Au Canada anglophone, les personnes qui se situent à droite sont beaucoup plus susceptibles que les autres de juger négativement le travail des journalistes et médias d’information et de s’en méfier. Chez les francophones, ce clivage est beaucoup moins marqué : en 2026, ceux qui se situent à droite se disent même plus confiants envers les nouvelles que ceux de gauche.
Ce sont là quelques constats de l’enquête annuelle du Digital News Report, menée par l’Institut Reuters à l’Université d’Oxford et dont le Centre d’études sur les médias est le partenaire canadien. Quelque 96 000 personnes dans 48 pays ont été sondées dans les premiers mois de 2026 sur leurs différentes habitudes de consommation de nouvelles numériques et sur leurs perceptions de l’écosystème informationnel.
Les résultats suggèrent un écart de plus en plus marqué entre les électeurs s’identifiant à la droite politique et les autres dans les perceptions de l’écosystème médiatique. Les francophones du Québec (qui représentent 90 % de l’échantillon francophone canadien) semblent pour l’instant relativement épargnés par cette polarisation observée ailleurs au pays et dans le monde. Or, les enjeux de la polarisation et de la fragmentation des pratiques d’information se posent malgré tout, notamment en contexte électoral. La controverse entourant les positions relatives des partis, telles qu’analysées par la Boussole électorale de Radio-Canada, en est un exemple.
Un rapport différent aux médias chez les francophones
Les francophones au Canada se démarquent des anglophones sous plusieurs aspects. De manière générale, on constate d’année en année une appréciation plus favorable des sources d’information traditionnelles.
Bien que Facebook et Instagram bloquent au Canada l’accès aux principaux contenus journalistiques depuis l’été 2023, les médias sociaux se sont hissés au sommet des sources utilisées régulièrement pour s’informer en 2026, au Canada comme à l’international. Chez les francophones du pays, toutefois, la télévision ainsi que les sites web et applications dédiés aux nouvelles demeurent davantage consultés que les médias sociaux.
Un clivage politique moins marqué
Une autre distinction qui émerge de l’enquête concerne l’orientation politique. Au Canada comme dans d’autres pays sondés, les gens s’identifiant à la droite se disent particulièrement mécontents des sources d’information journalistiques. Mais cela est moins apparent dans l’échantillon francophone.
Le mécontentement de la droite s’observe dans plusieurs questions de l’enquête. Les répondants ont, entre autres, été appelés à évaluer la couverture médiatique de six sujets d’actualité : l’inflation et le coût de la vie, le second mandat de Donald Trump, le conflit en Ukraine, les changements climatiques, le conflit au Moyen-Orient ainsi que les migrations et l’immigration.
Dans tous les cas, les résultats sont très divisés. Une pluralité de Canadiens juge le travail des médias ni bon ni mauvais. Toutefois, ceux qui se situent à droite de l’échiquier politique, particulièrement chez les anglophones, sont plus nombreux à évaluer négativement la couverture médiatique de ces sujets, avec des écarts de neuf points de pourcentage ou plus.
Pour ceux de gauche ou du centre, le portrait est plus nuancé. Seuls les changements climatiques affichent un écart (cinq points de pourcentage) digne de mention en faveur de ceux qui jugent que les médias font un mauvais travail plutôt qu’un bon travail. À l’inverse, les personnes s’identifiant à la gauche et, dans une moindre mesure, au centre, se montrent largement plus positives à l’égard de la couverture du conflit au Moyen-Orient, de l’inflation et du coût de la vie, ainsi que du second mandat de Trump.
La confiance résiste au clivage gauche-droite
Les écarts de perception des nouvelles provenant des diffuseurs publics (CBC, ICI Radio-Canada) au pays illustrent aussi ce clivage. Parmi l’ensemble des répondants canadiens, 40 % en ont une perception positive, tandis que 19 % les jugent négativement. Une majorité (63 %) des répondants se situant à gauche politiquement évaluent favorablement l’effet des nouvelles des diffuseurs publics sur la société. Ceux se positionnant à droite sont plus portés à le considérer comme négatif (42 %) que positif (31 %).
