Ce n’est qu’en établissant de nouvelles relations avec les Autochtones que l’on peut espérer créer quelque chose de commun, mais néanmoins respectueux des différences.

Le drame que représente le décès de Joyce Echaquan s’inscrit dans une longue suite d’événements dont la récurrence aussi mathématique qu’historique ne laisse aucun doute sur la part systémique des problématiques vécues, comme Annie O’Bomsawin-Bégin l’a décrit il y a quelques jours. Je ne suis pas autochtone, et même si je m’intéresse depuis un bon moment aux questions relatives aux Premiers Peuples, je ne pourrai jamais prétendre avoir vécu ce qu’ils ont dû subir et continuent de subir, directement ou indirectement. Ma parole ne peut donc témoigner que de ma propre expérience, ce qui ne m’empêche pas d’avoir vu, entendu et constaté la discrimination et le racisme, tout comme la misère qu’ils entraînent.

En tant que membre de l’équipe de la Commission Viens, chargée d’enquêter sur l’existence de la discrimination envers les peuples autochtones au sein des services publics du Québec, j’ai été aux premières loges pour entendre les innombrables témoignages sur les violences, physiques et symboliques, vécues par les personnes appartenant aux Premières Nations et au peuple inuit.

On y retrouve l’héritage de deux siècles de négation de l’humanité des corps autochtones, en particulier celui des femmes, à travers l’imposition emblématique d’un « statut indien » considéré comme un état transitoire négatif à sublimer par une « émancipation ». Celle-ci serait réalisée grâce à la « civilisation graduelle des tribus sauvages », comme le rappelle le titre d’une loi de 1857 annonçant l’actuelle Loi sur les Indiens. Aujourd’hui plus raffinée qu’elle ne l’a déjà été, cette politique demeure néanmoins au cœur de l’action de nos institutions, se dissimulant bien souvent sous les oripeaux modernes d’un appel au développement économique ou à la saine gouvernance, autres manières de dire qu’il faut bien évoluer un jour si l’on désire (tel qu’il le faut apparemment) faire partie de la grande famille canadienne.

Cette violence identitaire, dont les effets peuvent s’incarner d’une manière dramatiquement corporelle, comme l’a démontré l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées, ne s’exprime pleinement qu’en présence de deux autres types de dépossession : territoriale et politique. On a privé les peuples autochtones de leurs assises géographiques par l’enfermement dans les réserves et par l’appropriation des ressources du territoire qui ont été soumises aux normes de l’extractivisme. Puis, on les a soustraits à leurs propres modes d’organisation communautaires en leur imposant des formes externes de gouvernance, moulées de manière à correspondre aux besoins de la transition si désirée vers la « civilisation ».

Identité, territoire et gouvernance : une fois confisqués, que reste-t-il ? La résistance, la résilience et maintenant la résurgence des nations autochtones, qui ne sont jamais restées impassibles face aux tentatives de les faire disparaître. Car malgré ces attaques sur d’innombrables fronts, chaque nation autochtone a continué d’évoluer, comme toutes les nations. Non pas pour se conformer à une mythique « civilisation » occidentale, mais plutôt pour répondre selon ses propres critères aux questionnements, aux besoins et aux aspirations liés à l’époque qui nous habite.

Malgré des attaques sur d’innombrables fronts, chaque nation autochtone a continué d’évoluer, comme toutes les nations. Non pas pour se conformer à une mythique « civilisation » occidentale, mais plutôt pour répondre selon ses propres critères aux questionnements, aux besoins et aux aspirations liés à l’époque qui nous habite.

Il n’en demeure pas moins que subsiste aujourd’hui un grand fossé avec le reste de la population canadienne, un fossé causé par des décennies de colonialisme et qu’il est nécessaire de combler pour restaurer un équilibre relationnel, respectueux, entre tous ceux qui partagent un même territoire. C’est ainsi que s’est imposée depuis une dizaine d’années la notion de réconciliation, s’inspirant notamment de la Truth and Reconciliation Commission d’Afrique du Sud (1995) dans le but de faire face aux conséquences de l’apartheid.

Pourtant, peu de gens semblent comprendre que la réconciliation ne peut être un simple objectif à atteindre et qu’elle doit d’abord être un processus. Celui-ci, comme l’affirme le rapport de la Commission de vérité et réconciliation du Canada, vise à « à établir et à maintenir des relations respectueuses ». Pour que ce processus aboutisse, certaines étapes sont incontournables, bien que leur mise en œuvre ne nécessite pas d’ordre particulier. Il faut notamment :

  • faire connaître la « vérité », c’est-à-dire donner la parole le plus souvent à ceux dont la version de l’histoire n’a pas été entendue ;
  • démanteler les structures oppressives en cause ;
  • accorder des réparations individuelles et collectives pour les torts subis (notamment des excuses) ;
  • effectuer des changements sociétaux permettant de développer une meilleure relation.

L’accent est ainsi mis non pas sur la punition des violations passées, sans qu’on puisse, bien entendu, les écarter complètement, mais sur la qualité des relations qui doivent être restaurées.

Ce n’est que dans un tel horizon relationnel que l’on peut espérer non pas réparer ce qui a été brisé, mais plutôt créer quelque chose de nouveau, quelque chose de commun, mais néanmoins respectueux des différences. C’est le message que nos ancêtres s’étaient fait communiquer à travers le wampum à deux voies, ce symbole d’autodétermination et de coexistence dont les deux rangées parallèles de perles mauves sur fond blanc symbolisent la possibilité d’un cheminement des peuples dans une direction à la fois conjointe et distincte. Il ne sera jamais trop tard pour entendre ce message essentiel.

Photo : Le chef Isadore Day Wiindawtegowinini de la Première Nation de Serpent River tient une ceinture de wampum symbolisant la relation historique entre la Couronne et les peuples autochtones. Veille de la rencontre Couronne-Premières Nations à Ottawa, le 23 janvier 2012. La Presse canadienne / Sean Kilpatrick.