À l’approche des élections provinciales au Québec, les appels à voter stratégiquement se font entendre, notamment pour empêcher le Parti québécois (PQ) de décrocher une majorité. Mais quelle place le vote stratégique occupe-t-il réellement dans le choix des électeurs québécois ?
Le vote stratégique demeure minoritaire. La recherche en science politique montre qu’entre 4 et 8 % des électeurs canadiens votent stratégiquement. Au Québec, cette proportion était d’environ 8 % lors des élections provinciales de 2012. Une forte majorité des électeurs voteraient donc plus en fonction de leurs préférences.
Quand la CAQ appelait à bloquer le PCQ
Les élections québécoises de 2022 offrent un point de comparaison pour examiner cette question. À quelques jours du scrutin cette année-là, le Parti conservateur du Québec (PCQ) récoltait 25 % des appuis dans la région de Québec et 35 % dans Chauveau, la circonscription de son chef, Éric Duhaime. La Coalition avenir Québec (CAQ) avait alors appelé les électeurs à la soutenir pour « bloquer » le PCQ.
Éric Duhaime a finalement perdu dans sa circonscription. En août 2025, il a tenté à nouveau de se faire élire, cette fois dans Arthabaska, lors des élections partielles. Il a terminé deuxième et a attribué en partie ce résultat à une concertation stratégique entre les électeurs des autres partis, cette fois en faveur du PQ.
Dans les deux cas, y a-t-il eu réellement un vote stratégique contre les conservateurs ? Il est possible que le positionnement plus à droite du parti sur l’échiquier politique québécois, ainsi qu’un discours populiste et antiélitiste, qui trouve un écho auprès d’électeurs plus méfiants envers les institutions, ait incité certains autres électeurs à voter stratégiquement contre lui. Mais qu’en disent les données ?
Pas de mobilisation vers la CAQ
Nous avons analysé l’évolution des appuis entre les élections provinciales de 2018 et de 2022 dans les huit circonscriptions où le PCQ était dans une position favorable. Nous supposions qu’un vote stratégique contre lui se traduirait par des transferts d’appuis significatifs vers le parti en tête dans ces circonscriptions.
Les résultats ne démontrent pas de transferts importants vers la CAQ qui permettraient d’étayer l’hypothèse d’un vote stratégique contre le PCQ dans ces circonscriptions.
La CAQ, qui a terminé première dans l’ensemble des circonscriptions visées, ne semble pas avoir tiré profit de la forte baisse du Parti libéral du Québec (PLQ) ni de la diminution du taux d’abstention en 2022. Au contraire, lorsqu’on additionne les pertes de la CAQ et du PLQ, ainsi que les abstentionnistes de 2018 qui ont voté en 2022, on obtient environ l’augmentation des appuis au PCQ en 2022.
Le PCQ gagne des appuis
Une analyse à partir de données agrégées pour chaque circonscription confirme ces tendances. Cette approche permet d’estimer la trajectoire du vote entre 2018 à 2022 à l’échelle provinciale. Elle montre précisément ce qu’est devenu l’électorat de chaque parti, ainsi que les abstentionnistes : qui a changé de camp, qui est resté fidèle à son vote d’origine, et qui a décidé de ne pas voter.
Le graphique 2 confirme, à l’échelle de la province, les transferts de votes vers le PCQ en provenance de la CAQ et du PLQ que nous avons observés en analysant les circonscriptions où le PCQ était en bonne position. Environ 18,4 % des électeurs de la CAQ et 12 % de ceux du PLQ en 2018 ont voté pour le PCQ en 2022.
Cela dit, à l’échelle de la province, le flux estimé de 2 % des abstentionnistes de 2018 vers le PCQ en 2022 n’est pas statistiquement significatif. Les données ne permettent donc pas de conclure que le PCQ a recruté une part importante de ses appuis parmi les anciens abstentionnistes.
Des limites à l’analyse
Tous ces résultats montrent qu’il n’y a pas eu de mobilisation importante de l’électorat des autres partis pour aller vers la CAQ, ce qui permettrait de conclure qu’il y a eu un vote stratégique pour empêcher le PCQ de remporter des sièges.
Si cela avait été le cas, on aurait observé une part significative de l’électorat des autres partis déplacée vers la CAQ en 2022, puisque c’était le parti en avance dans ces circonscriptions. Or, notre analyse ne fait pas ressortir de transferts significatifs, que ce soit du PLQ ou de Québec solidaire vers la CAQ en 2022.
Seul le PQ a vu une part importante de son électorat de 2018 (35,2 %) migrer vers la CAQ en 2022, ce qui reflète probablement la faiblesse relative de ce parti à ce moment plutôt qu’un vote stratégique contre le PCQ.
Deux mises en garde s’imposent toutefois. D’abord, il est périlleux de généraliser des comportements individuels à partir de données agrégées. Ensuite, les estimations portant sur l’électorat du PCQ de 2018 doivent être interprétées avec prudence. La faible base d’appui du parti lors de cette élection engendre d’importantes marges d’incertitude. Aucun de ces coefficients, y compris la fidélité des électeurs du PCQ, n’atteint le seuil de signification statistique.
Ce que 2022 nous apprend
À quelques jours des élections, Éric Duhaime en appelle maintenant lui-même au vote stratégique pour bloquer une majorité péquiste. Nos analyses, et surtout la littérature scientifique, semblent mettre en évidence les limites de cette stratégie.
Il est peu probable qu’un vote stratégique contre le Parti conservateur ait joué un rôle important en 2022, y compris dans les circonscriptions où la lutte était plus serrée. Rien ne permet donc de conclure qu’un tel comportement aurait une influence importante sur le scrutin de 2026.
De même, nos analyses ne permettent pas de déterminer dans quelle mesure les électeurs ayant appuyé le PCQ en 2022 le feront de nouveau en 2026 ni dans quelle mesure l’électorat des autres partis pourrait se déplacer vers lui. Ces comportements demeurent difficiles à prévoir à partir des données dont nous disposons.


