En cette année 2008, le passé est d’actualité : 400e anniversaire de la fondation de la ville de Québec, commémoration de Mai 68, rappel de la guerre de 1914-1918 avec le décès du dernier poilu français et la remise à neuf du Mémorial de Vimy, excuses du gouvernement canadien aux Autochtones pour le système des pensionnats, excuses du gouvernement australien aux Aborigènes pour la politique d’assimilation de ces derniers, entreprises diverses de patrimonialisation à travers la planète. Décideurs et responsables politiques, experts en la matière et professionnels de la parole ou de simples citoyens font ainsi d’amples usages publics de ce passé.

Par les temps qui courent, histoire et mémoire ont dès lors le dos large. Dans l’espace public contemporain, de nombreux citoyens et citoyennes en invoquent l’autorité : les uns comme un vaste arsenal d’exemples où l’on puise armes et munitions rhétoriques, d’autres pour rappeler le devoir filial d’attachement à une représentation chérie de leur passé, d’autres encore pour faire table rase de la tradition passéiste et passer résolument à l’avenir. Là, on le voit, rien de nouveau sous le soleil : les débats sur les fonctions de l’histoire et de la mémoire sont aussi anciens qu’Hérodote et Thucydide.

Toutefois, la nostalgie n’est plus ce qu’elle était. Ce qui distingue le jadis d’aujourd’hui relève dorénavant de trois phénomènes intimement reliés : la quête de sens dans un espace public fragmenté, le culte du temps présent — le présentisme — et le brouillage des codes. Tout d’abord, l’espace public contemporain se caractérise, en Occident du moins, par sa fragmentation — fragmentation des messages, des discours, des techniques de communication, des publics — qui engendre cet immense tumulte où des voix multiples se font entendre. Ces voix expriment leur quête de sens dans un monde complexe. Les citoyens et citoyennes cherchent des références pour fonder leur identité comme sujet et leur habilitation comme membres de la communauté politique. Telle qu’elle s’exprime dans le recours au juridique ou dans des débats tels que la bioéthique ou la protection de l’environnement, la demande sociale en matière d’éthique témoigne de la forte prégnance de cette quête de sens.

À l’instar de celles qui les ont précédées, nos sociétés contemporaines entretiennent toutes un rapport au temps.

Néanmoins, devant la clameur complexe et les incertitudes nombreuses d’un avenir menaçant, la tentation est grande, sinon omniprésente, de sombrer dans l’autisme. En se réfugiant dans l’égoïsme de leur cœur — dirait ici Alexis de Tocqueville —, les individus considèrent le temps présent comme le repère par excellence de notre monde hypermoderne. À l’instar de celles qui les ont précédées, nos sociétés contemporaines entretiennent toutes un rapport au temps. Notre rapport se distingue néanmoins des précédents par l’expression quelque peu exclusive du présentisme, cette hypertrophie du temps présent qui est valorisé à la manière d’un culte. Le présentisme s’infiltre à des rythmes variables dans les activités humaines, entre autres celles dont le temps est l’objet : les activités de commémoration, de patrimonialisation, d’enseignement, etc. Le présentisme suscite ainsi une pléthore d’usages publics du passé qui essaiment dans les champs du politique, des médias, de la science : les polémiques actuelles dans l’espace public reflètent ce primat du soi-dans-le-temps-présent.

Enfin, ce repli sur soi tend à nier le lien social et à effacer les frontières d’une compréhension ordonnancée et éclairée du monde. Il brouille aussi les codes normatifs qui, jusqu’à présent, faisaient consensus. L’action de professionnels de la parole, qui s’investissent de l’autorité afin d’instrumentaliser le passé au profit de leurs causes présentes, contribue davantage à ce brouillage qui devient d’autant plus opaque sous la flamme des vives polémiques dans l’espace public. D’où l’amalgame des catégories d’histoire, de mémoire et d’usages publics du passé, un amalgame que les historiens ont bien de la difficulté à démonter.

Au-delà de la maîtrise des stratégies de communication dans les médias et en politique, ce malaise repose sur la conception et la pratique mêmes du métier d’historien. Depuis la constitution de leur pratique en discipline scientifique à partir du XIXe siècle, les historiens, notamment au Québec et au Canada, se sont donné tout un ensemble de conventions qui fondent leurs valeurs et leur ethos. Ces conventions régissent la pratique de leur métier, la conception de leurs relations avec leurs confrères et consœurs, ou avec leurs autres collègues en sciences humaines et sociales. Elles touchent enfin leurs perceptions de la fonction sociale de leur discipline.

