Dans un Arctique marqué par l’accélération des changements climatiques et la montée des tensions géopolitiques, la coopération scientifique ne devrait pas être considérée comme un simple outil de production de connaissances. Elle constitue également une infrastructure de sécurité : elle permet de réduire les incertitudes, de maintenir le dialogue entre les acteurs et de renforcer la capacité collective à faire face aux crises.
La conférence de l’Université de l’Arctique (UArctic), qui s’est tenue aux îles Féroé en mai 2026 a offert une illustration concrète de cette réalité. L’événement a réuni plus de 1400 participants, dont des dirigeants institutionnels, représentants autochtones, scientifiques et étudiants provenant principalement des huit pays ayant un territoire dans l’Arctique.
Les discussions ont porté sur des thèmes aussi divers que le développement économique durable, la coopération internationale, la conservation et la connectivité des océans, le suivi et l’atténuation des changements climatiques, l’évolution de la biodiversité, les stratégies de conservation, la gouvernance des peuples autochtones et des communautés nordiques. Mais elles ont aussi témoigné d’une évolution importante des priorités entourant l’Arctique. Alors que les changements climatiques occupaient une place prépondérante dans les discussions de la dernière décennie, les questions de sécurité et les tensions géopolitiques prennent désormais une place croissante.
Ce changement de contexte doit nous amener à repenser le rôle de la coopération scientifique dans la sécurité de la région.
Une définition élargie de la sécurité
Les données scientifiques des dernières années confirment une accélération des changements climatiques dans l’Arctique. La région s’est réchauffée à un rythme trois fois supérieur à la moyenne mondiale. Les précipitations y ont augmenté, prenant davantage la forme de pluie que de neige. La fonte du pergélisol, la diminution du couvert de neige ainsi que l’augmentation de l’étendue des feux de forêt ont été observés. Par ailleurs, les déplacements de population causés par les perturbations climatiques ont atteint des niveaux sans précédent.
En parallèle, les tensions au sein de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (OTAN), notamment en lien avec les intérêts territoriaux américains concernant le Groenland ainsi que les ambitions stratégiques croissantes de la Chine et de la Russie dans l’Arctique ont renforcé l’attention portée aux enjeux de défense et de souveraineté. En raison de l’exacerbation des tensions géopolitiques depuis 2022, la coopération scientifique entre chercheurs occidentaux et russes s’est nettement dégradée, engendrant des risques accrus pour leur sécurité.
Dans ce contexte, il serait réducteur de concevoir la sécurité arctique sous le seul angle militaire. La sécurité de la région inclut également les dimensions environnementale, sanitaire, alimentaire et hydrique, économique, infrastructurelle, culturelle et sociale. Ces dimensions sont interconnectées.
Une catastrophe environnementale peut menacer la santé des populations. La fonte du pergélisol et diminution des glaces peuvent affecter négativement des infrastructures essentielles. La dégradation des conditions de déplacement peut affecter l’accès aux services essentiels et aux ressources alimentaires. Les changements climatiques peuvent ainsi devenir des facteurs d’instabilité.
Comprendre ces risques et leurs interactions exige des connaissances scientifiques solides et une collaboration qui dépasse les frontières nationales.
La coopération scientifique comme infrastructure de sécurité
La coopération scientifique joue un rôle particulier dans ce contexte. Elle permet de partager des données, de comparer les tendances observées dans différentes régions et de mieux comprendre les phénomènes qui touchent l’ensemble de l’Arctique.
Elle contribue aussi à maintenir des canaux de communication. En maintenant des échanges réguliers entre les chercheurs, les institutions et les communautés, elle favorise le dialogue même lorsque les relations politiques entre les États sont difficiles.
La coopération dans l’Arctique ne se limite donc pas aux relations entre gouvernements. Elle mobilise également les peuples autochtones et les communautés nordiques, les universités, les centres de recherche et les organisations internationales.
