Le 14 avril dernier, les électeurs québécois ont élu le Parti libéral pour remplacer le Parti québécois, au pouvoir depuis près de neuf ans. Les libéraux ont obtenu 46 p. 100 des voix et la majorité des sièges (76), alors que le PQ a été réduit à 33 p. 100 des voix et 45 sièges, et l’Action démocratique du Québec, a 18 p. 100 des voix et 4 sièges.

Rarement, sinon jamais, a-t-on vu un électorat québécois aussi volatil et une campagne électorale exerçant autant d’effet sur les électeurs. Comme le révélé le graphique 1, de mai 2001 à mai 2002, les libéraux avaient dominé dans les intentions de vote au prorata. De fait, en moyenne, ils obtenaient 43 p. 100 des intentions de vote, contre 36 p. 100 pour le PQ et 20 p. 100 pour l’ADQ. Mais à partir de février 2002, l’ADQ, jusque-là un tiers parti très faible, créait une première surprise en progressant rapidement pour devenir le parti dominant pendant six mois, entre juin et novembre, avec 39 p. 100 des intentions de vote en moyenne contre 34 p. 100 au PLQ et seulement 27 p. 100 au PQ. Certains anticipaient même la disparition du PQ, du moins en terme de sièges. Puis le degré de volatilité s’est accentué, et au cours des deux mois suivants, les trois partis se sont retrouvés pratiquement nez à nez, avec une légère avance pour les libéraux et l’ADQ en troisième place. Ce parti amorça alors un déclin aussi rapide que l’avait été son ascension, jusqu’au jour de l’élection. Entre février et mars 2003, ce fut au tour du PQ de devancer ses adversaires, avec 42 p. 100 des intentions de vote en moyenne, contre 34 p. 100 au PLQ et 23 p. 100 a l’ADQ. Le PQ en profita pour déclencher des élections le 12 mars. Mais un nouveau renversement se produisit durant les deux dernières semaines de la campagne électorale, début avril, les libéraux reprenant la première place, pour finalement sortir vainqueurs de l’élection.

Que s’est-il donc passé qui puisse expliquer cette volatilité exceptionnelle et, finalement, la victoire libérale ? Il faut d’abord mentionner que depuis l’arrivée de Bernard Landry a la tété du PQ, en mars 2001, jusqu’au début de 2003, sauf pour quelques mois à la fin de 2001, un degré élevé d’insatisfaction envers le gouvernement péquiste avait généralement prévalu (graphique 2). Ainsi en moyenne, entre février 2002 et janvier 2003, pas moins de 58 p. 100 des électeurs se déclaraient insatisfaits du gouvernement, alors que seulement 36 p. 100 se disaient satisfaits. Ceci semblait indiquer un fort désir de changer de gouvernement, comme ce fut le cas au Québec depuis 1960 chaque fois qu’un parti se trouvait à la fin d’un deuxième mandat.

Au début, les électeurs insatisfaits se sont tournés vers les libéraux, mais plusieurs facteurs jouèrent contre ce parti, dont la position polarisée qu’il occupait sur l’axe constitutionnel, la désaffection envers les vieux partis et surtout l’impopularité du leader libéral. Bien qu’au début de 2002 Jean Charest ait été aussi populaire que Bernard Landry, il reste qu’en général, entre novembre 2001 et l’élection de 2003, la popularité du leader libéral était toujours inférieure à celle de son parti, par une moyenne de 7 points de pourcentage, alors que celle du leader péquiste ainsi que celle du leader adéquiste Mario Dumont étaient tantôt. Et inférieures, tantôt supérieures à celle de leur parti respectif, et en moyenne, inférieures dans chaque cas, mais par moins d’un point seulement.

