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Le Canada est confronté à de nombreuses incertitudes économiques : une nouvelle administration américaine menaçant d’imposer des tarifs douaniers punitifs, l’essor de l’intelligence artificielle et les changements technologiques et commerciaux qui découleront des efforts de réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES). Ces trois éléments nécessiteront une réflexion et une préparation approfondies de la part des gouvernements.

La transition énergétique mondiale sera extrêmement perturbatrice et des transformations majeures du marché pourraient survenir soudainement, en particulier pour les secteurs d’exportation liés aux marchés mondiaux. Pour le Canada, le défi consiste à trouver un juste équilibre entre une trop grande avance et le risque de prendre du retard.

Lorsque les perturbations surviendront, elles seront surtout ressenties par les habitants des villes et des petites agglomérations fortement tributaires de certains secteurs d’activité économique.

Ces communautés doivent se préparer.

Environ 10 % des Canadiens sont susceptibles d’avoir besoin d’une attention et d’un soutien accrus de la part des gouvernements pour faire face aux changements dans les secteurs dont ils dépendent, selon les conclusions du projet Transformations communautaires, une nouvelle initiative de recherche pluriannuelle de l’Institut de recherche en politique publique (IRPP).

L’une des principales caractéristiques du projet est une carte interactive qui identifie les communautés les plus exposées à travers le pays. Cette carte est le fruit du travail de l’IRPP et du Community Data Program. (Les principales conclusions seront présentées lors d’un webinaire le 21 janvier).

Un quartier commerçant du centre-ville est bordé de boutiques installées dans des bâtiments de trois étages en brique ou en béton. Un élégant lampadaire en métal noir s’élève au-dessus de l’étroit trottoir. Des décorations de Noël ornent certaines des fenêtres en verre plat.
Ingersoll est une communauté de 13 700 habitants située dans le sud-ouest de l’Ontario. Elle abrite l’une des premières usines de fabrication de véhicules électriques à grande échelle au Canada : L’usine d’assemblage CAMI de General Motors. La transition de CAMI de la production de VUS à essence Chevrolet Equinox à celle de camionnettes de livraison entièrement électriques a redonné vie à l’usine et aux perspectives d’avenir de la communauté. Mais le chemin a été semé d’embûches. Crédit photo : Yaira Estrada-Wagner

Nous définissons l’exposition comme le potentiel de perturbation de la main-d’œuvre. Il peut s’agir d’un changement d’emploi, d’une nécessité de se requalifier ou d’améliorer ses compétences, d’entrées ou de sorties de travailleurs, d’une pénurie de main-d’œuvre, d’un ajustement des revenus ou du chômage.

La carte peut aider les gouvernements à mieux cibler leurs approches politiques. Elle peut également montrer la voie vers une approche plus ascendante, centrée sur les gens, par laquelle les gouvernements soutiennent des stratégies communautaires visant à diversifier l’économie, à former les travailleurs, à aider les principaux employeurs à s’adapter et à garantir un revenu et un soutien social adéquats.

Si la transition est réussie, la perturbation pourrait en fin de compte être une force positive.

Le château d’eau se dresse au premier plan, éclipsant les bungalows qui bordent les rues avoisinantes. Il ressemble un peu à une grande méduse : il est rond et bulbeux au sommet, soutenu par une dizaine de poteaux métalliques. De couleur gris clair, il porte l’inscription « Estevan » en grandes lettres majuscules. Une zone commerciale avec une station-service se trouve à proximité.
Estevan se prépare à l’abandon progressif du charbon, qui entraînera la perte d’emplois dans les mines et les centrales électriques. Les habitants s’inquiètent des répercussions plus larges sur la communauté, notamment de la baisse potentielle du prix des maisons. Crédit photo : James Caswell

Trois mesures du niveau d’exposition

La plupart des recherches sur les transitions des travailleurs et des communautés se sont concentrées sur le charbon, le pétrole et le gaz, ou sur les politiques canadiennes existantes. Ces approches sont utiles mais laissent de côté les communautés qui dépendent d’utilisateurs d’énergie à forte intensité d’émissions, comme la production d’acier ou la fabrication de véhicules et d’avions qui utilisent des combustibles fossiles.

Les organisations internationales ont commencé à passer de l’objectif d’une « transition juste » à celui de « transitions centrées sur les gens », qui prennent en compte l’emploi et la protection des travailleurs, le développement social et économique et la participation active des personnes concernées.