Selon Jennifer Spence, directrice de l’Initiative arctique au Centre Belfer pour la science et les affaires internationales de la Harvard Kennedy School, repenser la coopération dans l’Arctique suppose de passer d’une coopération présumée à une coopération intentionnelle et planifiée, ainsi que d’un modèle centré sur les États à un modèle mobilisant une pluralité d’acteurs.
Cette approche est particulièrement importante dans un contexte où les relations entre les États arctiques sont soumises à des tensions croissantes.
Les chercheurs, des ponts entre les sociétés
Les chercheurs jouent un rôle clé pour créer des liens durables entre pays. Ils peuvent plus facilement établir des collaborations que les institutions gouvernementales, car ils sont plus souples, indépendants, et leur mandat les amène à développer des partenariats à long terme.
En Occident, la communauté scientifique est souvent perçue comme plus neutre et crédible sur le plan politique, ce qui peut faciliter la confiance et la coopération, notamment dans des contextes sensibles comme l’Arctique. La coopération scientifique génère des résultats concrets en permettant la collecte harmonisée de données à grande échelle. Elle permet ainsi au Canada d’accéder à une expertise internationale et de soutenir des décisions fondées sur des données robustes.
Ces collaborations permettent aussi d’identifier des tendances circumpolaires afin de soutenir l’établissement d’accords internationaux (ex. Stockholm sur les polluants), la sécurité des déplacements et des opérations de recherche et sauvetage.
Le Canada dispose déjà de plusieurs programmes de recherche consacrés au Nord et à l’Arctique. On compte parmi eux le Programme de lutte contre les contaminants dans le Nord (NCP), le Programme sur le changement climatique et l’adaptation du secteur de la santé pour les communautés du Nord (CCHAP), Savoir polaire Canada et sa participation au Arctic Monitoring and Assessment Programme (AMAP).
Ces initiatives ont permis de générer des connaissances essentielles sur les changements climatiques, la santé, les contaminants et le bien-être des communautés nordiques. Mais l’évolution du contexte arctique exige désormais d’aller plus loin.
Par ailleurs, l’invasion de l’Ukraine en 2022 est venue entraver la coopération scientifique avec la Russie. Le durcissement du cadre législatif russe relatif aux « agents étrangers » accroît considérablement les risques encourus par les chercheurs collaborant avec l’Occident et interdit de fait tout financement occidental de projets conjoints. La conduite de collaborations internationales exige désormais une adaptation constante à ce contexte géopolitique instable.
Un choix stratégique pour le Canada
Les chercheurs peuvent agir comme des ponts entre la science et la décision publique. Toutefois, leurs réseaux et leur souplesse ne peuvent remplacer les capacités de financement et la légitimité des gouvernements.
L’appui gouvernemental est nécessaire pour permettre aux chercheurs d’établir et de renforcer ces coopérations. Il doit cependant s’inscrire dans une approche qui ne réduit pas la sécurité dans l’Arctique aux enjeux militaires et géopolitiques.
Compte tenu de la nature transfrontalière des enjeux arctiques, le Canada devrait soutenir des programmes de recherche d’envergure internationale, financés et coordonnés avec ses partenaires circumpolaires tout en prenant en compte les embûches géopolitiques.
Des programmes comme Horizon Europe et NordForsk montrent qu’il est possible de se mobiliser de grands consortiums internationaux autour d’enjeux complexes qui dépassent les frontières. Un modèle similaire, initié par le Canada, serait essentiel pour renforcer la recherche et la coopération en Arctique.
La coopération scientifique ne constitue pas une solution de rechange aux investissements dans la défense et la sécurité. Elle en constitue un complément essentiel, pouvant même servir de canal de coopération internationale en marge des tensions géopolitiques, à l’instar des mécanismes observés durant la Guerre froide. Dans un environnement où les menaces sont de plus en plus interconnectées, la sécurité dépend aussi de notre capacité à comprendre les transformations en cours, à partager l’information et à maintenir des relations de confiance.
La recherche scientifique peut donc contribuer directement à la sécurité de l’Arctique. Mais pour qu’elle puisse jouer pleinement ce rôle, elle doit être reconnue comme un investissement stratégique.


