Par leurs activités, les centres d’amitié autochtones mettent en œuvre certains éléments contenus dans les appels à la justice de l’ENFFADA.

La Journée nationale des peuples autochtones, qui se tient le 21 juin chaque année, constitue une occasion unique pour célébrer les cultures autochtones et favoriser les échanges. Cette année, elle offre aussi l’opportunité de réfléchir aux conclusions de l’Enquête nationale sur les femmes et les filles autochtones disparues et assassinées (ENFFADA). Le rapport d’enquête fait état d’une situation structurelle dans laquelle les femmes, les filles et les personnes de la diversité sexuelle autochtones sont particulièrement à risque d’être exposées de manière chronique à diverses formes de violence. Les recommandations du rapport, nommées « appels à la justice », interpellent tous les gouvernements afin qu’ils adoptent une vaste gamme de mesures pour « corriger les désavantages historiques, les traumatismes intergénérationnels et la discrimination subis » par les Autochtones et pour atteindre « une véritable égalité dans les faits ». Il s’agit de restaurer la capacité d’agir des personnes et des communautés, dont les communautés autochtones urbaines.

À cet égard, les centres d’amitié autochtones disposent d’une longue expérience. Ils sont présents au Québec depuis maintenant 50 ans. Le premier centre d’amitié de la province a été fondé à Chibougamau en 1969, soit près de 20 ans après les centres d’amitié de Toronto et de Vancouver, qui ont vu le jour en 1951 et en 1952 respectivement. Aujourd’hui, le Canada compte 118 centres d’amitié autochtones (sous l’égide de l’Association nationale des centres d’amitié), dont 11 au Québec (soutenus par le Regroupement des centres d’amitié autochtones du Québec). Les centres d’amitié visent notamment à promouvoir la justice sociale, à garantir l’égalité des chances et à mettre en valeur les cultures autochtones.

De manière générale, les centres d’amitié autochtones sont nés des efforts de personnes autochtones qui ont quitté leurs communautés d’origine pour emménager dans les villes, en particulier des femmes et leurs familles. Leur déménagement était souvent lié au fait que, jusqu’en 1985, une femme inscrite au registre des Indiens qui se mariait avec un homme non indien perdait son statut et devait aller vivre ailleurs. D’autres raisons, comme la poursuite d’études ou des perspectives d’emploi intéressantes, ont également motivé des personnes et des familles autochtones à s’établir en ville. La volonté de côtoyer des gens ayant des expériences de vie similaires et, bien souvent, la difficulté d’accéder à des services ont amené des Autochtones à recréer les réseaux de solidarité et le sentiment d’appartenance communautaire en milieu urbain.

La mise en place d’espaces accueillants, exempts de préjugés, où les Autochtones se reconnaissent et où ils peuvent entretenir des relations avec des personnes de différentes origines, n’est pas anodine. Ces espaces sont souvent le point de départ pour une cohabitation interculturelle harmonieuse, en plus de constituer de véritables remparts contre l’isolement et la perte de repères qui peuvent accompagner la migration en ville.

Les espaces accueillants mis en place dans les centres d’amitié autochtones sont souvent le point de départ pour une cohabitation interculturelle harmonieuse, en plus de constituer de véritables remparts contre l’isolement et la perte de repères qui peuvent accompagner la migration en ville.

Les services de première ligne offerts par les centres sont de différents ordres. Par exemple, le Centre d’amitié autochtone de Val-d’Or (CAAVD), fondé en 1974, fournit des services d’intervention psychosociale et psychoéducative, des services de santé, de périnatalité sociale, de transport médical, d’hébergement, d’accès à la justice, et d’enrichissement des compétences personnelles et professionnelles. Le CAAVD dispose aussi d’un lieu de répit de jour pour les personnes en rupture sociale, en situation d’itinérance ou de vulnérabilité résidentielle, d’habitations communautaires ainsi que d’un site culturel et touristique. Des événements d’envergure sont organisés pour la Journée nationale des peuples autochtones ou la Journée internationale pour l’élimination de la discrimination raciale, en plus d’un éventail d’activités régulières ― parascolaires, culturelles, familiales, culinaires, musicales, intergénérationnelles ―, soit plus de 1 000 activités différentes par année. Le financement des centres d’amitié provient de différentes sources ; une grande partie des fonds sont attribués à la suite d’accords de contribution avec les gouvernements fédéral et provinciaux dans le cadre de projets.