Parmi ces conventions, les définitions de l’histoire et de la mémoire recueillent généralement leurs suffrages. On entend par histoire une démarche de questionnement scientifique sur le passé, qui cherche dans la mesure du possible à le comprendre « comme il s’est passé », dans toute sa complexité et toute sa richesse. Par le biais d’une recherche méthodique, les historiens sont attachés à reconstituer des faits à partir des preuves qu’ils dégagent des indices déposés dans leurs sources. Pour les praticiens de cette discipline, ce n’est pas seulement un simple récit, mais surtout une science qui est soumise à une exigence éthique : celle de l’idéal de vérité qui est au cœur de toute activité scientifique. Cet idéal renvoie au respect des êtres humains qui ont vécu avant nous. Ainsi, malgré leur partialité découlant de leurs points de vue et du caractère incomplet de leurs sources, les historiens cherchent à établir la vérité sur ce qui s’est passé réellement. Sous cette exigence éthique, Fernand Dumont et Jean Hamelin parlaient ainsi de l’histoire comme une « pratique de la solidarité » à l’endroit de ceux et celles qui furent : ces êtres humains ont vécu et méritent notre respect et notre compréhension.

On entend par histoire une démarche de questionnement scientifique sur le passé, qui cherche dans la mesure du possible à le comprendre « comme il s’est passé », dans toute sa complexité et toute sa richesse.

Au regard de la fonction sociale de l’histoire, l’exigence éthique de l’idéal de vérité entraîne deux incidences. La première relève des relations entre savoir et pouvoir. Dans sa conférence célèbre de 1882, l’historien français Ernest Renan résumait d’un trait tout le potentiel délégitimant de la discipline historique : « L’oubli et, je dirai même, l’erreur historique sont un facteur essentiel de la création d’une nation » — nous pourrions dire aujourd’hui de la création de toute communauté politique — « et c’est ainsi que le progrès des études historiques est souvent pour la nationalité un danger. » Pourquoi ? Selon Renan, « l’investigation historique remet en lumière les faits de violence qui se sont passés à l’origine de toutes les formations politiques, même de celles dont les conséquences ont été le plus bienfaisantes ». S’il en fut ainsi pour la France de la Troisième République, il en est de même pour l’État canadien dans sa promotion du multiculturalisme auprès des minorités. Ici, les recherches historiennes ont dévoilé des aspects moins reluisants de l’histoire canadienne aux yeux des citoyens et citoyennes : le non-respect des traités avec les Autochtones, l’exclusion des immigrants chinois en 1923 ou la privation des droits des Canadiens d’origine japonaise en 1942. Il en va aussi de la hiérarchie de l’Église catholique qui, au Québec et au Canada, a été interpellée sur les mauvais traitements aux orphelins de Duplessis et aux enfants amérindiens des pensionnats, traitements dévoilés à l’origine par des enquêtes d’historiennes et d’historiens.

La seconde incidence touche l’autorité qui se dégage du savoir. L’adhésion sincère à l’exigence éthique de l’idéal de vérité justifie également la profonde émotivité des historiens sur toute remise en question, réelle, apparente ou insinuée, du caractère scientifique de leurs enquêtes et de leurs interprétations. Ainsi, la vive polémique déclenchée en 1996 par les thèses de Ronald Rudin sur le « révisionnisme » des historiens québécois s’apparente à celle qui enflamma le champ historien en Irlande au cours des années 1970 sur les relations de l’Île avec la Grande-Bretagne ou, sur une toute autre échelle, à l’Historikerstreit qui déchira les historiens allemands au cours des années 1980 à propos de l’expérience nazie. Le refus des historiens se fait tout aussi ferme devant des opinions relatives à la prison du discours dans laquelle nous serions enfermés ou à un cloisonnement qui ferait de l’humanité une simple espèce fabulatrice, opinions qui témoignent au mieux de la méconnaissance de la discipline historique par ceux et celles qui les entretiennent. L’exigence éthique au fondement du métier exclut tout aussi fortement toute tentative de réduire la discipline à un sous-genre littéraire ou à un récit nostalgique sinon « victimaire » — cette dernière catégorie conceptuelle étant extrapolée abusivement de la psychanalyse, de la psychologie et de la criminologie.