Devant de si fortes réticences face aux libéraux, plusieurs électeurs se sont tournés vers un tiers parti, l’ADQ, qui a rapidement dominé dans les sondages pour une partie de 2002, remportant même quatre de sept élections complémentaires tenues en avril et juin de cette année-là. Mais ces succès eurent peu de suite, car l’ADQ avait aussi ses points négatifs. Il y avait d’abord son organisation demeurée très déficiente et son inexpérience, de même que celle de son jeune leader. C’est ainsi que lors d’un sondage SOM en mars 2003, pas moins de 68 p. 100 des répondants déclarèrent que Mario Dumont n’avait pas l’expérience politique nécessaire pour diriger le Québec. De plus, sur nombre d’enjeux de son programme néo-libéral, l’ADQ subit des attaques intenses de toutes parts, ce qui amena le parti à tergiverser sur des aspects critiques de sa plate-forme, tel le taux d’imposition unique. Les attaques vinrent non seulement des partis adverses et des syndicats ouvriers, ce qui ne saurait surprendre, mais aussi d’à peu près toute l’intelligentsia québécoise. Comme les études le démontrent, en présence d’un tel consensus au sein des élites, les électeurs ont fortement tendance à adopter les positions de ces derniers. C’est ce qui s’est produit en bonne partie cette fois-ci. Ajoutons de plus que dans un système comprenant deux partis forts, les tiers partis ont souvent énormément de difficulté à s’implanter. Finalement, protester contre les vieux partis dans des élections complémentaires ou en dehors d’une campagne électorale entraine beaucoup moins de conséquences que de le faire au moment d’une élection générale. Il s’ensuivit donc un déclin de ce parti plus prononcé que ce qu’on aurait pu escompter.

Étant donné la persistance des réticences face aux libéraux, les supporters de l’ADQ se tournèrent surtout vers le PQ, qui se retrouva finalement solidement en tété durant février et mars 2003. Au même moment, on a noté un accroissement du degré de satisfaction. Le déclin de l’ADQ finit cependant par favoriser aussi le PLQ, qui fit un gain d’environ 5 points durant les deux premières semaines de la campagne électorale. Mais ce n’était pas suffisant pour lui assurer la victoire.

Le revirement décisif s’est produit à la suite du débat télévisé des chefs, tenu le 31 mars, deux semaines avant le jour du scrutin, un débat duquel Jean Charest est sorti largement vainqueur. Ainsi, dans un sondage éclair effectué le soir même, 55 p. 100 des téléspectateurs jugèrent sa performance comme excellente ou très bonne, alors que seulement 37 p. 100 des répondants accordaient un tel score à Bernard Landry et 25 p. 100 à Mario Dumont. Lorsque dans un sondage subséquent, on demanda a ceux qui avaient vu le débat lequel des trois chefs avait été le plus convaincant, 54 p. 100 optèrent pour Jean Charest, 24 p. 100 pour Bernard Landry et 7 p. 100 pour Mario Dumont. La popularité de Charest fit immédiatement un bond important. En ce qui concerne l’évaluation des chefs relativement à leur capacité de diriger le Québec, il gagna environ 10 points de pourcentage, pour atteindre 34 p. 100, aux dépens des leaders péquiste et adéquiste, qui perdirent 7 et 4 points respectivement, pour se retrouver à 32 p. 100 et 11 p. 100. Le parti libéral de Jean Charest était soudainement devenu une alternative attrayante pour plusieurs électeurs auparavant sceptiques.

L’effet du débat sur les préférences partisanes fut immédiat. Les libéraux firent un gain de 8 points dans le dernier sondage CROP, pour atteindre 44 p. 100 au prorata, et le PQ perdit 9 points pour se retrouver à 35 p. 100. Les libéraux jouissaient désormais d’une avance de 9 points sur le PQ, avance cette fois suffisante pour leur assurer la victoire. Les résultats de ce sondage, lorsque réajustés par une répartition des discrets selon leur intention de vote référendaire, correspondaient exactement au vote réel, soit46p.100auPLQet33p.100au PQ respectivement. L’ADQ, quant à elle, avait continué son déclin en mars, avec 17 p. 100 d’appuis à la veille du scrutin, et 18 p. 100 le jour du vote.

Il est extrêmement intéressant et révélateur de suivre les transferts des appuis partisans durant la campagne électorale, après le débat surtout, et d’en trouver les causes.

