(Cet article a été traduit de l’anglais.) 

La COVID-19 continue de perturber l’emploi dans les communautés nordiques éloignées. Pour les Inuits du Nunavut, le chômage s’est aggravé : entre août et octobre 2021, presque le quart d’entre eux cherchaient du travail. À 22,3 %, le taux de chômage était en hausse de deux points de pourcentage par rapport à l’année précédente.   

Au milieu de ces perturbations, les Inuits se tournent vers les compétences liées à la terre pour soutenir leurs communautés. La chasse et les activités de cueillette contribuent à la résilience des communautés et à la reprise économique. Avec un soutien approprié, ces compétences pourraient jouer un rôle plus important dans les économies du Nord.  

Les activités rattachées aux ressources naturelles font partie intégrante de la culture inuite. Elles jouent un rôle essentiel dans le maintien du bien-être des communautés dans les quatre régions de l’Inuit Nunangat, la vaste patrie des Inuits. Ces activités comprennent la chasse, la pêche et la cueillette de plantes locales. Elles comprennent également la transformation des aliments et l’artisanat pour fabriquer des vêtements, des bijoux et des œuvres d’art. Des cinéastes inuits comme Zacharias Kunuk et des musiciennes comme Tanya Tagaq ont également fait beaucoup pour exprimer la culture inuite à travers des formes artistiques et médiatiques modernes. 

Dossier : L’avenir du travail et de la formation 

L’éducation au Nunavik : un rapport à prendre au sérieux 

Si de nombreux Inuits ont rejoint l’économie salariale, les activités traditionnelles restent populaires. Selon Statistique Canada, 84 % des Inuits du Nunangat participent à des activités de cueillette et d’artisanat. 

Un secteur émergent de la conservation, dirigé par les Inuits, est lié à ces activités et compétences traditionnelles. Il comprend la gestion de l’environnement et la recherche scientifique, la pêche, la sécurité alimentaire et l’écotourisme, des domaines où les compétences liées à la terre peuvent être utilisées de manière innovante. De nouveaux programmes politiques et des investissements du secteur privé pourraient permettre de déployer leur potentiel économique. 

Des résidents d’Iqaluit reçoivent leur part de morse fraîchement capturé en octobre 2020 après une saison de chasse profitable pour la communauté. LA PRESSE CANADIENNE/Emma Tranter

La communauté comme moteur d’innovation 

Les initiatives du secteur de la conservation commencent par les communautés locales. Project Nunavut, par exemple, aide les Nunavummiuts à partager leurs compétences et leurs biens en ligne. Sa plateforme, Hunters Harvest, aide les chasseurs à vendre leurs surplus de nourriture traditionnelle au Nunavut. Son projet Lake to Plate (« Du lac à l’assiette ») aide les pêcheurs inuits à vendre leur omble chevalier à des clients de tout le Canada. Les Inuits sont parmi les plus grands experts de la pêche côtière à l’omble chevalier. Le projet Lake to Plate permet de promouvoir leur expertise et de développer leur image de marque à l’échelle nationale. 

Ces initiatives se posent en complément d’une présence inuite dynamique en ligne. Les organisations communautaires de chasseurs et de trappeurs hébergent des groupes Facebook où les membres partagent, échangent et vendent des produits de la terre. Ces groupes apportent un soutien social et technique à leurs membres. Ils sont une source d’informations précieuses pour les jeunes chasseurs et trappeurs. Ils encouragent également les biens sociaux comme le partage des aliments traditionnels avec les aînés. Le défi pour les participants reste cependant le coût élevé des services internet dans le Nord.  

De la chasse au phoque d’été en bateau, près de Clyde Inlet, au Nunavut. Photo : Shari Fox

Des pêcheries commerciales et des marchés de denrées alimentaires excédentaires dirigés par les Inuits permettent de développer les activités rattachées aux ressources naturelles sans obliger les communautés à sacrifier des valeurs bien ancrées. Menés par un leadership inuit, les canaux d’achat et de vente de ces produits issus des ressources naturelles peuvent coexister avec des attentes traditionnelles selon lesquelles les chasseurs et les cueilleurs partagent leurs prises et les fruits de leurs récoltes avec ceux qui ont eu moins de chance. Offrir une compensation aux chasseurs et aux cueilleurs pour leur travail permet de compenser leurs coûts et de renforcer leur rôle important dans la société inuite contemporaine. 

