Dans son discours inaugural du 5 mai, la première ministre Christine Fréchette a proposé d’accélérer la construction de logements abordables, de miser sur le maintien et l’amélioration des infrastructures et d’encourager les investissements privés dans la forêt, les mines, l’énergie et l’industrie. L’objectif : lever les obstacles à l’initiative et forcer le pas pour construire le Québec.
La mise à jour économique présentée le 28 avril par le ministre fédéral des Finances, François-Philippe Champagne, parlait de façon semblable de « bâtir un Canada fort », en insistant sur le financement et l’appui à de grands projets d’infrastructures, à la construction de logements et à l’investissement privé.
De telles priorités sont loin d’être nouvelles. Les élus aiment toujours annoncer des projets créateurs d’emploi. Faut-il rappeler que la fédération canadienne a d’abord été un projet de chemin de fer, bien avant d’être un État-providence?
Un virage vers la relance de la construction
Mais l’accent sur une relance volontariste des investissements publics et privés, pour le logement, les infrastructures publiques ou l’exploitation des ressources naturelles, semble marquer un changement. Après des années de mobilisation et de débats autour de la redistribution et du développement des services publics, les gouvernements renouent avec l’idée d’un État bâtisseur, maître d’œuvre de projets économiques ambitieux.
Ce virage ramène aussi à l’avant-plan une antienne de la droite, qui dénonce la propension de l’État à multiplier les normes, les règlements et la « paperasse » inutile, qui freinent les initiatives et le développement. Il faudrait laisser le libre jeu du marché faire son œuvre.
Quand la réglementation devient un enjeu politique
Mais la réglementation et la « paperasse » c’est aussi la préservation du territoire agricole, le zonage qui permet un développement raisonné des villes, la protection du patrimoine, l’obligation de consulter les peuples autochtones et les populations des régions touchées par un projet, la protection de l’environnement et des espèces menacées, les politiques pour limiter les changements climatiques et prévoir les adaptations nécessaires, les règlements pour protéger la santé publique, et bien d’autres choses encore.
Dans un livre éclairant paru récemment, simplement intitulé Abundance, les journalistes américains Ezra Klein et Derek Thomson avancent que l’on néglige une grande partie de la vie publique en ne portant pas suffisamment attention à ces normes et règlements, que les gouvernements mettent en place pour circonscrire et influencer le développement économique.
Penser autrement la capacité de construire
Pour les auteurs, les politiciens et les observateurs ont accordé trop d’attention à la redistribution et à la demande et pas suffisamment à la réglementation et à l’offre. Confrontés à la rareté des logements abordables, par exemple, les gouvernements offrent des soutiens financiers aux nouveaux acheteurs sans penser que cela ne fait finalement qu’augmenter la demande et ultimement les prix. Les mesures pour stimuler et faciliter la construction de nouveaux logements, et ainsi améliorer l’offre, sont en comparaison plus rares.
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Quoi que l’on dise du néo-libéralisme, les dernières décennies ont vu les transferts aux personnes et les services publics progresser. Le marché produit plus d’inégalités qu’auparavant, mais les transferts et les services compensent en partie cette évolution. En même temps, les lois, règlements et mesures pour contrôler les forces du marché se sont multipliés, dans le but de prévenir les effets néfastes d’un développement économique anarchique.
Pour préserver et requalifier un édifice patrimonial, par exemple, il faut respecter un assortiment de normes qui n’existaient pas à l’époque, à commencer par le code de la construction. Même pour construire les infrastructures nécessaires à la transition énergétique, il faut respecter de nombreuses normes et obtenir l’acceptabilité sociale. On ne plante pas un parc d’éoliennes n’importe où et n’importe comment.
Entre accélération et garde-fous collectifs
Au nom d’objectifs nobles, les forces progressistes ont multiplié au fil des ans les conditions et rendu la construction, de logements ou d’autres équipements, plus difficile. La « paperasse » a pris le dessus. La Californie, par exemple, s’est donné comme objectif la construction d’un train à grande vitesse entre San Francisco et Los Angeles en 1982 ; 44 ans et bien des poursuites judiciaires plus tard, le projet est toujours dans les cartons.
Klein et Thompson, qui se définissent comme démocrates et progressistes, rejoignent en partie le vieil argument de la droite à propos des obstacles à la croissance. Mais pas tout à fait. Ses obstacles, en effet, sont souvent justifiés et nécessaires.
Dans une entrevue récente, un membre du consortium albertain Pathways, une créature de l’Alliance des sables bitumineux, dénonçait l’idée même d’une taxe sur le carbone. « Une telle mesure, » disait-il, « nuirait à la capacité de notre secteur à attirer des capitaux et à se développer ». Mais réduire la production et la consommation de carbone, c’est précisément le but de la taxe!
Recomposer l’équilibre entre vitesse et démocratie
Si on prend au sérieux la difficulté de construire promptement et efficacement des logements, des mines ou des infrastructures, il faut trouver des voies de passage qui composent avec les exigences d’une société démocratique sans revenir à une époque où tout était permis. Sur ce point, Klein et Thompson sont moins convaincants. Ils plaident pour une société qui sache innover et construire, mais n’expliquent guère comment y parvenir. Au Canada, le choix du premier ministre Carney semble être de renoncer à toute ambition climatique, pour bâtir coûte que coûte un Canada « fort », mais encore moins soucieux de l’environnement qu’auparavant.
Comparativement à la redistribution par les transferts ou les services publics, qui se mesurent assez bien par les dépenses engagées, le poids de la réglementation apparaît difficile à évaluer. On se retrouve souvent, comme c’est le cas dans Abundance, avec des anecdotes qu’on peut, ou non, juger représentatives.
Il faut bien reconnaître, cependant, qu’il y a là un défi de taille. Comme le soulignent Klein et Thompson, pour réussir la transition vers une économie décarbonée, il va falloir construire beaucoup. Mais il faut bien se garder de tout permettre. Il faudra trouver un équilibre, qui permette de respecter les exigences démocratiques et de préserver les acquis sociaux, tout en évitant d’en faire des obstacles impossibles à surmonter.