Quant à la mémoire, elle relève d’autres rapports au passé et à la communauté politique. La définition canonique du sociologue Maurice Halbwachs le rappelle : la mémoire s’inscrit dans des cadres sociaux — la famille, la classe sociale, la confession religieuse, la région, la nation, etc. Elle alimente le sentiment d’appartenance à une communauté, non seulement à celle qui est présente, mais également à celles qui l’ont précédée dans le passé, tel que Fernand Dumont le soulignait à juste propos dans Genèse de la société quécoise et L’avenir de la mémoire. Une communauté politique « transgénérationnelle » possède ainsi une mémoire des faits marquants de son passé, qui permettent aux membres de cette communauté de nouer leur appartenance présente. Cette mémoire est fondée sur les témoignages des personnes qui ont vécu l’événement, témoignages qui sont repris par la suite par ceux et celles qui en deviennent les dépositaires.

Sur un plan éthico-politique, la mémoire n’est pas tant vraie ou fausse, mais surtout juste.

Sur un plan éthico-politique, la mémoire n’est pas tant vraie ou fausse, mais surtout juste. Les demandes sociales conviant au devoir de mémoire s’inscrivent dans cette perspective. D’une part, la juste mémoire permet aux membres d’une communauté de se réunir autour d’une conception du bien commun et d’une continuité temporelle soudant l’appartenance sociale : on parlera ici de la juste mémoire dans le cadre des politiques de l’identité. Les enjeux de certaines polémiques mémorielles, à l’exemple de celle entourant Lionel Groulx, reposent souvent ainsi sur des convictions qu’il est juste de se souvenir ou non d’un fait ou d’un individu, d’autant plus que la remémoration et la commémoration véhiculent les valeurs de la communauté politique présente. D’autre part, la juste mémoire cherche à corriger des injustices passées, injustices dont les effets perdurent jusqu’à aujourd’hui grâce, entre autres, au silence et à l’oubli : là, il sera question de la juste mémoire dans le cadre des politiques de la reconnaissance et de la réconciliation. Certes, les premières victimes ne reviennent pas du royaume des morts. Toutefois, pour résoudre les effets présents de ces injustices afin que la communauté puisse véritablement passer à l’avenir, une double reconnaissance s’impose : celle de la faute historique et, à travers elle, celle des citoyens et citoyennes légataires de ces injustices à titre de membres à part entière de la communauté politique. Ainsi, en Acadie, au début du troisième millénaire, les promoteurs d’une motion d’excuses de la part de la Reine pour les torts subis par leurs ancêtres à cause de la déportation de 1755 sollicitaient cette double reconnaissance sans laquelle il ne pouvait y avoir de réconciliation complète.

Enfin, sur la question de la mémoire, les historiens se prononcent à deux titres : ils corrigent cette mémoire lorsque les interprétations faites divergent nettement de la réalité historique ; ils la complètent lorsque, en sélectionnant les faits marquants, on en oublie quelques-uns. Cette double retenue permet également de comprendre le relatif désintérêt des historiens pour la mémoire comme objet d’étude per se : étant un fait social, la mémoire constitue à juste titre un objet d’étude qui est fort prisé par la sociologie contemporaine. Les débats scientifiques autour de l’objet de la mémoire au Québec depuis les années 1990 ont ainsi convoqué des sociologues et des historiens sensibles aux démarches sociologiques : que l’on pense ici à Fernand Dumont et sa réflexion sur les raisons communes, à Gérard Bouchard et son étude sur les collectivités neuves, à Joseph-Yvon Thériault et sa critique de l’américanité, ou à Jacques Beauchemin et son analyse de la « mauvaise conscience » des souverainistes québécois.

Le passé n’est pas le seul apanage de l’histoire et de la mémoire. On en trouve des traces un peu partout dans l’espace public : dans les multiples expressions des médias de communication de masse qui vont de la publicité à l’information ; dans les œuvres littéraires, théâtrales, cinématographiques ; dans le vaste champ du patrimoine qui s’étend des musées aux monuments en passant par les activités festives ; dans le monde de l’enseignement sous toutes ses formes ; dans les nombreux discours et pratiques des champs judiciaire et politique.

Dans un contexte d’hypermodernité, ces usages publics du passé abondent, car les citoyens et citoyennes cherchent à faire sens de leur existence et veulent ainsi orienter leur action présente vers un futur pensable.

L’historien italien Nicola Gallerano regroupait ces manifestations diverses et abondantes sous le vocable d’« usages publics du passé », des usages qui se distinguent de ceux qu’expriment plus privément les familles et les individus. Dans un contexte d’hypermodernité, ces usages publics du passé abondent, car les citoyens et citoyennes cherchent à faire sens de leur existence et veulent ainsi orienter leur action présente vers un futur pensable. Toutefois, étant donné la pluralité des points de vue, les usages publics du passé ne font pas consensus sur leurs significations. Leur intelligibilité cause ainsi problème, car ces usages sont peu explicites quant à leurs intentions originelles. Plus encore, en invoquant le passé, le présentisme n’incite pas au respect et à la prise en compte des contextes historiques. Aussi, selon Gallerano, les citoyens et citoyennes devraient privilégier des usages publics du passé conscients et critiques, qui sont capables de questionner l’opacité et la pérennité du passé pour mieux le sauver de la tyrannie du présent.

