La nouvelle menace tarifaire de Donald Trump rappelle une réalité que le Canada ne peut plus se permettre d’ignorer : une dépendance économique ne disparaît pas simplement parce qu’un accord de libre-échange existe.

Le 20 juillet, l’administration américaine a annoncé son intention d’imposer de nouveaux droits de douane de 50 % sur un nombre important de produits canadiens. Ces mesures s’ajoutent à une série de tarifs américains qui, selon Ottawa, contreviennent directement à l’Accord Canada–États-Unis–Mexique (ACEUM).

Le premier ministre Mark Carney et Donald Trump ont depuis convenu d’intensifier les négociations, mais l’épisode rappelle que même les relations commerciales encadrées par un accord peuvent désormais être soumises à une pression politique constante.

Relier les politiques sur une même carte

La révision obligatoire de l’Accord Canada–États‑Unis–Mexique (ACEUM) rappelle que la dépendance du Canada à un seul partenaire commercial est une vulnérabilité structurelle. La rivalité entre Trump et la Chine ne se joue plus seulement dans les tarifs et les discours, mais aussi dans les ports, les canaux et les routes maritimes qui structurent le commerce nord‑américain.

Le Canada dispose déjà de mécanismes pour renforcer sa résilience : un cadre d’investissement dans les corridors commerciauxune stratégie pour l’Afrique et des relations économiques avec l’Amérique latine et les Caraïbes et une stratégie sur les minéraux critiques. Ces politiques sont encore trop souvent pensées séparément.

L’enjeu n’est donc pas de créer de nouvelles politiques, mais de les relier ensemble sur une même carte pour réduire sa vulnérabilité stratégique aux pressions américaines. Pour les décideurs fédéraux, la question n’est plus de lancer une nouvelle stratégie, mais de coordonner celles qui existent déjà autour de ces corridors.

Quand les corridors deviennent des leviers géopolitiques

La rivalité sino‑américaine se matérialise désormais dans des corridors concrets, et deux épisodes récents en Amérique centrale en illustrent le basculement. Au Panama, en 2026, la remise en cause par la Cour suprême d’un contrat lié à l’exploitation de terminaux portuaires  transforme une décision portuaire en enjeu de positionnement stratégique dans un contexte de fortes pressions américaines.

Au Nicaragua, en 2015, un projet de grand canal confié à une société chinoise n’aboutit pas, mais la seule perspective d’un « deuxième Panama » reconfigure les perceptions.

Ces deux cas montrent qu’un corridor n’a plus besoin d’exister pour peser : la rivalité Trump–Chine fait de chaque route, réelle ou potentielle, un enjeu politique. Les marchandises canadiennes qui empruntent ces routes ne circulent plus dans un espace neutre, ce qui impose de lire ensemble les politiques canadiennes qui les encadrent.

Les tarifs rendent l’intégration des politiques urgente

Ottawa dispose déjà des outils nécessaires pour entreprendre cette réflexion.  

Le Fonds national des corridors commerciaux soutient les infrastructures qui renforcent la fluidité et la résilience des chaînes d’approvisionnement. La Stratégie canadienne sur les matériaux critiques vise à développer des chaînes de valeur allant de l’extraction à la transformation au recyclage. La stratégie pour l’Afrique et les relations avec l’Amérique latine offrent des cadres pour approfondir les partenariats économiques et politiques.

Ces instruments sont robustes, mais ils fonctionnent en silos : le cadre des corridors de Transports Canada vise le territoire canadien et ses liens nord‑américains et asiatiques, sans cartographier les routes vers l’Amérique centrale ni les infrastructures africaines ; la Stratégie pour l’Afrique fixe des priorités thématiques sans les ancrer dans les corridors physiques par lesquels transitent les matières premières africaines ; les relations avec l’Amérique latine restent centrées sur le commerce et la gouvernance, sans lecture explicite des dynamiques que renforcent Trump 2.0 et la rivalité avec la Chine.

Ce cloisonnement est problématique parce que les corridors, eux, franchissent ces frontières administratives : le lithium chilien, les ports d’Amérique centrale et les routes reliant l’Afrique de l’Ouest aux marchés canadiens empruntent les mêmes réseaux soumis aux mêmes pressions géopolitiques.

C’est précisément cette approche qu’il faut revoir.

