Les média ont largement fait mention d’une étude de Gilles Gagné et Simon Langlois relative aux progré€s des appuis aÌ€ la souveraineté-partenariat depuis dix ans (« Les jeunes appuient la souveraineté et les souverai- nistes le demeurent en vieillissant », Annuaire du Québec 2006). Leur analyse porte sur plusieurs sondages publics de la maison Léger Marketing, exécutés entre octobre 1995 et janvier 2003, et sur plusieurs sondages privés de la maison Repé€re communication recherche, exécutés entre février 2003 et avril 2005. Certaines de leurs conclusions concor- dent avec nos analyses, d’autres pas.

Mentionnons d’abord que tous les sondages indiquent qu’entre 1995 et les environs de 2001 (2002 selon les don- nées de ces auteurs), il y a eu un déclin graduel des appuis aÌ€ la souveraineté-partenariat au Québec et que cela fut suivi d’une remontée graduelle, du moins jusqu’aÌ€ la fin de 2005. Selon nos données, ces effets de période se sont manifestés dans tous les groupes d’aÌ‚ge. De plus, les analystes s’accordent sur le fait que depuis longtemps on a pu observer des effets de génération. Les membres d’une mé‚me cohorte d’aÌ‚ge appuyant le OUI ont eu tendance aÌ€ maintenir, pour une bonne part, cet appui en vieillissant et ainsi aÌ€ se dis- tinguer de ceux qui faisaient partie des cohortes ayant antérieurement atteint le mé‚me aÌ‚ge. Mais ce ne fut pas tou- jours le cas, car il y a aussi eu des effets dits de période ”” des périodes de déclin et de regain du OUI chez tous, comme nous venons de le mentionner. En fait, c’est en partie aÌ€ cause des effets de génération que le mouvement indépen- dantiste a pu voir ses appuis augmenter, quoique avec des hauts et des bas, depuis plus de quarante ans.

L’analyse de ces auteurs indique aussi qu’il n’y aurait eu aucun effet de vieillissement, lorsqu’on compare, au sein d’une cohorte d’aÌ‚ge donnée, les appuis que ses membres accordaient au OUI en 1995 et ceux qu’ils donnaient en 2005 : en devenant plus aÌ‚gés, les membres de la plupart des cohortes ayant appuyé le OUI en 1995 ne le font pas moins en 2005, du moins dans leur ensemble, et les appuis auraient mé‚me augmenté chez les plus aÌ‚gés. Nous allons y revenir.

La principale divergence entre leurs analyses et les noÌ‚tres est cependant importante. Elle concerne le niveau global d’appuis au OUI en 2005. Chez ces auteurs, ce niveau semblait légé€re- ment plus élevé en avril 2005 que ce qu’il était en fin de campagne référendaire en 1995. Mentionnons d’abord qu’ils établissent cette ten- dance en comparant les appuis fermes au OUI, c’est-aÌ€-dire avant répartition des intentions non déclarées. Ils ne font pas mention de l’évolution du NON, ni de celle de la non-réponse. Or tous les sondages indiquent que la non- réponse a diminué depuis dix ans, et non seulement au profit du OUI, mais aussi au profit du NON. Cela signifie aussi que, lorsqu’on ne répartit pas la non-réponse, le NON n’est pas simplement le complément du OUI (100 p. 100 moins la proportion de OUI). Ne pas présenter de données sur l’évolution du NON et de la non- réponse mé€ne donc aÌ€ une description pour le moins partielle de l’évolution de l’opinion publique.

Gagné et Langlois rapportent que, selon Léger Marketing, le OUI ferme se situait aÌ€ 46 p. 100 aÌ€ la fin d’octobre 1995, sans mention du NON et de la non-réponse. De fait, les proportions rendues publiques par Léger pour octo- bre 1995 sont de 47 p. 100 pour le OUI (non 46 p. 100), 41 p. 100 pour le NON et 12 p. 100 pour la non-réponse. Ce sont les proportions que nous présen- tons dans la premié€re ligne du tableau ci-dessous. Or, en avril 2005, ces auteurs rapportent, d’apré€s des don- nées de la maison Repé€re cette fois, que le OUI avait progressé aÌ€ 53 p. 100, pour un gain de 6 points depuis 1995. Quant au NON, il se situait alors aÌ€ 44 p. 100, et la non-réponse aÌ€ 3 p. 100 seulement (ces deux derniers pourcentages nous ayant été personnellement commu- niqués par Simon Langlois). Le NON aurait donc aussi progressé, mais de 3 points seulement, alors que la non- réponse perdait 9 points. Ajoutons que, pour avril 2005, des données de Léger correspondent de tré€s pré€s aÌ€ celles de Repé€re, avec 51 p. 100 pour le OUI, 44p.100pourleNON,et5p.100pour la non-réponse.

