Les débats sur la participation électorale municipale commencent souvent par un constat décourageant : les élections locales attirent beaucoup moins d’électeurs que les scrutins provinciaux ou fédéraux. Pourtant, derrière les chiffres de participation se cache une réalité plus nuancée.

Les électeurs demeurent profondément attachés au vote, font largement confiance aux institutions électorales en place et manifestent une certaine ouverture à plusieurs idées de réforme du système. C’est ce que révèle une enquête d’opinion menée en personne et en ligne auprès de 1401 personnes à la sortie des urnes lors des élections montréalaises de novembre 2025 révèle

Ces participants au sondage représentent un échantillon des 37,1% de Montréalais ayant voté en 2025. Le sondage n’est toutefois pas représentatif puisqu’il s’agissait de participants volontaires. Ce sondage de sortie des urnes a été réalisé par la Chaire de recherche sur la démocratie, le vivre-ensemble et les valeurs communes au Québec, en partenariat avec Élections Montréal.

Le vote conserve une forte valeur aux yeux des électeurs

Premier constat de cette enquête : le vote conserve une forte valeur normative aux yeux de ceux et celles qui l’ont exercé en novembre dernier. Plus de 86 % des répondants considèrent que voter est avant tout un devoir, peu importe le palier de gouvernement.

Cette conception est remarquablement stable entre les élections municipales, provinciales et fédérales. Le problème n’est donc pas que les citoyens accordent moins d’importance au principe démocratique à l’échelle municipale; ils continuent de voir le vote en général comme une responsabilité civique fondamentale.

Pourquoi le vote municipal mobilise-t-il moins?

Le paradoxe apparaît lorsqu’on compare cette conviction avec les comportements déclarés. Si 93 % des répondants disent avoir voté aux élections fédérales de 2025 et 89 % aux élections provinciales de 2022, seulement 41% affirment avoir participé aux élections municipales précédentes de 2021. L’écart est considérable. Il ne traduit pas un rejet de la démocratie, mais plutôt une difficulté propre à l’échelon municipal à mobiliser les électeurs.

Les raisons invoquées éclairent cette différence. Parmi les personnes qui avaient déjà voté aux élections précédentes, près de la moitié (48%) évoquent le devoir citoyen et l’obligation démocratique en réponse à une question ouverte que nous leur avons posée sur ce sujet. Viennent ensuite la volonté d’être représenté (18%), le désir de changer le gouvernement en place (12%) et l’idée que le vote est un droit autant qu’un privilège (10%). Le calcul stratégique, souvent mis de l’avant dans les analyses politiques, n’occupe qu’une place marginale parmi les motivations évoquées par les répondants.

Les obstacles pratiques comptent davantage que le désintérêt

À l’inverse, les personnes qui n’avaient pas voté aux élections précédentes, mais qui ont voté en novembre 2025, ne font pas nécessairement preuve d’indifférence politique. Les motifs les plus fréquemment invoqués pour ne pas avoir voté dans le passé sont l’inéligibilité liée à la citoyenneté, à la résidence ou à l’âge (74% des réponses). Les obstacles pratiques (inscription, logistique ou maladie) précèdent également le désengagement politique comme motif (respectivement 12% et 10%). Le manque d’information sur les candidats ou sur le processus électoral arrive loin derrière dans les raisons invoquées pour ne pas avoir voté.

Du point de vue des politiques publiques, cette distinction est essentielle. Les résultats de l’enquête montrent que votants et non-votants partagent une croyance forte dans la participation démocratique. Plusieurs personnes auparavant inéligibles affirment même vouloir voter maintenant qu’elles le peuvent.

On peut toutefois souligner une différence importante entre les deux groupes d’individus : les votants semblent avoir intériorisé une véritable obligation morale de participer, résumée par la formule « Tu ne peux pas chialer si tu ne votes pas » employée par un des répondants à notre enquête, et ils perçoivent davantage le palier municipal comme le niveau de gouvernement le plus proche de leur quotidien et celui qui a le plus d’incidence sur celui-ci.

Cette perception est beaucoup moins présente parmi les motivations offertes par les anciens non-votants. Il y a donc lieu de présumer que les abstentionnistes ont moins tendance à voir l’acte de voter comme étant un devoir moral—une conclusion qui serait conforme à celle des travaux de nombreux politologues, dont André Blais (To Vote or Not to Vote, 2000).

Une forte confiance envers les institutions électorales

Autre résultat encourageant : les institutions électorales municipales bénéficient d’un niveau élevé de confiance. Une forte proportion des répondants attribue des notes élevées à Élections Montréal pour sa capacité à encourager la participation et à assurer l’intégrité du processus électoral municipal. Sur une échelle allant de 1 à 10, plus de 64% accordent un score d’au moins 8 à Élections Montréal concernant son encouragement de la participation. Cette même proportion grimpe à 77% dans le cas de l’intégrité du processus.

