Après deux référendums, les souverainistes doivent regarder en avant et faire le pont avec les luttes contemporaines pour la justice sociale.

Que reste-t-il de lui dans la tempête brève?
Qu’est devenu mon cœur, navire déserté?
Hélas! Il a sombré dans l’abîme du Rêve!

Émile Nelligan, Le Vaisseau d’or, 1899

Cette année marque le 40e anniversaire du premier référendum sur la souveraineté du Québec et le 25e du second. Les années passent, et l’idée d’une « prochaine fois », évoquée prudemment par René Lévesque au soir du référendum de 1980, apparaît de plus en plus lointaine, voire improbable. Le parti au pouvoir à Québec a même fait de la volonté de passer à autre chose le socle de son programme politique.

Le bilan de ces deux référendums n’est pas entièrement négatif. Au minimum, ils ont établi — dans un pays où la souveraineté n’appartient pas au peuple, mais à la Couronne britannique — le droit à l’autodétermination du peuple québécois. Les Catalans voudraient bien avoir cette carte dans leur jeu.

En même temps, les deux défaites référendaires ont convaincu les Québécois qu’il était bien périlleux d’exercer ce droit quand on n’est pas certains de gagner. Et ces défaites, surtout celle de 1995, ont miné un élan collectif de prise en main et de réformes politiques.

Les deux défaites référendaires ont convaincu les Québécois qu’il était bien périlleux d’exercer ce droit quand on n’est pas certains de gagner. Et ces défaites, surtout celle de 1995, ont miné un élan collectif de prise en main et de réformes politiques.

Vingt-cinq ans après le second référendum, le Québec se porte tout de même bien. Avant la crise de COVID-19, le taux d’emploi atteignait un sommet, et on parlait plus de pénurie de main-d’œuvre que de chômage. Le nombre de personnes recevant de l’aide sociale était au plus bas, et les entreprises québécoises semblaient bien positionnées pour se tailler une place respectable dans plusieurs secteurs d’avenir (aéronautique, pharmaceutique, intelligence artificielle). Le gouvernement affichait aussi des surplus budgétaires et, selon le Directeur parlementaire du budget, une des situations financières les plus viables au pays. Sans échapper entièrement à son destin comme partie prenante d’un État-providence anglo-saxon peu généreux, le Québec maintenait aussi des résultats acceptables quant à la pauvreté et aux inégalités. Et les Québécois semblaient heureux, plus qu’avant et davantage que les autres Canadiens, atteignant des taux de satisfaction quasi scandinaves.

Le Québec n’échappe pas, bien sûr, aux difficultés éprouvées par toutes les démocraties avancées, qu’il s’agisse d’une tendance à la polarisation des revenus et des conditions de vie, de lacunes évidentes de nos services publics et soins de santé, de nos politiques superficielles de protection de l’environnement, ou de nos hésitations sur la place de la religion dans l’espace public ou sur la réponse à apporter au racisme. Mais notre vie politique semble à l’abri des excès du populisme, si manifestes ailleurs dans le monde. Nos débats politiques et sociaux demeurent relativement sereins et apaisés.

La vaste opération de transformation sociale et de modernisation lancée pendant la Révolution tranquille a fait son œuvre. Si bien, pour reprendre une image évoquée il y a déjà longtemps par le politologue Jean-Herman Guay, que les raisins de la colère ― le sentiment d’injustice ressenti par les francophones québécois ― sont maintenant disparus. Que reste-t-il alors du projet souverainiste ?

La course au leadership du Parti québécois qui s’amorce laisse entrevoir deux façons de relancer la question de la souveraineté, selon deux sensibilités qui coexistent à l’intérieur du parti, l’une de gauche et l’autre de droite. D’après la première approche, bien représentée par Sylvain Gaudreault, la souveraineté fournit le coffre d’outils nécessaire pour achever la construction d’une société plus juste et plus verte en Amérique du Nord. Il s’agit de mener à terme le travail entrepris pendant la Révolution tranquille. La seconde approche, que semble emprunter Frédéric Bastien, insiste plus sur les griefs que conservent les Québécois envers le Canada et sur les inquiétudes d’une majorité qui s’estime toujours fragile.

À l’heure où le projet social-démocrate semble en perte de vitesse et où le nationalisme identitaire a le vent dans les voiles, cette seconde approche, plus négative, pourrait bien prévaloir. Elle occupe une place importante dans l’espace public, dans les médias de Québecor notamment, et trouve des échos dans les politiques du gouvernement actuel. Pour se décourager à ce propos, on peut fréquenter les réseaux sociaux, où ce nationalisme conservateur donne lieu aux pires dérives.