Nos propres données diffé€rent passablement. Elles reposent sur des sondages publics d’une mé‚me firme, CROP, couvrant la mé‚me période. Le OUI ferme, selon le dernier sondage CROP de la campagne de 1995, se situait aÌ€ 45 p. 100, alors que le NON ferme se situait aÌ€ 42 p. 100, et la non- réponse aÌ€ 13 p. 100 (des pourcentages assez pré€s de ceux de Léger au mé‚me moment, comme le tableau l’indique).

Mais en avril 2005, les observations de CROP sont tré€s différentes de celles de Repé€re (et de Léger) : chez CROP, le OUI ferme était alors aÌ€ 44 p. 100 (9 points de pourcentage de moins que chez Repé€re), alors que le NON était aÌ€ 49 p. 100 et la non-réponse, aÌ€ 8 p. 100. En d’autres termes, chez CROP, le OUI n’a pratiquement pas bougé entre octo- bre 1995 et avril 2005 (seulement 1 point de moins), alors que le NON a gagné 7 points, largement aux dépens de la non-réponse. Vues différemment, les données d’avril 2005 indiquent que, chez Repé€re, le OUI aurait été en avance de 9 points sur le NON, alors que chez CROP, c’était l’inverse, le NON devançant le OUI par 5 points.

En avril 2005, les niveaux d’appuis fermes au OUI et au NON chez Repé€re et chez Léger différaient donc substantielle- ment de ceux observés par CROP. Ajoutons que pour toute la période de 1996 aÌ€ 2005, le OUI ferme chez Léger a presque toujours été supérieur aÌ€ celui de CROP pour les mois correspondants.

D’apré€s Gagné et Langlois, la plus jeune génération francophone actuelle est plus souverainiste que ne l’était la génération correspondante en 1995. Comme le tableau l’indique, en octobre 1995, 62 p. 100 des jeunes francophones de 18 aÌ€ 24 ans étaient favorables au OUI. De janvier aÌ€ avril 2005, la proportion correspondante atteignait alors 67 p. 100, pour un gain de 5 points. Par contre, d’apré€s les sondages CROP couvrant les mé‚mes périodes, mais pour tous les électeurs aÌ‚gés de 18 aÌ€ 34 ans, c’est l’inverse qui s’est produit. Le OUI ferme était aÌ€ 51 p. 100 en 1995, mais ne se situait qu’aÌ€ 46 p. 100 en moyenne de janvier aÌ€ avril 2005, pour une perte de 5 points. Pour le NON, les pourcentages correspondants chez CROP étaient de 38 p. 100 et 49 p. 100, la non-réponse passant de 11 p. 100 aÌ€ 6 p. 100. Encore ici, selon CROP, c’est le NON qui a profité du déclin de la non-réponse (et de celle du OUI), pour un gain de 11 points depuis 1995.

Ajoutons que rien ne nous permet de croire que les résultats inverses de CROP pourraient provenir du fait que les données de cette maison que nous utilisons tiennent compte de tous les répondants (francophones ou non), appartenant aÌ€ un groupe d’aÌ‚ge un peu plus étendu. En effet, des compilations spéciales pour la période de janvier aÌ€ avril 2005 révé€lent qu’en moyenne il n’y avait aucune différence entre le OUI ferme (et le NON ferme) des fran- cophones de 18-24 ans et de ceux de 25-34 ans, aÌ€ quelques points de déci- males pré€s. Dans les deux cas, le OUI était aÌ€ 52 p. 100, le NON, aÌ€ 42 p. 100, et la non-réponse, aÌ€ 6 p. 100. De plus, le OUI des plus jeunes francophones, aÌ€ 52 p. 100, était inférieur de pas moins de 15 points du pourcentage correpon- dant que rapportent Gagné et Langlois. C’est une tré€s grande différence.

Finalement, si le OUI ferme devait s’avérer trop élevé en 2005 chez Repé€re, plusieurs autres conclusions des auteurs pourraient é‚tre remises en cause, par exemple, le résultat que, pour la plupart des cohortes, il n’y avait pas d’effet de vieillissement au printemps de 2005.