Dans notre projet, nous utilisons trois paramètres pour évaluer le niveau d’exposition local aux changements politiques, technologiques et commerciaux, qui sont tous susceptibles de se produire au cours des prochaines décennies, alors que le Canada et le monde entier réduisent leurs émissions de GES.

Les mesures ne sont pas liées à une politique particulière au Canada ou à des hypothèses sur le calendrier de l’action climatique mondiale. Ils se concentrent sur les principales sources d’exposition aux perturbations de la main-d’œuvre : les émissions des installations et des secteurs, les tendances et les scénarios du marché, et la concentration de l’emploi dans les industries sensibles.

Les trois indices mesurent :

Exposition des grands émetteurs : Les émissions des grandes installations divisées par la taille de la population active de la communauté.

Exposition à l’intensité : La proportion des emplois dans les secteurs à haute intensité d’émissions.

Exposition des marchés : La proportion d’emplois dans les secteurs orientés vers l’exportation dont le marché devrait subir d’importantes transformations.

Pour déterminer quelles communautés sont les plus susceptibles de subir des perturbations, nous avons utilisé les résultats de ces mesures pour classer les communautés dans l’une des six catégories, allant de « peu sensible » à « très sensible ».

Une vue aérienne du plancher de l’usine montre une scène animée de bras robotisés et d’autres machines.
L’usine d’assemblage CAMI de GM à Ingersoll, en Ontario. L’entreprise est l’un des plus gros employeurs de la ville, mais ses effectifs sont passés de 2 600 personnes il y a trois ans à 1 450 aujourd’hui. Avec l’aimable autorisation de GM Canada

Où sont les communautés les plus exposées ?

De nombreuses communautés exposées ont un lien indirect avec les combustibles fossiles. Il peut s’agir d’une municipalité où se trouve une cimenterie à forte intensité d’émissions utilisant des combustibles fossiles ou d’une petite ville avec une grande concentration d’emplois dans la production porcine, où la digestion des porcs libère du méthane et où les combustibles fossiles sont utilisés pour les transports et pour alimenter les bâtiments. Les communautés exposées ont tendance à être plus éloignées ou rurales.

De toutes les provinces, c’est le Québec qui en compte le plus grand nombre. Toutefois, bon nombre de ces communautés ne sont que modérément exposées et ne représentent qu’une petite partie de la population de la province.

C’est en revanche l’Alberta qui compte le plus grand nombre de communautés très exposées et une plus grande proportion de sa population dans des communautés vulnérables. Mais les communautés de pratiquement toutes les provinces et territoires sont touchées à un degré ou à un autre.

Le fait de savoir où se trouvent ces communautés peut aider les gouvernements à concentrer leur attention et leur soutien.


Prenons l’exemple d’Ingersoll, en Ontario. Son principal employeur, General Motors, est récemment passé de l’assemblage de VUS traditionnels à la fabrication de fourgonnettes de livraison électriques et de batteries. À bien des égards, Ingersoll est un exemple de réussite.

Mais une part importante des travailleurs de la ville a connu une période de chômage à la suite d’une fermeture pendant que l’usine se réoutillait en 2022. Cette fermeture faisait suite à une grève à l’usine en 2019, à la pandémie de COVID-19 l’année suivante et à une pénurie mondiale de semi-conducteurs et d’autres pièces. Ces perturbations ont entraîné des licenciements et on pouvait voir des files d’attentes devant les banques alimentaires.

L’usine devrait retrouver du travail à temps plein en 2025, mais les habitants s’inquiètent de la volatilité du marché des véhicules électriques, une crainte qui a été renforcée par les réflexions de la future administration Trump.

Trois ouvriers vêtus de combinaisons grises et de casques travaillent de nuit à l’extérieur, sur un site rempli de machines, d’échelles, de véhicules industriels, d’ascenseurs métalliques et de bâches recouvrant des objets.
Près d’Estevan, en Saskatchewan, plusieurs nouveaux projets d’énergie propre sont en cours, notamment DEEP Earth Energy, qui travaille à la mise en place de la première centrale géothermique à grande échelle au Canada.

Dans l’Ouest, en Saskatchewan, la ville d’Estevan fait face à une grande incertitude. La communauté tourne autour de l’exploitation du charbon, de la production d’électricité à partir du charbon, du pétrole et du gaz, et de l’agriculture. Mais elle est à quelques années de l’arrêt progressif de ses centrales électriques au charbon et de la fermeture de sa mine de charbon, imposés par le gouvernement.