Un champ, celui de la politique, est le théâtre de maints usages publics du passé. Dans notre monde contemporain, les décideurs et autres responsables politiques se réfèrent souvent au passé comme argument d’autorité pour justifier et légitimer leurs opinions et leurs positions présentes. Ici, n’obéissant pas aux mêmes déontologies, les usages du passé employés dans les polémiques n’ont rien à faire avec l’histoire ou avec la mémoire. Ils ont tout à voir avec la volonté des protagonistes de marquer des points contre leurs adversaires. Ils relèvent aussi d’une autre intention, soit celle de faire prévaloir leur conception actuelle des rapports de force en affirmant leur permanence et leur immuabilité à travers les temps. Plusieurs polémiques politiques ont ainsi engendré des usages publics du passé qui sont fort intéressés et, somme toute, assez constants : que l’on pense aux interprétations divergentes des militants souverainistes et fédéralistes à propos de la Conquête ou du rapatriement de la Constitution.

D’autres polémiques engendrent des usages publics du passé qui cherchent à provoquer une confusion des repères parmi les adversaires et, plus généralement, parmi les citoyens et les citoyennes. Ces usages impliquent des mises en scène dans des lieux symboliques ; ils produisent des icônes simplifiées chargées de valeurs que l’on veut légitimer ; ils font référence au passé en entrechoquant les faits et les images sans souci de compréhension et de contextualisation ; ils s’estompent aussi rapidement que l’éclair d’un flash déchirant le présent. Silvio Berlusconi qui affuble un député allemand de l’épithète de « kapo » ou qui témoigne de la sympathie à l’égard des « ragazzi » fascistes de la guerre civile en Italie ; Nicolas Sarkozy qui convoque pêle-mêle Jean Jaurès, Guy Môquet et les enfants de la Shoah ; Michaëlle Jean et Stephen Harper assimilant Samuel de Champlain au premier gouverneur du Canada sous sa forme actuelle: voilà autant de responsables politiques qui pratiquent des stratégies de mise en marché de symboles éphémères pour une consommation rapide. Ces nouveaux usages publics du passé où le sophisme foisonne, l’historien français Nicolas Offenstadt les cerne sous un mot dur : celui d’« histoire bling-bling ».

Ces nouveaux usages publics du passé où le sophisme foisonne, l’historien français Nicolas Offenstadt les cerne sous un mot dur : celui d’« histoire bling-bling ».

Le champ politique ne cantonne pas seulement les usages publics du passé dans les seules polémiques partisanes. Les institutions politiques, au premier chef l’État, en prônent d’autres afin d’assigner une identité civile à tout et chacun, ce qui permet d’assurer un consensus social autour de certaines conceptions du bien commun. Dans leur promotion de la citoyenneté, les États — qu’ils soient souverains ou non — se réfèrent ainsi à des événements, à des individus, à des phénomènes d’autrefois jugés comme étant significatifs : les multiples campagnes publicitaires en sont des exemples éloquents. Pour les agents de l’État, il importe alors de former de bons citoyens et citoyennes et ce, dès leur jeune âge. Ce faisant, en inscrivant la citoyenneté dans une continuité temporelle, l’État offre également des références pour l’édification d’une mémoire commune, références qui recueillent dans une certaine mesure les suffrages des citoyens et citoyennes — ces derniers étant capables de réflexion critique dans leur quête d’une juste mémoire. L’école constitue alors un lieu capital d’éducation civique et d’usages publics du passé. D’où toute l’importance des cours d’histoire dans le cursus pédagogique.

Là encore, dans l’éducation des citoyens, le culte du présent contamine les usages publics du passé. Au Québec, le « renouveau pédagogique », et plus particulièrement la réforme du programme Histoire et éducation à la citoyenneté au deuxième cycle du secondaire, en fournissent des preuves éloquentes. Fidèles à la doctrine socioconstructiviste, les tenants de ce « renouveau » prônent un enseignement centré sur « l’apprenant » et le développement de ses compétences au détriment des contenus, un enseignement qui néglige aussi les inégalités sociales dans l’accès au savoir et à la culture. Dans le cas de l’enseignement de l’histoire, la première version du programme rendue publique en 2006 prônait une interprétation éclatée de la trame historique, une interprétation jugée « moins misérabiliste », « moins conflictuelle », « moins politique » et davantage « plurielle ». Opérant un tri parmi les références, cette trame passait sous silence ou marginalisait des faits et des phénomènes historiques conflictuels, à l’instar de la Proclamation royale de 1763, l’Acte de Québec de 1774 ou les référendums de 1980, 1992 et 1995.