L’intervention de proximité dans des lieux fréquentés, les réseaux sociaux et le bouche-à-oreille sont parmi les méthodes les plus efficaces pour informer les membres de la communauté des services offerts et des activités à venir. Étant donné la situation géographique de Val-d’Or, les personnes rejointes sont en grande partie des Algonquins (Anicinabek) et des Cris, bien qu’un nombre considérable de personnes allochtones utilisent aussi les services du CAAVD, en particulier le lieu de répit de jour. En 2018-2019, 13 885 interventions psychosociales ont été effectuées auprès de 730 personnes différentes, 962 personnes différentes se sont présentées au lieu de répit de jour, 125 enfants de 0 à 5 ans ont fait partie des groupes des services psychoéducatifs préscolaires et 81 personnes ont participé aux parcours d’enrichissement des compétences. Pour ce qui est des services d’accès à la justice, 292 rencontres personnalisées concernant 106 personnes ont eu lieu ; elles avaient notamment trait à la déjudiciarisation et visaient à favoriser une meilleure compréhension des rouages de la justice.

Par leurs actions, les centres d’amitié mettent d’ores et déjà en œuvre des éléments des appels à la justice du rapport de l’ENFFADA. Des initiatives du CAAVD, par exemple, s’attachent à favoriser un « accès équitable aux droits de base (emploi, logement, éducation, sécurité et soins de santé) » en tant que « moyen fondamental de protéger les droits des Autochtones et les droits de la personne », comme le décrit l’appel 1.1 du rapport. D’autres sont axées sur la prise en compte des traumatismes intergénérationnels complexes dans l’optique de contribuer à la guérison, une demande faite dans l’appel 7.2. Certains projets visent à contrer la violence faite aux femmes en contexte familial ou conjugal, à faire la promotion de relations saines et de la saine sexualité, des aspects mentionnés dans l’appel 7.3. Pour ce qui est de la santé proprement dite, un chantier d’envergure du CAAVD concerne l’appui à « la revitalisation des pratiques autochtones liées à la santé, au bien-être et aux soins aux enfants et aux Aînés » (appel 7.4) par l’entremise de l’initiative Mino Pimatisi8in, qui offre des services de première ligne destinés à la population autochtone, en étroite collaboration avec les instances régionales, provinciales et fédérales de santé et de services sociaux.

En matière de justice, l’équipe du CAAVD travaille aussi à favoriser « l’accès à des pratiques juridiques efficaces et adaptées à la culture », évoqué dans l’appel 5.11, qui demande d’élargir la portée des programmes de justice réparatrice. Entre autres, le CAAVD s’efforce de revenir aux principes de régulation sociale issus des cultures autochtones afin de conférer une légitimité et une efficacité accrues au modèle de justice communautaire en développement.

De plus, en 2019, le CAAVD déploie l’Observatoire social local pour les filles et les femmes autochtones de la MRC de la Vallée-de-l’Or, un projet financé par le ministère des Femmes et de l’Égalité des genres du Canada. Il s’agit d’une entité vouée à favoriser la réflexion sur les réalités contemporaines des filles et des femmes autochtones, à mieux comprendre les dynamiques historiques, légales, politiques, économiques, sociales et culturelles qui y sont associées, à orienter l’action pour plus d’efficacité, et à accompagner la collectivité pour qu’elle puisse mieux traiter les problématiques et thématiques centrales qui concernent les filles et les femmes autochtones.

Bref, les centres d’amitié sont des partenaires de tout premier ordre pour la mise en œuvre d’initiatives visant le mieux-être des filles et des femmes autochtones, de leurs familles et de leur entourage. Il importe de mentionner que les centres d’amitié ne sont pas tous dotés des mêmes capacités organisationnelles. Par contre, ceux qui viennent de démarrer sont bien outillés par les associations qui les soutiennent. Dans la mesure où le nombre d’Autochtones est en forte croissance, qu’il s’agit d’une population jeune (son âge médian est de 29 ans, alors qu’il est de 41 ans pour la population en général) et que la proportion des Autochtones qui vivent dans les villes augmente d’un recensement à l’autre, il est fort probable que le rôle des centres d’amitié gagnera en importance au cours des prochaines décennies.

Photo : Vigile des Sœurs par l’esprit, organisée par le CAAVD en 2018, pour sensibiliser la population aux femmes et filles autochtones disparues et assassinées. Gracieuseté du CAAVD / Paul Brindamour.


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