C’est une perspective inquiétante pour une communauté dont l’emploi et la richesse sont tellement liés à la production de combustibles fossiles. Les restaurants pourraient connaître des difficultés. La demande de services sociaux pourrait augmenter. La valeur des maisons pourrait chuter. Le stress engendré par les perturbations à venir a exacerbé les préoccupations de la communauté en matière de santé mentale et de toxicomanie.

Workforce development is the missing piece in the transition to net-zero

The two best ways to help oil and gas workers exit the sector

Community wealth building is a strategy for Canada’s transition to net zero

La ville a quelques projets émergents à l’horizon en matière d’énergie géothermique et solaire, ainsi que la possibilité d’un investissement majeur dans un petit réacteur nucléaire modulaire. Mais les habitants sont à la recherche d’un plan qui puisse leur apporter des certitudes à long terme.

D’autres communautés exposées disposent de plus de temps.

Le pétrole et le gaz sont toujours en demande et leur production est rentable. Aussi, la technologie permettant de réduire les émissions des grands navires et des avions n’en est qu’à ses débuts. Mais il est probable qu’à un moment donné, cette situation changera à mesure que l’économie mondiale se transformera.

Les engagements des gouvernements en faveur de l’action climatique fluctuent au niveau mondial, mais les investissements dans les technologies de réduction des émissions continuent de croître et les marchés commencent à prendre de l’ampleur.

Sur le plancher de l’usine, deux hommes se tiennent debout et travaillent de part et d’autre d’une structure métallique peinte en orange. L’usine est remplie de rayonnages et d’escaliers métalliques. Les hommes portent des chemises noires à manches courtes sous des gilets de sécurité orange et jaunes.
À l’usine d’assemblage CAMI d’Ingersoll, les nouveaux véhicules commerciaux électriques fabriqués par GM nécessitent moins de personnel que les VUS qu’elle produisait auparavant. Avec l’autorisation de GM Canada.

La valeur des approches communautaires

Il n’y a pas deux communautés identiques. Les enjeux étant si importants, aucune d’entre elles n’accueillera favorablement des solutions gouvernementales imposées d’en haut et taillées de la même manière pour toutes les situations. L’engagement local est nécessaire.

Les stratégies menées par les communautés et soutenues par des ressources provenant des niveaux supérieurs de gouvernement sont plus susceptibles de générer un engagement durable.

Les communautés ont tendance à penser à plus qu’une simple nouvelle usine – elles font le lien avec les services sociaux qui aident les familles à traverser une période difficile et avec les programmes de formation locaux qui aident les travailleurs à saisir de nouvelles opportunités.

La bonne nouvelle est que les mécanismes et les institutions qui soutiennent les stratégies communautaires sont en grande partie déjà en place. Ils doivent simplement être mieux ciblés.

Dans un premier temps, les gouvernements pourraient :

– Compléter les crédits d’impôt existants afin d’encourager davantage l’investissement privé dans les communautés exposées.

– Tenir compte du niveau d’exposition des communautés lors de l’évaluation des décisions de financement des projets.

– Renforcer les capacités des organisations du Programme de développement des collectivités pour leur permettre de soutenir la planification stratégique du développement économique.

– Fournir des données communautaires plus accessibles et plus facile à utiliser, ainsi que des analyses de marché et des études de cas locales, afin que les collectivités du pays disposent des outils nécessaires à l’élaboration de leur stratégie.

Apporter un meilleur soutien aux communautés et à leurs travailleurs est la bonne chose à faire. C’est aussi un moyen d’établir une base de confiance plus large sur le fait que le changement est gérable. En se concentrant davantage au niveau local sur des stratégies qui fonctionnent avec et pour les communautés exposées, on pourrait également tirer des enseignements importants pour une approche moins conflictuelle de la politique climatique canadienne.

Consulter notre document de méthodologie pour plus de détails sur le projet Transformations communautaires.

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Ricardo Chejfec
Ricardo Chejfec est analyste principal de données à l’Institut de recherche sur les politiques publiques.  Twitter @ricardochejfec.
Rachel Samson
Rachel Samson est vice-présidente de la recherche à l’Institut de recherche en politiques publiques. Elle était auparavant directrice de la recherche sur la croissance propre à l’Institut climatique du Canada. Rachel a également œuvré pendant 15 ans en tant qu’économiste et cadre au sein du gouvernement fédéral, et cinq ans en tant que consultante indépendante. Twitter @rachel_e_samson
Rosanna Tamburri
Rosanna Tamburri est rédactrice et réviseure senior à l’IRPP. Elle a précédemment été journaliste économique, et responsable des publications de recherche au Conseil ontarien de la qualité de l’enseignement supérieur.

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