Mentionnons d’abord que si le degré de satisfaction envers le gouvernement du PQ est demeuré très bas en 2002, il s’était grandement amélioré juste avant et pendant la campagne électorale, passant de 36 p. 100 en 2002a51p.100alafindelacampagne. Mais pour des raisons qui en ont rendu plusieurs perplexes, les attitudes favorables à un changement de gouvernement, qui étaient demeurées très élevées entre janvier et octobre 2002, atteignant même 62 p. 100 en moyenne, étaient encore très élevées en fin de campagne. Ainsi lors du dernier sondage CROP, 57 p. 100 exprimèrent un tel désir de changement, alors que seulement 32 p. 100 se dirent favorables à continuer avec le gouvernement Landry. Ainsi, non seulement la très grande majorité des insatisfaits (85 p. 100) désiraient-ils changer de gouvernement, mais parmi ceux qui se disaient satisfaits, pas moins du tiers (34 p. 100) partageaient ce désir de changement. Comment expliquer ce paradoxe d’électeurs satisfaits qui exprimaient le désir de changer de gouvernement ?

C’est qu’à la fin de la campagne, comme le révélé le graphique 3, les trois quarts (73 p. 100) des électeurs qui, quoique satisfaits, voulaient changer de gouvernement, étaient des tenants du NON sur l’option souverainiste. Cette proportion de NON était à peine inférieure à celle qu’on trouvait chez ceux qui étaient insatisfaits et désiraient un tel changement (79 p. 100). (Ajoutons que 84 p. 100 des premiers et 83 p. 100 des seconds s’opposaient même à la tenue d’un nouveau référendum sur cette option.) Inversement, il n’y avait une très forte majorité de OUI (70 p. 100) que chez les électeurs satisfaits qui voulaient continuer avec le même gouvernement. Quant aux électeurs insatisfaits, mais qui désiraient quand même garder le même gouvernement, ils étaient très peu nombreux (3 p. 100 des répondants) et composés à peu près également de OUI et de NON, soit 47 p. 100 et 49 p. 100, respectivement.

Ce à quoi on pouvait donc s’attendre se produisit après le débat, comme le révélé le graphique 4, qui rapporte l’évolution de la relation entre les intentions de vote et les options référendaires pendant la campagne. Les données proviennent des trois sondages CROP de mars, avant le débat, et de celui d’avril, après le débat. Ces données démontrent clairement la migration des tenants du NON vers le PLQ. En effet, si, de façon stable, dans les trois sondages faits avant le débat, près du quart des tenants du NON (22 p. 100 en moyenne) disaient avoir l’intention de voter pour le PQ, cette proportion est soudainement tombée de près de la moitié, a 12 p.100, après le débat ”” a un moment incidemment ou les appuis au NON étaient à un sommet (62 p. 100 au prorata). De même, la proportion de ces NON qui favorisaient l’ADQ déclina graduellement dans tous ces sondages, avant même le débat dans ce cas, passant de 26 p. 100 à 17 p. 100, au profit du PLQ. Ainsi, alors qu’au départ, les libéraux n’obtenaient que la moitié des appuis parmi les NON (49 p. 100), ils en récoltaient les deux tiers (67 p. 100) après le débat. Quoique cela ne soit pas indiqué dans le graphique, mentionnons que les libéraux gagnèrent aussi des appuis parmi les électeurs qui refusaient de révéler leur option référendaire, passant de 19 p. 100 à 31 p. 100, aux dépens de l’ADQ.

Inversement, le graphique indique que les préférences des tenants du OUI ne bougèrent pratiquement pas durant la campagne. En particulier, les appuis du PQ demeurèrent relativement stables parmi les OUI, même après le débat, pour une moyenne de 70 p. 100 dans ces sondages.

D’autres données, que nous ne présentons pas ici, indiquent qu’un phénomène analogue s’est produit chez les électeurs insatisfaits. En effet, les libéraux firent des gains constants dans cette portion de l’électorat, passant de 41 p. 100 des intentions de vote avant la campagne a environ 53 p. 100 pendant la campagne, mais avant le débat, et finalement a 63 p. 100 après le débat, aux dépens tant du PQ que de l’ADQ.