Les corridors Lobito et Tazara font l’objet d’une compétition directe entre la Chine, les États‑Unis et leurs alliés pour contrôler les routes des métaux critiques vers les marchés mondiaux. La RDC fournit environ les trois quarts du cobalt mondial, l’Argentine, le Chili et la Bolivie concentrent la majorité des réserves de lithium. Par ailleurs, la Chine contrôle plus de 70 % de la transformation de ces métaux.

Le Canada ne peut donc plus considérer une mission commerciale au Chili, un projet d’infrastructure en Afrique ou un investissement dans un corridor maritime comme des dossiers indépendants. Ils peuvent tous participer à la même stratégie de diversification et de résilience.

De la diversification commerciale à la résilience stratégique

La crise tarifaire actuelle devrait donc pousser Ottawa à élargir sa définition de la diversification.

Diversifier, ce n’est pas simplement trouver de nouveaux marchés pour remplacer les États-Unis. Ce serait d’ailleurs irréaliste à court terme, compte tenu de l’intégration profonde des économies canadienne et américaine. C’est plutôt créer suffisamment d’options pour que la dépendance à un seul partenaire ne puisse plus être facilement transformée en levier de pression.

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Cela implique de développer des chaînes d’approvisionnement plus diversifiées, de renforcer les infrastructures qui relient le Canada à d’autres marchés et de construire des partenariats autour de secteurs stratégiques, comme les minéraux critiques, l’énergie, les technologies et la sécurité alimentaire.

Le Canada dispose déjà d’une base importante pour le faire. Sa stratégie sur les minéraux critiques, lancée en 2022 et actualisée depuis, vise notamment à renforcer la production, la transformation et la résilience des chaînes de valeur. Elle reconnaît également que ces ressources ont une importance à la fois économique et stratégique.

L’étape suivante consiste à relier cette stratégie aux infrastructures et aux partenariats internationaux qui permettent effectivement à ces ressources de circuler.

Quatre gestes pour relier ce qui existe déjà

Cette approche ne nécessite pas nécessairement une nouvelle grande stratégie. Elle exige plutôt quelques gestes ciblés pour transformer des politiques parallèles en stratégie intégrée.

Cartographier les corridors stratégiques du Canada

Mandater le Comité permanent des affaires étrangères et du développement international pour mener une étude sur les corridors critiques reliant le Canada à l’Amérique latine et à l’Afrique — infrastructures portuaires, routes des métaux critiques, chaînes d’approvisionnement exposées à la rivalité sino‑américaine — afin d’éclairer la mise à jour des politiques d’Affaires mondiales et de Transports Canada.

Intégrer les corridors à la politique sur les minéraux critiques

La question ne devrait pas être seulement de savoir où se trouvent les ressources, mais aussi comment elles peuvent atteindre les marchés et où elles seront transformées. Les investissements canadiens devraient être évalués en fonction de leur capacité à contribuer à des chaînes d’approvisionnement diversifiées et résilientes.

Orienter davantage les investissements vers les infrastructures stratégiques

FinDev Canada et les autres instruments financiers fédéraux devraient évaluer les projets d’infrastructure non seulement selon leur rentabilité ou leur mérite sectoriel, mais aussi selon leur contribution à des corridors stratégiques pour le Canada et ses partenaires.

Mobiliser les réseaux transnationaux déjà présents au Canada

Les communautés africaines et latino‑américaines établies au pays entretiennent des liens économiques, sociaux et professionnels avec les régions concernées. Elles devraient être davantage intégrées aux consultations et aux stratégies de diversification du Canada. Elles peuvent contribuer à identifier des occasions d’affaires, mais aussi à mieux comprendre les réalités politiques, économiques et sociales de ces corridors que le Canada cherche à développer.

Ne pas attendre la prochaine crise

La nouvelle escalade tarifaire de Donald Trump rappelle que la dépendance économique est aussi une vulnérabilité stratégique. Les négociations entre Ottawa et Washington peuvent encore permettre de limiter les dommages et de préserver une relation commerciale essentielle. Mais elles ne devraient pas empêcher le Canada de tirer les leçons de la crise.

La révision de l’ACEUM n’est pas seulement une échéance commerciale ; elle signale que la carte sur laquelle le Canada navigue est en train de changer. Lire ensemble les corridors nord‑américains, africains et latino‑américains est déjà un geste stratégique.

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Benjamin Musampa

Benjamin Musampa est chercheur associé au Centre d’études sur l’intégration et la mondialisation, à Montréal, ainsi qu’à Thinking Africa, de l’Institut de recherche et d’enseignement sur la paix en Afrique, établi à Dakar, au Sénégal.

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