les prédictions selon lesquelles la capacité de production alimentaire ne suffirait pas à satisfaire les besoins d’une population mondiale toujours croissante. Grâce aux améliorations technologiques dans les transports et la logistique, des aliments frais nous proviennent aujourd’hui de partout dans le monde.

Comme de nombreux autres secteurs, l’agroalimentaire n’échappe pas à la mondialisation. L’exploitation des économies d’échelle dans la production et la transformation des denrées comme dans la distribution et la vente au détail a contribué aux réductions drastiques des coûts. Elle a aussi entraîné la diminution du nombre de fermes et d’entreprises, et permis l’émergence de géants agroalimentaires internationaux. Récemment, une société brésilienne, JBS, est ainsi devenue le plus grand transformateur de viande au monde grâce à ses acquisitions de l’américaine Smithfield Beef Group et de l’australienne Tasman Group ainsi que d’une participation de 50 p. 100 dans Inalca, qui est basée en Italie.

Nos « champions nationaux » dans la distribution et la vente au détail, Loblaws, Sobeys et Métro, sont respectivement sixième, douzième et dix-septième plus grand détaillant alimentaire nord-américain en termes de ventes, selon le classement établi par Supermarket News en 2010. Ils doivent rivaliser avec le « champion mondial » Walmart, le plus grand épicier et employeur du secteur privé au Canada, et il leur faudra bientôt lutter avec Target Corporation. La composition du secteur risque d’é‚tre très différente d’ici cinq ans, et les nationalistes canadiens pourraient ne pas aimer le résultat, comme le permet de penser l’accueil réservé à la fusion des deux grands brasseurs canadiens avec de grandes entreprises mondiales, Labatt avec Anheuser-Busch InBev. en 1995 et Molson avec Coors en 2005.

Par ailleurs, en raison des changements dans leurs habitudes de vie, les consommateurs dépensent davantage pour des produits alimentaires transformés et des pré‚ts-à-manger. Dans le monde entier, les ventes de ces produits augmentent beaucoup plus rapidement que celles des produits agricoles primaires.

Le Canada est reconnu comme un grand exportateur de produits agricoles, mais pour pouvoir exploiter ces nouvelles opportunités, une plus grande coordination entre les producteurs, les transformateurs et les détaillants sera nécessaire. On peut se demander s’il possède les institutions, les politiques commerciale et agricole et la réglementation nécessaires pour rester compétitif dans ce monde en constante mutation.

Dans cet article, nous analysons la performance de trois différentes chaînes d’approvisionnement agroalimentaires (celle des céréales, des viandes et des secteurs régulés par la gestion de l’offre), en nous intéressant particulièrement à la production à la ferme et aux institutions dont les activités ont des répercussions sur la compétitivité.

Le Canada était le troisième plus important exportateur de blé après les États-Unis et l’Union européenne (UE) en 2010, le quatrième exportateur d’orge et le leader mondial pour les exportations de canola. Le secteur des céréales et oléagineux se porte bien et devrait continuer de prospérer en raison de l’expansion rapide de la production de biocarburants (favorisée par les politiques énergétique et environnementale) et de la consommation accrue de viande dans les pays à revenus faible et moyen jouissant d’une croissance économique rapide. Les années 1980 ont été caractérisées par de bas prix mondiaux attribuables aux subventions à la production et aux exportations des ÉtatsUnis et de l’UE. Une correction ascendante des prix a été observée à la fin des années 1980 lors des négociations du GATT. La figure 1 montre que le prix du maïs a suivi une tendance légèrement à la baisse entre 1989 et 1999, reflétant les augmentations de productivité et la réduction des distorsions du marché.

Depuis le boom de l’éthanol aux États-Unis amorcé en 1999, nous observons une étroite relation entre les prix du maïs et du pétrole. Des conditions météorologiques défavorables dans les grands pays producteurs comme l’Australie et la Russie ont également contribué aux hausses de prix durant la dernière décennie. Le pic observé en 2008 n’a pas été limité au prix du maïs, puisque les prix de tous les produits ont suivi une tendance similaire, créant ainsi une crise. Des millions de ménages à faible revenu ont vu leur pouvoir d’achat fondre et se sont enfoncés davantage dans la pauvreté. Les prix des aliments, incluant le prix du maïs, ont diminué dans la seconde moitié de l’année 2008, mais ils ont commencé à remonter à l’automne 2010. Heureusement, la situation n’est pas aussi mauvaise qu’en 2008, car les organismes d’aide alimentaire sont mieux préparés à faire face à la pénurie, et les prix du riz n’ont pas augmenté autant.

