Est-ce donc l'heure des petites nations en Europe? Oui et non.

«Il est temps de commencer à penser comme un peuple, comme un pays, et de mettre fin aux ordres venant de Madrid », déclarait le 21octobre Laura Mintegi, dirigeante de la coalition indépendantiste de gauche Euskal Herria Bildu, qui venait de faire une percée aux élections basques. Libérés du boulet que constituait l’ETA, qui a renoncé à la violence un an plus tôt, les indépendantistes basques prenaient leur place sur l’échiquier politique pour conduire leur nation, sinon vers l’indépendance, au moins vers une plus grande autonomie à l’intérieur d’une Espagne en transformation.

Quelques semaines plus tôt, en effet, Artur Mas, le président de la Catalogne, avait pris acte du refus de Madrid de négocier un nouveau « pacte fiscal » et déclenché des élections anticipées pour le 25 novembre, dans le but de permettre aux Catalans d’exercer leur « droit à l’autodétermination » et de définir comme ils le veulent leur « propre État ».

Toujours en octobre, le 15 plus précisément, Alex Salmond et David Cameron, les premiers ministres de l’Écosse et du Royaume-Uni, signaient un accord « historique » rendant possible la tenue, d’ici 2014, d’un référendum sur l’indépendance. Avec cette entente, Salmond obtenait la possibilité d’organiser un référendum avec une question et des règles du jeu « made in Scotland », ce que la loi britannique de 1998 sur l’Écosse n’autorisait pas. Salmond obtenait également l’engagement du gouvernement britannique à respecter la décision des Écossais dans la mesure où la question serait « juste et simple à comprendre ».

Et la veille, en Belgique, les indépendantistes flamands avaient aussi marqué des points en profitant des élections communales pour prendre le contrôle de plusieurs grandes villes, dont Anvers. La Flandre, se félicitait le chef de la Nouvelle Alliance flamande, Bart De Wever, allait maintenant pouvoir engager la Belgique dans la voie du « confédéralisme ».

Est-ce donc l’heure des petites nations en Europe? Oui et non. Il y a bien une affirmation commune de la diversité dans des pays qui ont longtemps eu de la difficulté à reconnaître et à faire une place au fait national. Mais les différentes situations ne sont pas équivalentes et, surtout si on veut les comparer avec celle du Québec, c’est avec prudence qu’il faut tracer des parallèles.

Il y a en effet une marge entre le nationalisme conservateur des Flamands, qui remet en question un État déjà fédéral, et celui plus à gauche des Écossais, des Basques et des Catalans, qui tente d’infléchir de fortes traditions unitaires.

Les nationalistes flamands ne veulent pas vraiment la pleine indépendance, car ils risqueraient d’y perdre Bruxelles, capitale francophone située au cœur de la Flandre. Mais ils envisagent de vider graduellement l’État fédéral de sa substance au profit d’une Flandre à peu près souveraine au sein du grand espace européen. « Mon objectif, disait De Wever en 2010, est que la Belgique disparaisse sans que personne ne s’en aperçoive. »

Le confédéralisme évoqué par De Wever demeure donc flou, notamment quant au statut de Bruxelles. Mais il pourrait tout de même se mettre en place graduellement. En Belgique, en effet, c’est le peuple majoritaire qui veut rompre pour ne plus avoir à contribuer à des pro grammes fédéraux qui, aujourd’hui, redistribuent vers la minorité francophone.

Au Royaume-Uni et en Espagne, ce sont au contraire des nations minoritaires qui remettent en cause le statu quo. L’autonomie nationale est ici un projet de gauche, visant à créer des sociétés distinctes, plus justes et solidaires. Mais c’est aussi un projet se heurtant à une majorité nationale réticente, qui dispose encore des principaux pouvoirs.

Les Écossais, par exemple, n’ont un gouvernement à eux que depuis 1999, et celui-ci n’a que des compétences et des ressources financières déléguées par le Parlement britannique. Même pour tenir un référendum, ils devaient avoir l’aval de Londres, qui y a mis ses conditions. La Catalogne et le Pays basque ont davantage d’autonomie législative et financière que l’Écosse, mais l’Espagne n’est pas non plus une fédération à part entière, et beaucoup tient au bon vouloir de Madrid. Les communautés autonomes espagnoles n’ont pas non plus le droit de tenir elles-mêmes un référendum.

Ainsi, si De Wever peut espérer que l’État fédéral belge finisse tout simplement par « s’évaporer », ce ne sera certainement pas le cas pour le Royaume-Uni et l’Espagne.

Jusqu’à récemment, les Écossais, les Catalans et les Basques demeuraient plus autonomistes qu’indépendantistes. Mais les positions se polarisent. Au Royaume-Uni, le premier ministre Cameron fait le pari qu’en forçant la tenue d’un référendum sur l’indépendance, il réglera la question, à la canadienne. En Espagne, le président Rajoy a aussi choisi la ligne dure, mais il fait face, surtout en Catalogne, à une opposition de plus en plus forte.

Les prochains mois seront donc déterminants. Et pour les Québécois, qui forment aussi une petite nation incertaine de son avenir, ils seront fascinants.

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