On peut aussi regarder sur YouTube le film Yes, un désespérant documentaire sur la campagne référendaire écossaise de 2014. On y voit deux indépendantistes québécois en Écosse qui se filment en train de coller des slogans dans les rues, afin de dire aux Écossais comment voter. Il ne vient jamais à l’idée de nos deux chevaliers de l’indépendance de mettre en scène les interrogations et les débats des principaux concernés. Pour eux, l’affaire est entendue. Ils veulent un pays.  Plus vide que ça, tu meurs.

Le problème, bien sûr, c’est que le « sujet politique » québécois, si je peux m’exprimer ainsi pour un bref moment, existe déjà. Il dispose pour agir de l’État fédéré le plus autonome au monde et a, par deux fois, refusé d’aller plus loin.

Dans une veine plus érudite, le nouveau livre du sociologue Jacques Beauchemin, Une démission tranquille : la dépolitisation de l’identité québécoise, creuse un peu le même sillon. Beauchemin fait de la sociologie sans jamais se frotter à la société dont il parle. Il reconnaît bien dans les dernières pages que sa société se porte finalement assez bien, mais rendu là, l’affaire est entendue. En relisant quelques auteurs, et notamment Pierre Vadeboncoeur, Beauchemin se convainc de la persistance d’un sentiment de « permanence tranquille » dans la « conscience historique » québécoise, sentiment qui nourrit un apolitisme néfaste qui ne peut être dépassé que par l’affirmation d’un nouveau « sujet politique ». Comme le reconnaît l’auteur, ce constat « procède évidemment d’une analyse menée à haute altitude et laisse dans l’ombre l’ordinaire de l’existence sociale », mais lui permet d’éviter de « buter sur les détails ». Le fond de la question, répétée comme un mantra dans le livre, c’est que Beauchemin pense que seule la souveraineté permettrait la pleine « politisation du sujet québécois ». Il veut un pays.

Le problème, bien sûr, c’est que le « sujet politique » québécois, si je peux m’exprimer ainsi pour un bref moment, existe déjà. Il dispose pour agir de l’État fédéré le plus autonome au monde et a, par deux fois, refusé d’aller plus loin. Surtout, le « sujet » et « l’intention nationale » dont parle Beauchemin apparaissent désespérément singuliers, monistes.

À l’heure de la mobilisation mondiale autour du mouvement Black Lives Matter, il semble bon de revisiter nos vieux ressentiments et, comme le suggérait Robert Bourassa, de les mesurer « à l’échelle des malheurs des peuples ». Dans un essai primé récemment, l’anthropologue et chroniqueuse Émilie Nicolas raconte le choc qu’elle a subi, comme jeune Noire vivant à Québec, à la lecture au cégep du poème Speak White de Michèle Lalonde. L’équivalence proposée par Lalonde entre l’esclavage, la torture et le meurtre des Noirs de Saint-Domingue et la situation désavantageuse des francophones du Canada relevait pour Nicolas du déni. Les « nègres blancs d’Amérique » étaient en effet bien plus blancs que nègres. S’ils ne l’avaient pas été, observe Nicolas, s’ils avaient été Autochtones ou Noirs, les Canadiens français n’auraient eu ni gouvernement responsable, ni George-Étienne Cartier, ni reconnaissance comme peuple fondateur. Francophones, minoritaires et catholiques, les Canadiens français ont bel et bien été désavantagés, mais ils constituaient tout de même un peuple européen.

Le Canada et le Québec, bien sûr, ne sont pas les États-Unis, et la question raciale n’y occupe pas la même place. Comme le soulignait récemment la politologue Debra Thompson, dont les ancêtres sont venus au pays pour fuir l’esclavage, le racisme y est plus discret, plus insidieux. Mais il n’en constitue pas moins un enjeu politique.

Dans Une démission tranquille, Jacques Beauchemin se débat avec un nombre limité de représentations du passé canadien-français afin d’y déceler les fondements d’un peuple singulier. Mal à l’aise avec la multiplicité des identités, qui risque selon lui de miner le « sujet politique », le sociologue reconnaît tout de même qu’aujourd’hui, le mouvement souverainiste « doit chercher ailleurs que dans le rappel d’un passé douloureux le carburant nécessaire à l’atteinte de son objectif ».

Pour ne pas se perdre dans « l’abîme du rêve », les souverainistes doivent en effet regarder en avant et faire le pont avec les luttes contemporaines pour la justice sociale. Et ces luttes, elles concernent aussi la reconnaissance et la mise à niveau de plus d’un « sujet politique ». Un pays, écrit Dany Laferrière dans Tout ce qu’on ne te dira pas, Mongo « est un roman écrit par ceux qui l’habitent. Chaque interprétation nouvelle l’enrichit. »

Photo : Des affiches pour le Oui à la souveraineté dans la ville de Québec, en septembre 1995. La Presse canadienne / Jacques Boissinot.