Tout au long de la crise de la COVID-19, nos institutions démocratiques – le Parlement, le conseil des ministres, la fonction publique et le système politique en général – ont été bien plus diligentes qu’à l’habitude. En conséquence, la confiance du public était élevée.

Lorsque la pandémie a commencé à sévir, un nouveau comité ministériel a été créé pour coordonner la réponse du gouvernement fédéral. La Loi sur la prestation canadienne d’urgence a été adoptée en un temps record, en dépit des relations conflictuelles entre les partis politiques dans une situation de gouvernement minoritaire. Des programmes tels que la Prestation canadienne d’urgence (PCU) ont été déployés pour permettre aux Canadiens dont les revenus se sont taris à cause de la COVID-19 de rester à flot financièrement.

Les relations entre les ministres fédéraux et les premiers ministres provinciaux ont généralement été cordiales et empreintes de coopération, sans égard à l’affiliation partisane, ce qui a permis de faire front commun contre la COVID-19 dans toutes les provinces. Cela dit, certains premiers ministres – Jason Kenney en Alberta, en particulier – ont été critiqués pour avoir levé rapidement des mesures sanitaires.

Malheureusement, et peut-être était-ce prévisible, le niveau élevé de confiance du public que l’on a observé au début de la pandémie n’a pas duré. Un peu plus de trois ans après le premier confinement, nous sommes empêtrés dans une politique toxique de « guerre totale » qui est tout le contraire de ce que la démocratie devrait être.

La santé de la démocratie repose sur la participation citoyenne, mais certains de nos acteurs politiques sont obnubilés par leur désir de vaincre à tout prix et se diabolisent les uns les autres dans l’espace public. Ils négligent ainsi une responsabilité fondamentale qui leur incombe en tant que gardiens de nos institutions gouvernementales, soit celle d’encourager les citoyens à s’impliquer pour que la démocratie puisse fonctionner.

Trois éléments pourraient contribuer à inverser cette tendance : changer la manière dont les partis politiques élisent leur chef, réformer le mode de scrutin en remplaçant le système uninominal à un tour et baisser à 16 ans l’âge pour pouvoir voter. Toutes ces mesures contribueraient à dynamiser un électorat apathique, orphelin et étouffé.

Les succès dans la lutte contre la COVID-19 ont été rendus possibles par une souplesse institutionnelle qui a permis d’obtenir des résultats rapides. Mais, en même temps, les aléas de la pandémie ont accéléré un effritement de la démocratie qui était déjà amorcé. Les contrôles et contrepoids démocratiques ont été temporairement amoindris ou carrément écartés. La distanciation sociale et les confinements, bien que nécessaires du point de vue de la santé publique, ont mis à mal le sentiment collectif. Nous avons passé une grande partie de notre temps seuls en ligne, et l’exposition des Canadiens à des contenus d’extrême droite (ainsi que leur engagement à leur égard) s’est accrue.

La distance qui nous sépare désormais les uns des autres nous a rendus complaisants quant à notre responsabilité individuelle envers le bien commun. Cet énoncé peut sembler paradoxal, puisque le taux élevé d’adhésion des Canadiens aux prescriptions de la santé publique quant à la COVID-19 témoigne d’un désir de protéger son prochain et d’agir dans l’intérêt public. Pourtant, de multiples études confirment que l’espace qui nous sépare s’est agrandi pendant cette période.

L’outrance tue la confiance

Lorsqu’on réfléchit à la manière de rééquilibrer notre déficit démocratique, on peut retenir quelques leçons importantes de la période pandémique.

Premièrement, dès que la rhétorique politique s’apaise, la confiance du public dans les institutions augmente et nous devenons plus enclins à rechercher des solutions.

Deuxièmement, bien que « polarisation » soit le mot à la mode de la décennie, il n’est pas tout à fait certain que la société canadienne soit en train de devenir réellement plus polarisée, c’est-à-dire divisée en deux groupes contrastés qui n’ont pratiquement aucune chance de se chevaucher. La polarisation est l’opposé de la démocratie, qui suppose l’existence d’un lieu de rencontre commun où les valeurs partagées peuvent être articulées et transmises.

Troisièmement, qu’il y ait ou non une polarisation croissante, il existe chez de nombreux Canadiens un sentiment palpable de mécontentement, qui est exploité par des politiciens en quête de pouvoir. Même si les Canadiens ne deviennent pas collectivement plus extrémistes, certains politiciens utilisent une rhétorique extrémiste avec l’intention d’utiliser la colère comme base pour établir des liens avec les électeurs. Au final, certains (pas tous) parmi ceux-là mêmes qui sont censés être les gardiens du système sont prêts à le mettre en péril pour satisfaire leurs propres objectifs égoïstes.