D’autres initiatives contribuent à un renforcement des capacités dans des domaines comme l’écotourisme et les arts. Elles comprennent des projets visant à former des ambassadeurs culturels inuits, des chefs cuisiniers, des artistes multimédias et des guides experts pour la chasse et les aventures en plein air. Les Inuits peuvent ainsi exprimer leur culture d’une façon nouvelle et vitale. Une fois que la menace de la COVID-19 se sera atténuée, les expériences culturelles authentiques attireront de nouveaux visiteurs dans l’Inuit Nunangat. 

Des touristes se déplaçant en qamutiik, un traîneau inuit, sur la glace de mer près du parc national de Sirmilik au Nunavut.

Des petites infrastructures qui ont un grand impact 

Les investissements à grande échelle dans les infrastructures du Nord telles que les télécommunications, le logement et les aéroports sont essentiels pour les communautés éloignées. Mais investir dans les « petites infrastructures » est également essentiel pour l’autodétermination des Inuits. Dans le cadre d’un récent projet pilote mené à Clyde River, sur la côte est de la rivière Baffin au Nunavut, on estime qu’un investissement de 50 $ dans du matériel de chasse et de cueillette permet de produire suffisamment de nourriture pour nourrir 20 personnes dans une communauté éloignée. En revanche, en dépensant 50 $ dans une épicerie du Nord, on n’obtient de la viande que pour trois adultes environ. Et la viande importée est généralement de qualité inférieure, tant sur le plan nutritionnel que culturel.   

Un objectif important du secteur de la conservation chez les Inuits est la souveraineté alimentaire. Ce projet innovant a également aidé la communauté à piloter un rôle de chasseur-cueilleur à temps plein. Au cours de sa première année dans ce rôle, ce chasseur « professionnel » a récolté environ 2 000 kg de viande comestible, notamment de l’omble chevalier, du phoque et du lagopède, une variété d’oiseau. Cette viande a été distribuée dans la communauté, à la famille et aux amis à Iqaluit, ainsi qu’à la pension médicale de Baffin à Ottawa. 

L’Aqqiumavvik Society d’Arviat a mis en place un autre programme communautaire qui enseigne les techniques de chasse aux jeunes de la communauté. Le programme peut être étendu à d’autres domaines du secteur de la conservation. Les compétences du chasseur peuvent aider les chercheurs et l’industrie à recueillir des données essentielles sur l’environnement nordique et les changements climatiques. Sa connaissance du territoire et de la vie qu’il abrite est également vitale pour l’écotourisme, la sécurité publique et les arts inuits.  

Reconnaître le rôle du chasseur comme une profession légitime signifie également reconnaître les coûts qui y sont associés. La chasse coûte de plus en plus cher. Les programmes de « petites infrastructures » qui aident à subventionner l’équipement personnel dont les chasseurs et les cueilleurs ont besoin pour travailler sur le territoire auront des répercussions considérables sur l’expansion du secteur de la conservation chez les Inuits. 

Les investissements dans les nouvelles technologies personnelles et domestiques transforment la façon dont les Inuits travaillent sur le territoire. Les fonds pour les technologies propres les aident à installer des panneaux solaires et des matériaux plus efficaces sur le plan énergétique pour leurs cabanes. Les technologies de l’information leur permettent de recueillir et de partager des données et des connaissances environnementales en ligne. SIKU est une application mobile et une plateforme en ligne qu’ils ont conçues et utilisent pour la sécurité sur la glace, la cartographie météorologique et la préservation de la langue. En plus d’aider les Inuits qui travaillent sur le terrain, elle accumule des données scientifiques inuites en temps réel. Dans sa base de connaissances qui continue de croître, on trouve des observations sur les changements climatiques, les schémas de migration des troupeaux de caribous, l’état des glaces, les terrains de chasse, les points de référence culturels, etc. 

