Le bilinguisme canadien – tel qu’il a été consacré par la Loi sur les langues officielles de 1969 et, par la suite (pour l’éducation), par la Charte canadienne des droits et libertés de 1982 – était, et demeure, une noble entreprise, donnant à l’anglais et au français un statut juridique égal et garantissant à tous les Canadiens le droit d’être instruits dans leur langue maternelle. Ensemble, ces garanties juridiques ont incarné le rêve d’une nation dans laquelle les deux langues seraient respectées et comprises (du moins par une minorité éduquée de plus en plus nombreuse.)

Mais ce rêve se meurt. Les résultats du recensement de 2021 sont les dernières briques à tomber d’un édifice déjà fragile. Qu’est-ce qui a mal tourné, et par quoi ce rêve admirable pourrait-il être remplacé ?

Des chiffres en chute libre 

La réponse à la première partie de ma question n’a rien de mystérieux. Le recensement de 2021 n’a fait que confirmer ce que nous savons déjà. Le français continue de décliner au pays, et le nombre de francophones représente maintenant moins de 20 % de la population canadienne, qu’on le mesure en fonction de la langue maternelle ou de celle parlée à la maison. Sous quel seuil le bilinguisme fonctionnel en tant qu’obligation fédérale cesse-t-il d’être viable ?

Hors du Québec (dans le ROC, ou Reste du Canada), les chiffres sont tombés sous un point difficile à concilier avec le bilinguisme intégral. Les francophones de langue maternelle ne forment plus que 3,2 % de la population (contre 3,5 % en 2016) et moins de 2 % pour ceux qui continuent de parler français à la maison. À l’exception des résistants de l’Est et du Nord de l’Ontario, et de l’Acadie, le français dans le ROC n’a guère de pertinence au quotidien. Pourquoi, à part pour des cheminements de carrière spécifiques, apprendre le français ?

Cependant, la menace qui pèse sur le rêve du bilinguisme n’est pas qu’une question de chiffres, mais aussi de forces plus subtiles à l’œuvre.

L’anglais n’est pas n’importe quelle langue

Ce serait beaucoup plus simple si les deux langues officielles du Canada étaient aussi utiles l’une que l’autre comme langue seconde. Mais ce n’est pas le cas. La vitesse à laquelle l’anglais est devenue la langue mondiale et la même vitesse à laquelle le français a décliné sur le même plan ont peu d’équivalents dans l’histoire.

Je me souviens encore d’une époque où la deuxième langue attendue de tout Polonais ou Portugais éduqué était le français. La géopolitique y est pour beaucoup : la montée en puissance des États-Unis; l’héritage linguistique de l’Empire britannique; et le fait que l’anglais soit aujourd’hui la lingua franca de l’Asie du Sud et de l’Est. L’avènement de l’ère numérique a porté le coup de grâce. Internet avait besoin d’une langue commune, et cette langue est l’anglais.

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L’anglais n’est plus qu’une simple langue, mais bien un outil essentiel de la vie de tous les jours, comme les mathématiques et la lecture, et que chaque parent ambitieux, de la Chine au Mexique, espère que son fils ou sa fille maîtrisera. On attend des jeunes Allemands, Belges et autres qu’ils apprennent l’anglais à l’école, puisqu’elle est aujourd’hui la langue commune de la jeunesse européenne. La pression pour apprendre l’anglais n’est pas moins forte au Québec, sans parler des populations francophones minoritaires dans le ROC. Il ne faut donc pas s’étonner que le recensement de 2021 révèle que la majorité des Québécois (51,7 %) comprennent désormais l’anglais – une hausse de près de trois points de pourcentage en seulement cinq ans, et une tendance qui devrait certainement se poursuivre.

Les jeunes Québécois francophones, comme ceux d’ailleurs, apprennent l’anglais non pas à cause du bilinguisme fédéral et certainement pas à cause de la législation provinciale, mais simplement parce que l’anglais est devenu un outil essentiel. En regardant les chiffres du recensement (figure 1), les lecteurs qui apprécient l’ironie pourraient être tentés de conclure que la Charte de la langue française du Québec (la Loi 101) a mieux réussi à promouvoir le bilinguisme que la Loi sur les langues officielles. Blague à part, l’association n’est pas dénuée de fondement : le bilinguisme s’épanouit là où le français est vigoureux.

La sécession du ROC

Le Québec devient progressivement plus bilingue, mais le ROC l’est moins depuis 2001. Le reste du Canada délaisse lentement mais sûrement le bilinguisme, ce qui, bien que regrettable, n’est ni surprenant ni forcément blâmable. Pourquoi apprendre le français quand presque tous les francophones parlent anglais de toute façon ? Les francophones qui ne parlent pas anglais représentent moins d’un demi de un pour cent de la population du ROC.

En dépit de ses bastions acadiens, les francophones unilingues sont passés de 8,6 % à 7,9 % de la population du Nouveau-Brunswick depuis 2016. La ville de Hearst, réputée pour être la municipalité la plus francophone de l’Ontario (83 % des habitants ont le français comme langue maternelle), fournit un exemple éloquent de la propagation galopante de l’anglais et du déclin du besoin de parler français. Quelque 76 % des francophones y étaient bilingues au recensement de 2021, soit trois points de plus qu’en 2016, contre 30 % pour les anglophones, sept points de moins qu’en 2016.

Hearst, Ontario, en 1954 : la rue George, vers l’est, en direction de la 8e rue. Source : Bibliothèque et Archives Canada

Le déclin du besoin perçu d’apprendre le français à l’extérieur du Québec est alimenté par l’évolution de l’image que le Canada anglais a de lui-même. L’élan patriotique qui a poussé à apprendre le français afin d’affirmer l’identité canadienne, bien présent pendant le règne de Trudeau père, n’a plus la même force. Le Canada anglais n’a plus besoin du français pour confirmer ses différences avec les États-Unis – une évolution accélérée par la récente polarisation de la politique américaine, bien visible. Le Canada est manifestement différent et n’a plus besoin du français pour le prouver au monde entier.

La sécession linguistique – certains pourraient ajouter émotionnelle – du ROC et du Québec signifie que le français risque d’être de plus en plus perçu comme une langue « étrangère », utile dans des cas spécifiques (par exemple, le travail humanitaire à Haïti ou au Congo) comme le sont d’autres langues étrangères, mais ne faisant plus partie du bagage culturel que l’on attendrait d’un Canadien non-francophone. Les probabilités qu’un non-francophone hors Québec parle français sont aujourd’hui d’environ une sur 15. Malheureusement, je m’attends à ce qu’elles diminuent encore.

Le rêve du bilinguisme canadien est-il alors voué à mourir? Pas forcément; mais ce sera une autre conception du bilinguisme. Comme nous allons le voir dans le texte suivant,  la survie du bilinguisme au Canada comme réalité vécue exige un nouvel équilibre entre droits linguistiques  et sécurité linguistique avec des interventions plus fortes dans le ROC, tout en reconnaissant la contribution particulière du Québec. Mais encore faut-il que le politique soit au rendez-vous.

Lisez le texte suivant : Est-ce la fin du bilinguisme canadien? (2)

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Mario Polèse
Mario Polèse est professeur émérite à l’Institut national de la recherche scientifique, à Montréal. Il a écrit abondamment sur l’économie urbaine et le développement régional. Son plus récent livre est The Wealth and Poverty of Cities : Why Nations Matter (Presse de l’Université Oxford).

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