Évidemment, les résultats qu’ont obtenus ces différentes maisons de sondage au printemps de 2005 ont con- tinué et continueront d’évoluer. De fait, chez CROP, les appuis au OUI ferme ont progressé entre mai et décembre 2005, le OUI ferme se situant alors aÌ€ 48 p. 100 en moyenne. C’est dire qu’il est possible que certaines des conclusions de Gagné et Langlois auraient pu ou pourraient encore, dans un avenir plus ou moins rapproché, se confirmer chez tous les sondeurs. Il faut cependant aussi noter que les appuis au OUI ferme ont connu un recul au cours des quatre premiers mois de 2006, surtout depuis l’accession des conservateurs au pouvoir en janvier dernier, la proportion tombant aÌ€ 42 p. 100 en moyenne. Ce recul est vraisemblablement le résultat de l’en- gagement des conservateurs aÌ€ pratiquer un fédéralisme d’ouverture, en parti- culier envers le Québec.

Il reste cependant qu’il est bien possible que, entre ces maisons de sondage, on continue d’observer des différences similaires aÌ€ celles que nous avons examinées ”” en particulier un plus fort appui au OUI en 2005 chez Repé€re et chez Léger que chez CROP. AÌ€ cet égard, le problé€me demeure entier.

Comment peut-on expliquer que les divergences observées entre, d’une part, les résultats de CROP et, d’autre part, ceux de Léger et de Repé€re soient aussi importantes et, faut-il ajouter, dans le cas de CROP et Léger, si souvent dans le mé‚me sens? Lors de plusieurs consultations populaires, ce n’est que dans les tout derniers jours des campagnes, lorsque le test ultime des résultats réels approche, que leurs résultats concordent. Ainsi en 1995, comme le tableau l’indique, CROP et Léger présentaient des résultats tré€s similaires dans leur dernier sondage de la campagne référendaire. Mais nous avons établi ailleurs (Un combat inachevé, chap. 8) que plus toÌ‚t pendant cette campagne (entre le 23 septembre et le 11 octobre 1995), Léger rapportait dans trois sondages des résultats plus favorables au OUI que ceux de CROP et, surtout, que ceux de cinq autres maisons de sondage.

De mé‚me, lors de l’élection du 14 avril 2003, CROP obtenait dans son dernier sondage, exécuté du 2 au 9 avril et terminé cinq jours avant la fin de la campagne, des prévisions assez justes au prorata, soit PLQ, 44 p. 100, PQ, 35 p. 100, ADQ, 17 p. 100 et autres partis, 4 p. 100, pour un vote réel de 46 p.100, 33 p.100, 18 p.100 et 3 p. 100, respectivement. Un sondage CRÉATEC exécuté au mé‚me moment, du 4 au 6 avril, présentait des résultats aÌ€ peu pré€s identiques, aÌ€ un point pré€s de ceux de CROP pour chaque parti. Par contre, aÌ€ l’intérieur de la mé‚me période que celle du sondage CROP, Léger présentait aÌ€ cinq reprises des résultats d’un sondage roulant don- nant, en moyenne et au prorata, 43 p.100 au PLQ, 40 p.100 au PQ, 16 p.100 a Ì€ l’ADQ et moins de 1 p.100 aux autres partis. C’était laÌ€ des dif- férences importantes en faveur du PQ. Alors que le CROP surévaluait ce parti par 2 points et le plaçait aÌ€ 9 points der- rié€re le PLQ, Léger surévaluait plutoÌ‚t le PQ par 7 points, le plaçant tout pré€s du PLQ, seulement 3 points derrié€re. Ce n’est que dans la dernié€re vague de ce sondage roulant, exécutée du 9 au 12 avril, presque entié€rement apré€s celui de CROP, que Léger devait finalement obtenir les résultats suivants : PLQ, 47 p. 100, PQ, 34, ADQ, 17 p. 100, et autres, 2 p. 100. Ces résultats se rap- prochaient finalement de pré€s, mais bien plus tard, de ceux de CROP et de CRÉATEC et du résultat réel.

Malheureusement, aucune explica- tion de ces patterns, qu’elle soit d’ordre méthodologique ou autre, ne fait présentement consensus chez les chercheurs. Ce phénomé€ne devrait con- tinuer d’é‚tre suivi et analysé de pré€s.

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