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Dans son récent budget, le gouvernement libéral a annoncé un investissement d’un milliard de dollars sur cinq ans pour mettre sur pied un programme national d’alimentation scolaire. L’initiative, promise lors des élections de 2021, était réclamée de toutes parts.

Le budget ne prévoit cependant aucune mesure concernant l’Allocation canadienne pour enfants (ACE). Cette politique reste pourtant mieux adaptée pour réduire l’insécurité alimentaire des familles avec enfants.

Alors que de nouvelles données indiquent que 2,1 millions d’enfants ont vécu de l’insécurité alimentaire en 2023, il est inadmissible que le gouvernement fédéral n’ait rien fait pour renforcer le filet de sécurité que constituent les allocations familiales.

Il est possible d’y arriver en accordant plus d’argent aux familles à faible revenu, aux familles monoparentales et aux familles vivant dans des communautés éloignées et nordiques, ainsi qu’en égalisant les prestations pour les enfants plus jeunes et plus âgés (concrètement, en haussant les prestations pour les enfants de six ans et plus). Ces améliorations peuvent être financées en grande partie en cessant de verser l’ACE aux familles mieux nanties.

Des objectifs différents, des politiques différentes?

Quand une consultation pour un programme national d’alimentation scolaire avait été annoncée, plus d’une centaine de représentants des communautés, des chercheurs, des professionnels de la santé et d’organismes avaient signé une lettre ouverte pour exprimer leur déception devant l’insistance du gouvernement à présenter un tel programme comme un remède à l’insécurité alimentaire.

Les signataires ont exhorté Ottawa à améliorer l’ACE de façon stratégique tout en prenant des mesures visant l’implantation d’un programme alimentaire équitable et universel dans les écoles. Ils ont souligné que les deux initiatives comportent des objectifs importants, mais distincts.

Un programme national d’alimentation scolaire – s’il est soigneusement conçu et mis en œuvre en collaboration avec les gouvernements provinciaux, territoriaux et autochtones – a le potentiel d’améliorer la nutrition des élèves et leur réussite scolaire, de renforcer les communautés scolaires et même de soutenir le développement économique et l’agriculture au niveau local.

Mais il ne peut pas éliminer le grave problème de l’insécurité alimentaire.

En 2022, un enfant canadien sur quatre vivait dans un ménage en situation d’insécurité alimentaire, ce qui signifie que leur famille peinait  à se procurer de la nourriture sur une base régulière tout au long de l’année. Les expériences négatives qui en résultent vont de l’inquiétude de manquer de nourriture à des journées entières sans manger.

Ces familles subissent des privations qui vont bien au-delà de la simple nourriture. Leur précarité signifie qu’elles font des compromis sur d’autres besoins et qu’elles sont beaucoup plus susceptibles d’être en moins bonne santé physique et mentale, et de requérir des soins ou d’être hospitalisées.

Régler le problème à la source

L’insécurité alimentaire est le symptôme d’un problème plus grave : la précarité financière. La seule façon de le résoudre est d’améliorer la situation financière de ces familles afin que leurs revenus soient suffisants pour couvrir les coûts des besoins de base et pour absorber le choc budgétaire entraîné par la perte soudaine d’un emploi, la maladie ou l’augmentation du coût de la vie.

Le gouvernement peut agir de plusieurs façons via l’ACE pour alléger l’insécurité alimentaire des familles.

Hausser le montant des prestations pour les familles à faible revenu, les familles monoparentales et celles vivant dans des communautés éloignées et nordiques aiderait les personnes les plus susceptibles de souffrir d’insécurité alimentaire.

L’ACE est actuellement plus généreuse pour les enfants de moins de six ans. Le versement d’une prestation équivalente pour les enfants plus âgés permettrait à une famille à faible revenu d’éviter de perdre jusqu’à 1068 $ par an en aide financière, et la protection contre l’insécurité alimentaire qui vient avec.

Ces améliorations peuvent se faire à un coût faible ou nul en ajustant les montants des prestations et les seuils de revenus, tout en redistribuant une partie du budget actuel de l’ACE des bénéficiaires aux revenus les plus élevés vers ceux qui en ont le plus besoin.