D’une année à l’autre, le nombre de répondants francophones s’identifiant à la droite demeure petit (une centaine de répondants), ce qui exige une grande prudence dans l’interprétation des données. Cela étant, de façon générale, les écarts observés avec les tenants des autres positions politiques s’avèrent, d’une question et d’une année à l’autre, bien moins importants que dans la population anglophone.
Par exemple, en 2026, les francophones de droite sont plus portés à juger l’effet des nouvelles des diffuseurs publics positivement (42 %) que négativement (32 %). Quant à la couverture médiatique des différents sujets d’actualité, les francophones de droite, autant que ceux du centre ou de gauche, sont généralement aussi nombreux à porter un jugement positif qu’ils ne le sont à la juger négativement.
Enfin, la confiance envers la plupart des nouvelles, et ce, la plupart du temps, est en baisse constante au pays depuis 2018. Cette tendance est particulièrement marquée chez les anglophones de droite. Chez les francophones, en revanche, on n’observe pas d’écart comparable selon l’orientation politique. En 2026, les francophones de droite sont même plus nombreux à faire confiance aux nouvelles (52 %) que ceux de gauche (42 %). Sur ce point, le Québec ressemble moins au Canada anglais qu’à la Finlande, où l’écart de confiance dans les nouvelles selon l’orientation politique est négligeable.
Pourquoi le Québec fait-il exception?
Comment expliquer la spécificité québécoise francophone? Sur le plan des orientations politiques, la question nationale demeure une ligne de fracture importante, peut-être autant que l’axe gauche-droite, malgré un certain réalignement ces dernières années. Un sondage CROP réalisé en 2024 auprès de 1000 Québécois de 18 ans et plus montre un portrait plus nuancé.
Selon ce sondage, certains thèmes divisent la population à des degrés divers : l’immigration, les questions de genre, la souveraineté, l’intervention de l’État, l’environnement et l’état du monde. Ces différences s’expriment différemment selon l’âge, la scolarité et le genre, ainsi que le lieu de résidence (région de Montréal/reste du Québec). Ces résultats font écho à ceux du Digital News Report concernant la couverture médiatique de différents sujets d’actualité.
Par ailleurs, selon les données du Digital News Report, les francophones sont beaucoup moins exposés que les anglophones aux contenus d’actualité de sources étrangères, particulièrement à ceux des États-Unis, où l’environnement médiatique et politique est fortement polarisé. Bien qu’on retrouve aussi des critiques des médias d’information traditionnels au Québec, leur voix y est beaucoup moins forte.
D’autre part, l’engagement de longue date du gouvernement du Québec, toutes couleurs politiques confondues, dans les politiques culturelles et le soutien aux médias se traduit par un contexte différent de celui du Canada anglais. Les médias québécois ont mieux résisté aux difficultés économiques qui touchent le secteur, et leur indépendance éditoriale est moins contestée. Le financement public des médias y suscite notamment moins de débats partisans.
Le marché médiatique francophone est aussi concentré à 90 % dans une seule province, ce qui favorise la proximité entre les médias et leurs auditoires, comparativement aux médias nationaux anglophones.
Un paysage médiatique en transformation
Mais il n’y a pas de quoi pavoiser : l’espace médiatique québécois est en pleine transformation. Les plus jeunes générations se retrouvent moins dans les sources d’information traditionnelles et accordent moins d’attention à l’actualité que les adultes plus âgés. De nouveaux médias apparaissent, y compris à l’échelle locale. Un ensemble hétérogène de « créateurs de contenus numériques » occupent une place croissante dans les débats politiques, y compris lors des campagnes électorales.
L’intelligence artificielle générative demeure une façon assez marginale de suivre l’actualité, mais son expansion suscite des craintes quant à la qualité de l’information. Dans un contexte où il est de plus en plus difficile de s’entendre même sur les faits de base, l’observation attentive et les données probantes permettront de s’adapter au changement et d’éclairer les interventions, que ce soit pour soutenir la production de nouvelles locales ou pour favoriser le dialogue sur les sujets difficiles.