Des activités de chasse au phoque et de cueillette de glace d’iceberg, pour en faire de l’eau potable, dans la mer de glace près de Clyde River, au Nunavut. Photo : Shari Fox

Un nouveau climat fiscal pour des solutions inuites  

Après une tournée d’un an dans l’Inuit Nunangat et d’autres régions autochtones du Nord, Mary Simon, aujourd’hui gouverneure générale du Canada, a mis en lumière l’émergence d’une économie de conservation dirigée par les Autochtones. Mme Simon a mis le gouvernement fédéral au défi d’écouter les dirigeants communautairesm qui lui ont demandé des solutions venant des Inuits pour des problèmes tels que l’insécurité alimentaire et le chômage.  

La sécurité et la souveraineté alimentaires sont des priorités dominantes à la fois pour les gouvernements et les communautés inuits. Les projets pilotes menés avec les chasseurs et les cueilleurs suggèrent que les subventions alimentaires fédérales peuvent être plus efficaces lorsqu’elles sont destinées aux gouvernements et aux organisations inuites et administrées par ceux-ci, qui comprennent comment les activités rattachées aux ressources naturelles soutiennent la sécurité alimentaire. Ces projets pilotes ont également révélé les lacunes des programmes qui financent les chasseurs et les cueilleurs sans inclure les petites infrastructures dont ils ont besoin pour travailler et transformer les aliments traditionnels. 

Lever du soleil dans la communauté inuite de Pangnirtung, au Nunavut. Shutterstock.com

La pandémie de COVID-19 a donné à l’économie de conservation inuite l’occasion de montrer ses atouts. Les gouvernements offrent des subventions et des incitations pour aider un plus grand nombre d’Inuits à participer à des activités orientés sur les ressources naturelles lorsque l’économie à été mise sur pause. Cela aide les communautés à survivre face à une adversité considérable.  

Bien des intervenants inuits espèrent voir se développer une vision qui permettrait au secteur de la conservation de devenir davantage qu’un filet de sécurité pour l’économie salariale. Ils souhaitent des politiques et des programmes durables pour aider cet aspect vital des économies du Nord à atteindre son plein potentiel. 

Le secteur inuit de la conservation transforme la façon dont les Inuits vivent et travaillent dans le Nord. Alors que la COVID-19 continue de perturber la vie communautaire, les Inuits réimaginent ce que signifie de gagner sa vie avec des compétences liées à la terre. Ce faisant, ils redéfinissent le rôle du chasseur, créent des marchés alimentaires ruraux plus solidaires, et se servent des nouvelles technologies pour renforcer et partager leurs connaissances traditionnelles. 

Cet article fait partie du dossier spécial L’avenir du travail et de la formation.

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Adam Fiser
Adam Fiser est directeur associé du domaine de connaissances des communautés autochtones et nordiques du Conference Board of Canada. Depuis près de 20ans, il travaille avec les communautés autochtones et nordiques du Canada sur des projets de développement économique et de recherche appliquée. 
Twiladawn Stonefish
Twiladawn Stonefish est associée de recherche dans le domaine des connaissances des communautés autochtones et nordiques du Conference Board of Canada. Ses intérêts de recherche sur le leadership et les visions autochtones du monde sont nourris par une passion pour le développement du leadership, le renforcement des capacités et lautodétermination.
Qauyisaq Etitiq
Qauyisaq Etitiq est originaire dIqaluit, au Nunavut, et il est propriétaire de Sunburst Consulting qui offre des formations sur la compétence culturelle et des ateliers de sensibilisation aux Inuits aux gouvernements, aux organismes sans but lucratif ainsi qu’aux entreprises privées. Il a également géré des communautés arctiques en tant quagent administratif principal dans les Territoires du Nord-Ouest et au Nunavut.

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