Outre des considérations partisanes implicites, la réforme proposée en 2006 reposait sur trois prémisses. Tout d’abord, l’histoire se limiterait à une interprétation que l’on interroge pour puiser des pièces inhérentes à la construction d’« un référentiel de base ». La connaissance en elle-même ne serait plus un but de l’enseignement de l’histoire, cette dernière ayant une seule fin : son utilité technique. Pierre Bergevin, sous-ministre adjoint au ministère de l’Éducation, du Loisir et des Sports, se faisait explicite en affirmant que « dorénavant, l’histoire doit avant tout servir [nous soulignons] d’éducation à la citoyenneté » (Cyberpresse.ca, 15 juin 2006). Puis, ce « référentiel » place le soi-dans-le-temps-présent comme valeur cardinale : il importe d’« amener l’élève à s’intéresser aux réalités sociales du présent et à développer des compétences qui lui permettront […] de mieux comprendre ces réalités à la lumière du passé » (p. 5 du Document de travail d’avril 2006). Enfin, sous le couvert d’une trame moins conflictuelle et plus consensuelle, les premières versions du programme délégitimaient un principe d’intelligibilité de la communauté politique « transgénérationnelle », soit la mémoire nationale, pour mieux promouvoir une conception aseptisée et conservatrice de la citoyenneté.

On le devine, la réaction fut vive non seulement parmi les promoteurs d’une mémoire nationale mais aussi parmi les historiens de métier. De ceux et celles qui se sont exprimés publiquement, la très vaste majorité des historiens québécois ont dénoncé l’oblitération de faits historiques, la méconnaissance des contextes, l’asservissement de l’histoire et l’instrumentalisation du passé à des fins de rectitude politique actuelle. Si, sous la pression, le ministère a atténué par la suite certains aspects nettement inacceptables sur les plans éducationnel, mémoriel et éthique, les développements subséquents de la controverse de 2006 n’ont pas contribué à rassurer les tenants d’une compréhension pleine et entière de l’histoire ni ceux soucieux de l’établissement d’une juste mémoire, une enquête du magazine L’actualité dévoilant au printemps 2008 les profondes lacunes factuelles et interprétatives des manuels destinés aux élèves du secondaire. Toujours ici, le culte du présent a présidé au préjudice de l’entendement du passé.

Devant cette hypertrophie du présent et le télescopage des usages publics du passé, il y a un risque important pour l’habilitation citoyenne.

François Mitterrand, à la suite de Gabriel Garcia Márquez, signalait qu’« il faut donner du temps au temps ». Encore faut-il savoir quel temps donner et, plus spécifiquement, quels usages publics du passé offrir. Dans un monde où le présentisme constitue la foi dominante, les sophistes peuvent prêcher aisément du haut de leur chaire, et le clinquant de l’« histoire bling-bling » peut devenir rapidement assourdissant. Devant cette hypertrophie du présent et le télescopage des usages publics du passé, il y a un risque important pour l’habilitation citoyenne. La fragmentation de l’espace public, le primat du soi-dans-le-temps-présent, le brouillage des codes sont autant de milieux propices à l’émergence d’une pensée molle, éviscérée des finalités de la réflexion critique, fondée sur des conceptions tronquées et tendancieuses de l’histoire, de la mémoire et du bien commun.

Ce risque, nombre de citoyens et de citoyennes en sont conscients : les demandes sociales en matière d’éthique traduisent cette prise de conscience, en particulier dans les enjeux mémoriels. Même si la tentation de se réfugier dans les enceintes universitaires demeure, plusieurs historiens et historiennes sont sensibles à la réflexion critique dans l’espace public, car il en va de la fonction sociale de leur discipline et, plus largement, de leur propre habilitation comme citoyens. Être vigilant contre le sophisme, pratiquer la solidarité avec ceux et celles qui ont vécu, poursuivre l’idéal de vérité dans la connaissance du passé, saisir le présent sans en faire un absolu, enrichir une juste mémoire collective : voilà les enjeux civiques au cœur des usages publics du passé.

Martin Pâquet
Martin Pâquet est professeur agrégé au Département d'histoire de l'Université Laval.
Michel De Waele
Michel De Waele est professeur agrégé au Département d'histoire de l'Université Laval.

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