Le graphique 5 révélé les effets indépendants de ces deux variables, soit le degré de satisfaction des électeurs à l’endroit du gouvernement péquiste et leur option référendaire, à la fin de la campagne. Dans le cas des libéraux, le vote fut surtout dépendant de ces dernières options. Les tenants du NON déclarèrent vouloir voter en très forte majorité pour ce parti, qu’ils soient satisfaits ou non du gouvernement, soit à 55 p. 100 et 74 p. 100 respectivement. Inversement, très peu de tenants du OUI voulaient appuyer ce parti, même lorsqu’ils étaient insatisfaits du gouvernement sortant. Dans le cas du PQ, les deux facteurs agirent conjointement. Il fallait être à la fois un tenant du OUI et être satisfait pour vouloir voter PQ, qui obtenait alors 82 p. 100 d’appuis. Mais les OUI insatisfaits préféraient appuyés l’ADQ. C’était même le seul sous-groupe au sein duquel l’ADQ obtenait une pluralité d’appuis (40 p. 100), mais c’était aussi le sous-groupe le moins nombreux.

Il existait donc en 2003 un niveau élevé d’ambivalence chez plusieurs électeurs, a l’instar de ce qu’on a pu observer au cours de plusieurs élections au Québec depuis près de 35 ans. Cette fois-ci cependant ce n’était pas tant que le PQ avait le vent dans les voiles et qu’en conséquence plusieurs étaient tiraillés entre un attrait prononcé pour ce parti et des réticences sérieuses face à son option. L’attrait pour le PQ était après tout mitigé, avec un degré de satisfaction modéré, apparu tardivement, et surtout accompagné d’un fort désir de changement après deux mandats. L’attrait pour ce parti était un attrait par défaut.

L’ambivalence en 2003 provenait plutôt. Et des grandes réticences que suscitait le leadership du PLQ, même si cela s’accompagnait d’une attirance pour ce parti comme représentant traditionnel du camp du NON et seul parti d’opposition capable d’assurer un changement de gouvernement. Alors que d’habitude l’ambivalence envers le PQ se résorbait seulement le jour du scrutin par un vote pour ce parti inférieur à ce que les derniers sondages lui prédisaient, cette fois-ci l’ambivalence envers le PLQ s’est résorbé à la suite du débat des chefs, deux semaines avant le vote, le débat ayant levé le handicap que l’impopularité du chef libéral représentait. Ajoutons que l’ambivalence envers le PLQ avait été une source importante des succès de l’ADQ en 2002.

En somme, de nombreux tenants du NON auparavant ambivalents face aux libéraux se sont finalement tourné vers ce parti, qu’ils aient été insatisfaits du PQ ou même satisfaits, mais de façon mitigée. Seule une partie importante des ambivalents insatisfaits du PQ, mais tenants du OUI, ne purent se rallier à un parti libéral jugé trop fédéraliste et ont plutôt Et opté pour l’ADQ. Dans l’ensemble tout ceci devait assurer une victoire décisive pour les libéraux, le PQ ne récoltant que le tiers des voix, son score le plus bas depuis 1973.

C’est dire que les appels péquistes aux fédéralistes pendant la campagne ne furent pas entendus. C’est même le contraire qui s’est produit. On peut douter de la justesse de la stratégie empruntée par les péquistes qui ont insisté sur leur option souverainiste et la possibilité de tenir un nouveau référendum. Ceci ne pouvait qu’accroitre les réticences des fédéralistes sans pour autant, croyons-nous, augmenter l’attrait du PQ auprès des souverainistes. Une stratégie plus rentable pour le PQ Et peut être été de promettre de ne pas tenir de référendum pendant un prochain mandat, comme le désirait une large majorité de l’électorat. Mais même cela n’aurait probablement pas suffi à altérer grandement le désir de changement et les résultats de l’élection.

 

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