La gestion efficace des risques est une nécessité pour les filières agroalimentaires, car elles sont plus que jamais exposées et vulnérables aux chocs provoqués par la volatilité de l’offre et du prix du pétrole. Les agriculteurs devront donc faire un usage efficace des marchés à terme, et il faudra que les programmes gouvernementaux complètent les stratégies personnelles de gestion des risques.

Les augmentations de prix des produits primaires ont une incidence directe sur le rendement des actifs. Lorsque les hausses perdurent, la valeur des actifs s’apprécie. Le prix moyen des terres agricoles au Canada a ainsi affiché des taux semi-annuels de croissance de 7,7 p. 100, 5,8 p. 100 et 5,9 p. 100 entre le début de 2008 et la seconde moitié de 2009, ce qui contraste avec les taux de 2 à 3 p. 100 observés en 2010 et 2011. Visiblement, les bénéfices liés à la période prolongée de hauts prix des aliments (elle persiste depuis 10 ans) ont déjà été internalisés dans les prix de vente des terres.

À moins d’événements imprévisibles, le prix des terres restera élevé, une situation qui ne facilitera guère l’entrée de nouveaux producteurs et l’expansion des fermes, et qui risque d’aggraver l’endettement des producteurs. Sans compter que les prix des engrais et des semences ont augmenté à la suite de la demande accrue pour les intrants agricoles. Mé‚me si la perspective de prix élevés pour les cultures a une influence indéniable sur le prix des intrants, on se pose de plus en plus de questions sur le manqué de concurrence entre les fournisseurs d’intrants, plus particulièrement pour ce qui est du marché des semences transgéniques.

Par ailleurs, le nouveau gouvernement majoritaire a annoncé qu’il supprimera le monopole de la Commission canadienne du blé (CCB) sur les exportations et les ventes internes pour consommation humaine de blé et d’orge, ce qui aura une incidence certaine sur l’avenir de l’agriculture dans les Prairies, mé‚me si on n’en connaît pas encore la nature et l’ampleur exacts.

La CCB est une agence de commercialisation qui fut créée parce que les producteurs céréaliers de l’ouest du Canada croyaient qu’il était équitable de mettre en commun les revenus de toutes les ventes et qu’ils pourraient retirer le maximum des marchés internationaux par l’entremise d’une agence capable de discriminer par les prix. Sans sa position de monopole, cette capacité de la CCB s’érodera, et l’agence perdra sa raison d’é‚tre.

Les agroéconomistes sont divisés sur les mérites de cette entreprise étatique. Certains affirment que la CCB est une source d’inefficacité et que les agriculteurs devraient avoir le droit de commercialiser leurs grains comme ils le souhaitent. La CCB a été un irritant dans les relations commerciales canado-américaines, ayant été accusée (injustement) d’é‚tre un moyen de subventionner illégalement les agriculteurs canadiens. D’autres ont avancé que le monopole de la CCB lui permet d’exploiter pleinement des effets de réputation spécifiques au pays. L’Australie avait aussi une société étatique à guichet unique. Celle-ci fut privatisée en 1999 et fut frappée par des scandales et de mauvaises performances avant d’é‚tre acquise par Agrium, qui est basée à Calgary. On verra bientôt si les producteurs canadiens seront mieux servis, mais cela leur ouvrira sans aucun doute plus d’options pour la mise en marché de leurs produits, et le changement devrait affiler leur esprit entrepreneurial.

Le Canada est le troisième pays exportateur de viande de porc, et le cinquième pour ce qui est du boeuf et du veau. Les épizooties (l’ESB dans le cas du boeuf, la grippe H1N1 dans celui du porc) ont eu une forte incidence sur les bénéfices des éleveurs de bétail ces dernières années, tout comme la force du dollar canadien, la hausse des prix des aliments pour le bétail, et les changements dans les programmes internes et la réglementation aux États-Unis.