Dans un contexte international où la confiance envers les institutions démocratiques est souvent fragilisée, cette crédibilité perçue par les électeurs montréalais constitue certainement un atout précieux.

Les Montréalais sont ouverts à certaines réformes

Qu’en est-il maintenant de la question des réformes possibles du système électoral? Ici encore, les Montréalais se montrent plus ouverts qu’on pourrait le croire. Les propositions de réformes qui recueillent le plus d’appui sont le vote postal, le droit de vote municipal pour les résidents permanents de longue date, l’ajout d’une option « Aucun de ces candidats » sur le bulletin, et le vote par Internet.

L’adoption d’un mode de scrutin proportionnel et l’instauration du vote obligatoire recueillent également un appui appréciable, quoique plus partagé. Une seule idée de réforme rencontre une opposition plus nette : l’abaissement de l’âge du vote à 16 ans.

Pas de consensus sur une réforme du mode de scrutin

Faut-il en conclure que les Montréalais qui participent déjà au processus électoral réclament une refonte complète de celui-ci? Pas nécessairement. Lorsqu’on leur demande quelle importance ils accordent à une réforme du mode de scrutin municipal, les réponses sont très partagées. Quatorze pour cent jugent la question prioritaire, tandis que 13 % considèrent qu’elle ne l’est pas du tout. Plus du quart des répondants (28 %) affichent pour leur part une position mitoyenne sur l’importance de cet enjeu (score de 5 ou 6 sur une échelle d’importance de l’enjeu qui va de 1 à 10).

Autrement dit, les citoyens sont ouverts à un changement du système électoral municipal, mais sans exprimer un sentiment d’urgence unanime. De plus, leur appui à des réformes concerne surtout des changements relativement mineurs au processus (comme le vote postal ou le vote électronique, ou encore l’ajout d’une case sur le bulletin de vote). Le soutien est beaucoup plus faible et polarisé pour des changements plus significatifs (comme l’âge de voter ou l’obligation de voter).

Des résultats à interpréter avec prudence

Il importe ici de souligner que ces résultats concernant de possibles réformes doivent être interprétés à la lumière de trois nuances très importantes. D’abord, les répondants ont été invités à se prononcer sur des idées de réformes sans que les coûts ou les contraintes de leur mise en œuvre leur soient présentés.

Ensuite, plusieurs de ces changements relèveraient de la Loi sur les élections et les référendums dans les municipalités et de l’Assemblée nationale, et non d’Élections Montréal. C’est à Québec que de telles décisions devraient se prendre, le cas échéant. Enfin, ces réponses proviennent de personnes ayant voté en 2025 et on ne sait donc pas ce que pensent les abstentionnistes de ces idées de réformes.

Transformer la confiance en participation

Le véritable enseignement de cette enquête d’opinion est peut-être moins celui d’une crise démocratique que celui d’une occasion politique. Les Montréalais — du moins ceux qui ont voté en novembre dernier et qui ont accepté de répondre à notre sondage à la sortie des urnes — ne semblent ni cyniques ni désengagés. Ils continuent de croire au vote, font confiance aux institutions et se montrent ouverts à l’idée de modifier certaines des règles du jeu.

Le défi consiste désormais à rallier plus large et transformer cette confiance globale en participation effective, particulièrement lors des élections municipales, où la démocratie demeure paradoxalement la plus proche des citoyens, mais aussi celle qui peine le plus à les mobiliser.

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Éric Bélanger

Éric Bélanger est professeur titulaire au département de science politique de l’Université McGill. Il est aussi le cotitulaire de la Chaire de recherche sur la démocratie, le vivre-ensemble et les valeurs communes au Québec. Ses recherches portent sur la politique canadienne et québécoise, les partis politiques, l’opinion publique et les comportements électoraux

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Kael Kropp

Kael Kropp est candidat au doctorat en science politique à l’Université McGill. Ses recherches portent sur la politique canadienne, les politiques publiques et la gouvernance multiniveau, avec une spécialisation en politiques relatives aux handicaps et aux politiques sociales. Il siège au conseil d’administration de l’Association canadienne de science politique.

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Teresa Pian

Teresa Pian est doctorante en science politique à l’Université McGill et membre du Centre pour l’étude de la citoyenneté démocratique. Ses recherches examinent les perceptions du public et les attitudes politiques dans les contextes démocratiques, en mettant l’accent sur l’humour politique en ligne et les mèmes Internet.

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Catherine Ouellet

Catherine Ouellet est professeure adjointe au département de science politique de l'Université de Montréal. Elle développe un programme de recherche lié au potentiel théorique des données numériques afin d’appréhender différents phénomènes politiques, comme la polarisation ou encore la montée du cynisme.

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