Une démocratie où les acteurs politiques valorisent l’apathie et sont déconnectés des personnes qu’ils prétendent représenter est condamnée. Pourtant, la suppression d’électeurs est devenue une stratégie électorale dans la compétition politique moderne, et qui peut même en réalité s’avérer plus efficace que la mobilisation des électeurs. Dans un épisode récent de la populaire baladodiffusion The Curse of Politics, le stratège conservateur Kory Teneycke révélait que la machine progressiste-conservatrice se félicitait d’un taux de participation de seulement 43,5 % lors des élections de 2022 en Ontario, ce qui a permis au premier ministre Doug Ford de conserver le pouvoir et d’obtenir une majorité parlementaire encore plus confortable. Lorsqu’un faible taux de participation est considéré comme une victoire, cela signifie que la morale de la démocratie s’est perdue et que les élections ne peuvent plus agir comme des mécanismes légitimes de prise de décision collective.

Les partis délaissent leurs valeurs fondamentales

Les courses à la direction des partis sont une autre circonstance où l’on observe une dynamique de « guerre totale ». Pour les candidats, l’objectif est d’obtenir l’appui du plus grand nombre de membres votants, quelle que soit l’adhésion réelle de ceux-ci envers le parti et ses causes. La victoire est plus importante que la protection du parti contre le noyautage, tandis que les membres qui ont supporté un candidat perdant n’ont d’autre choix que d’adhérer sans réserve au programme du nouveau chef ou d’aller se faire voir ailleurs. Le parti est souvent remanié à l’image du nouveau leader, sans effort de conciliation ou de concession aux partisans d’autres candidats qui représentent d’autres courants de pensée au sein du parti. En conséquence, les valeurs des partis sont en perpétuelle évolution et la continuité entre les dirigeants devient de plus en plus ténue.

Il est à la fois étrange et déplorable que les réseaux sociaux tels que Twitter, Facebook et TikTok ne parviennent pas à créer des espaces de débat pour le libre-échange d’idées et la promotion de valeurs partagées par le biais de la connaissance. Au contraire, ces plates-formes numériques deviennent trop souvent des chambres d’écho qui contribuent à nous emmurer dans des camps qui ne se parlent qu’à eux-mêmes.

Nous avons un besoin urgent de réformes institutionnelles afin de contrer ce glissement vers la « guerre totale » et garantir que les gens continuent à jouer, même s’ils perdent.

Trois idées pour améliorer notre santé démocratique

Voici quelques idées qui, au risque d’apparaître trop naïves ou improbables, seraient utiles si elles étaient prises au sérieux.

Tout d’abord, les partis politiques pourraient exiger que ceux qui votent lors des courses à la direction soient membres depuis au moins un an. Cela permettrait d’éviter que, pendant les semaines précédant l’élection d’un nouveau chef, les partis ne soient infiltrés par des groupes d’intérêt, des éléments marginaux et des opinions extrémistes.

Deuxièmement, nous devons avoir une discussion sérieuse sur la réforme électorale afin de remplacer le système actuel de scrutin uninominal majoritaire à un tour par un système plus représentatif et inclusif. Selon le résultat des prochaines élections fédérales, le chef du NPD, Jagmeet Singh, serait bien avisé d’en faire une condition pour son appui, si les libéraux sont réélus dans un nouveau gouvernement minoritaire.

Enfin, nous devons abaisser l’âge du droit de vote à 16 ans afin d’entendre la voix d’un groupe d’électeurs particulièrement sensibles aux effets à long terme des choix politiques d’aujourd’hui. Cela inciterait les partis politiques à cesser de recourir à la suppression d’électeurs et les encourageraient plutôt à courtiser de nouveaux électeurs curieux qui parleraient à leurs parents, à leurs amis et à leur famille élargie des raisons pour lesquelles la discussion politique est importante – ce qui, espérons-le, les convaincrait d’aller voter eux aussi, s’ils ne le faisaient pas déjà.

La seule façon de contrer la stratégie de la « guerre totale » en politique est de changer les règles du jeu de manière à ce qu’il soit impossible de gagner sans respecter les autres principes démocratiques.

Cet article fait partie de la série Vers des institutions publiques plus résilientes : apprendre de la pandémie de COVID-19.

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Dr. Lori Turnbull est directrice de l’École d’administration publique et professeure titulaire de Sciences politiques à l’université Dalhousie.

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