Les stocks de bétail s’ajustent lentement, et c’est pourquoi les prix du bétail et des composants de l’alimentation animale suivent parfois des tendances opposées. En regardant la figure 1, on peut facilement repérer ces périodes pendant lesquelles le prix du maïs a augmenté alors que le prix du porc a baissé, et vice versa. Les prix du bœuf et du porc sont notoirement cycliques, et les agriculteurs doivent é‚tre capables de gérer les hausses et les baisses, surtout que des programmes gouvernementaux aidant à réduire les risques ont été mis en place.

Au Québec (et depuis peu en Ontario), les producteurs peuvent participer au Programme d’assurancestabilisation des revenus agricoles, mieux connu sous le nom d’ASRA.

L’ASRA garantit un prix minimum basé sur le coût moyen de production des participants. Les primes sont subventionnées, et le programme est harmonisé avec Agri-stabilité, un programme fédéral qui fournit un soutien quand la marge bénéficiaire courante du producteur tombe sous un certain seuil. Les paiements de l’ASRA étant proportionnels aux volumes produits, les plus grosses entreprises (et probablement les plus productives) reçoivent la majeure partie de l’aide. Le programme a été modifié récemment pour atténuer cet effet et encourager les producteurs à devenir plus efficaces. En effet, la prime pour les plus gros producteurs est moins subventionnée, et on exclut maintenant les fermes moins performantes dans le calcul des coûts de production utilisé dans la détermination du prix garanti. Agri-stabilité présente aussi des lacunes, notamment des délais de paiement et l’effet des « mauvaises années » successives sur le calcul de la marge de référence.

Cela dit, ce genre de programme risque de bientôt disparaître ou d’é‚tre grandement modifié pour répondre aux pressions internationales. Jusqu’à maintenant dans les ententes de commerce international, l’ASRA n’a jamais été comptabilisée dans le calcul de la mesure globale de soutien offert par les gouvernements aux producteurs canadiens, en vertu de la clause de minimis qui permet un certain soutien public tant que celui-ci représente moins de 5 p. 100 de la valeur de la production nationale. Cette situation risque de changer à l’avenir puisque, dans le cadre des efforts de libéralisation découlant d’un éventuel accord de Doha, le seuil de minimis devrait é‚tre considérablement réduit.

Depuis janvier 2009, l’étiquetage par pays d’origine est un autre élément qui a joué sur la performance des éleveurs canadiens. Mieux connu sous l’acronyme anglais COOL (Country of Origin Labelling), ce programme américain oblige les détaillants à informer les consommateurs de l’origine de la viande. Depuis, les transformateurs américains doivent séparer le bétail étranger du bétail américain lors de l’abattage. Ils encourent donc des frais additionnels lorsqu’ils importent des animaux du Canada, et certains ont alors décidé de cesser ces importations. Toutefois, il est possible que ce règlement perturbateur ne passe pas, lui non plus, le test de l’OMC.

Malgré tout, à court terme, les prix des viandes rouges devraient continuer d’augmenter, et les secteurs bovin et porcin devraient rebondir en dépit de la force du dollar canadien et des prix des grains.

Le secteur de la transformation agroalimentaire canadien a fait d’énormes ajustements pour devenir plus concurrentiel dans un contexte difficile, dû à un dollar canadien fort et au nombre de petites usines misant sur un seul quart de travail par jour. Les salaires payés aux travailleurs syndiqués sont maintenant comparables à ceux versés dans les pays concurrents comme les États-Unis.

En 2007, Olymel, le plus grand transformateur de porc au Québec, a engagé l’ancien premier ministre Lucien Bouchard pour convaincre ses employés d’accepter des baisses salariales de 30 p. 100 ! À peu près au mé‚me moment, Maple a annoncé son intention de vouloir diminuer ses activités dans l’abattage pour se concentrer sur la surtransformation. Par ailleurs, de nombreux efforts ont été déployés pour améliorer les liens verticaux dans les filières agroalimentaires afin de mieux répondre aux exigences des consommateurs d’ici et de l’étranger. Des investissements dans la génétique et les processus de production documentés sous divers types d’arrangements contractuels ont ainsi été mis en œuvre.

Mais il y a une grande hétérogénéité en production porcine, et c’est pourquoi un programme fédéral a été mis en place en 2009 pour encourager les producteurs moins efficaces de cesser leurs activités. En effet, ils sont nombreux à composer avec de graves difficultés financières, et la diminution du nombre de fermes persistera.