Comme il s’agit d’un outil pour soutenir le filet de sécurité sociale, les seuils de revenus établis pour bénéficier de l’ACE ne sont pas réalistes : les familles avec un seul enfant dont les revenus vont jusqu’à 210 000 $ peuvent en profiter.

Une politique stagnante

L’ACE n’a pas été modifiée depuis sa mise en place, sauf pour l’indexation depuis 2018 et les suppléments versés pendant la pandémie. Bien que l’indexation soit importante pour garantir que les aides au revenu ne soient pas érodées par l’inflation, elle ne les rend pas plus adéquates pour répondre aux besoins de base.

En mars 2020, le gouvernement fédéral a introduit un paiement unique basé sur un seuil de revenu beaucoup plus élevé, permettant à 250 000 familles supplémentaires à revenu élevé de recevoir l’ACE. Pour une famille avec un seul enfant, le plafond de revenu familial était de 307 960 $, alors que le revenu maximum pour la prestation de base était de 195 460 $ cette année-là.

En 2021, le gouvernement a également ajouté à l’ACE un supplément pour jeunes enfants, qui prévoyait des versements trimestriels supplémentaires pour les enfants de moins de six ans, en guise de soutien post-pandémique.

Ces deux changements soulèvent les mêmes questions que la structure de base de l’ACE : pourquoi offrir la prestation de manière aussi large à travers l’éventail des revenus des ménages et privilégier les familles ayant des enfants plus jeunes, alors qu’il est plus coûteux d’élever des enfants plus âgés ?

Peut-être que le gouvernement n’a pas révisé l’ACE récemment parce qu’il se contente de se reposer sur ses lauriers après avoir réduit de moitié le taux de pauvreté des enfants. Il s’agit d’une réalisation importante, mais elle ne devrait pas être la seule.

Le nombre d’enfants vivant dans des ménages en situation d’insécurité alimentaire, qui a atteint un niveau record en 2022, brosse un portrait très différent de la pauvreté des enfants. Cependant, il n’est pas surprenant que ces deux mesures ne correspondent pas, car elles reflètent des choses différentes.

Le taux de pauvreté indique combien d’enfants vivent dans des familles dont les revenus annuels sont inférieurs à un seuil établi. L’insécurité alimentaire mesure plus directement l’expérience vécue des difficultés financières, car elle saisit la gravité de la privation qui résulte de la situation financière générale des familles.

De multiples facteurs jouent un rôle important dans la détermination de la sécurité alimentaire : les revenus, leur stabilité dans le temps, les actifs tels que le logement et l’épargne, l’endettement, l’accès à d’autres ressources financières telles que le crédit, le coût de la vie et les chocs budgétaires.

La première stratégie de réduction de la pauvreté du Canada a reconnu ses multiples dimensions en incluant l’insécurité alimentaire et d’autres indicateurs à côté du taux de pauvreté dans son tableau de bord.

Il faut faire plus

La persistance de l’insécurité alimentaire et son augmentation récente à des niveaux sans précédent suggèrent qu’il faut faire davantage pour concrétiser la vision de la stratégie de réduction de la pauvreté, à savoir que les besoins fondamentaux de tous les Canadiens doivent être satisfaits.

La création de l’ACE en 2016 n’a pas fait diminuer le taux global d’insécurité alimentaire parmi les familles avec enfants, bien qu’elle ait fait passer certaines familles en situation d’insécurité alimentaire sévère à des niveaux de privation plus modérés.

L’allocation a le potentiel de mieux protéger les familles contre la privation matérielle et d’améliorer leur santé, mais le gouvernement fédéral doit revoir les modalités du programme afin que les familles en difficulté bénéficient d’un soutien plus important.

Alors qu’Ottawa met en place des programmes nationaux pour l’apprentissage et la garde des jeunes enfants et pour l’alimentation scolaire, il doit également faire de l’ACE un filet plus efficace. Cela commence par une révision de ses modalités, puis par une refonte faisant de la réduction de l’insécurité alimentaire un objectif explicite.

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Valerie Tarasuk is a professor in the Department of Nutritional Sciences at the University of Toronto, and leads PROOF, a research program launched with funding from CIHR to investigate policy interventions to reduce food insecurity in Canada.
Tim Li is the research program co-ordinator of PROOF, a program studying effective policy interventions for household food insecurity in Canada at the University of Toronto.

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