Les secteurs du lait, du poulet, de la dinde et des œufs sont régis par une politique de gestion de l’offre. L’idée fondamentale est de limiter la production nationale et les importations pour générer des prix plus élevés à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement. Ces secteurs, principalement localisés en Ontario et au Québec, ne sont pas orientés vers l’exportation. Les quantités restreintes à mettre sur le marché apportent des revenus plus élevés et plus stables aux producteurs, aux fournisseurs d’intrants, aux transformateurs et aux détaillants, qui se partagent ce qui constitue un énorme transfert provenant des poches des consommateurs.

Dans ces domaines, les gains sont capitalisés dans les quotas que les producteurs doivent posséder pour é‚tre autorisés à produire. Dans le secteur laitier, le prix des quotas de production a augmenté rapidement au cours des années 2000, et des prix plafonds ont été imposés sur les quotas vendus au Québec et en Ontario, soit 25 000 dollars/kg de matière grasse par jour, ce qui est bien en dessous des prix payés dans d’autres provinces. Le résultat est que les volumes de quotas vendus au Québec et en Ontario sont très faibles et qu’il est pratiquement impossible pour les producteurs de prendre de l’expansion. Étant donné que la taille moyenne des troupeaux en 2010 est petite au Québec (57 vaches) comme en Ontario (76 vaches), alors qu’aux États-Unis, les fermes laitières pouvant compter de 1000 à 5000 animaux ne sont pas rares et qu’il y a des économies de taille à exploiter mé‚me pour les plus gigantesques des fermes, on ne peut que s’inquiéter de la productivité actuelle et future de nos fermes. En dépit de la gestion de l’offre, le nombre de fermes laitières est d’ailleurs en baisse ; il y en avait moins de 13 000 au Canada en 2010, contre plus de 29 000 en 1993.

Dans l’industrie du poulet, la croissance de la concurrence interprovinciale pour les poulets vivants a amené des interdictions de commerce. Le commerce interprovincial dans ce contexte peut é‚tre comparé à du « dumping réciproque ». Permettre la libre circulation des biens et la concurrence accrue est la meilleure politique, mé‚me si les biens qui sont commercialisés entre provinces pourraient é‚tre produits localement sans occasionner des frais de transport. Et quoique la taille des fermes y est aussi à la hausse et leur nombre en déclin, l’industrie du poulet est dans une situation différente que l’industrie laitière à cause de la croissance de la consommation per capita. D’ailleurs, selon les dernières données sectorielles publiées par l’OCDE en 2004, le soutien aux producteurs de volaille n’était que de 4 p.100 contre 52 p.100 pour le lait!

Les produits régis par la gestion de l’offre risquent de ne pas se trouver tous sur la liste de produits sensibles advenant un accord de Doha. Les produits sensibles subiront sans doute une libéralisation tarifaire moins agressive que les autres en échange d’un élargissement des contingents importés en vertu des engagements d’accès minimal, néanmoins le problème de la petite taille des fermes mentionné plus haut se trouvera aggravé.

L’avenir à court terme des secteurs régulés par la gestion de l’offre dépendra de l’issue du cycle de Doha, mais à long terme, la compétitivité des chaînes d’approvisionnement dans ces secteurs réside dans la capacité des transformateurs à innover et à développer de nouveaux produits pré‚ts à la consommation.

Le secteur agroalimentaire a connu une croissance rapide de productivité à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement et pour tous les produits, mé‚me si certains sont actuellement mieux positionnés, plus concurrentiels, sur la scène mondiale. Les avantages compétitifs peuvent s’intensifier ou se détériorer dépendant des investissements actuels et futurs dans la recherche et des choix institutionnels (politiques, lois, règlements), mais le Canada aura toujours plus de difficultés que les États-Unis à capturer des économies de taille.

On peut aussi s’attendre à ce que les tentatives visant à réduire l’hétérogénéité des coûts de production entre les producteurs accélèrent la diminution du nombre total de fermes et à ce que le rôle des offices de commercialisation et des associations de producteurs s’amenuise. Toutefois, le renforcement de la coordination verticale entre les entreprises et les fermes le long des chaînes d’approvisionnement permettra à celles-ci de réagir plus rapidement aux nouvelles tendances des marchés. Les producteurs seront de plus en plus perçus comme des entrepreneurs.