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Le Québec peut-il faire mieux pour faciliter la conciliation famille-travail en temps de crise?

La Belle Province est reconnue comme l’endroit offrant les meilleures mesures de conciliation famille-travail en Amérique du Nord. Deux principaux programmes confèrent à la politique familiale québécoise un caractère exceptionnel : un réseau de service de garde à la petite enfance à faible coût et des congés parentaux – le Régime québécois d’assurance parentale (RQAP) – dont les prestations sont plus facilement accessibles et plus généreuses que celles offertes ailleurs au pays.

Cependant, ces mesures se concentrent principalement sur la petite enfance. Les prestations parentales du RQAP ne peuvent être utilisées que dans les 18 premiers mois suivant l’arrivée d’un enfant, et les services de garde abordables ouverts à l’année cessent d’être disponibles lors de l’entrée à la maternelle.

Pourtant, les besoins en matière de conciliation famille-travail ne disparaissent pas lorsqu’un enfant a quatre ou cinq ans. Suite à la fermeture des écoles depuis le déclenchement de la grève, des dizaines de milliers de parents se trouvent une fois de plus dans une situation délicate.

De ce point de vue, la politique familiale québécoise est myope : elle n’offre qu’une vision étroite du soutien aux familles, qui se limite aux besoins des parents d’enfants d’âge préscolaire.

Ça prend un village

On dit qu’il faut tout un village pour élever un enfant. Ce village englobe évidemment les parents – malgré les inégalités fréquentes entre l’implication des mères et des pères – mais aussi l’ensemble de la communauté. Au Québec, la politique familiale en place depuis la fin des années 1990 favorise justement la prise en charge collective des services à l’enfance et un processus de « dématernalisation », en transférant une partie du travail de soins des mères vers les pères et les services de garde.

Le recours aux prestations de paternité et aux services de garde remet en question la division traditionnelle des tâches liées aux enfants, en plus de favoriser une meilleure symétrie dans le parcours professionnel des mères et des pères. La « pénalité à la maternité », c’est-à-dire la perte de revenu engendrée par la venue d’un enfant, est d’ailleurs moins importante au Québec qu’ailleurs au Canada.

Par contre, en temps de crise, le village se rétrécit, et les acquis en matière d’égalité s’effritent. L’aide des grands-parents ou d’autres membres de la famille n’est pas toujours disponible. Les rares services de garde qui restent ouverts sont offerts à des prix prohibitifs. Les pères ont tendance à utiliser les prestations de paternité dans une proportion moindre, comme ce fut le cas pendant la pandémie, vraisemblablement afin d’éviter une diminution de leurs revenus.

Si les premiers jours de grève ont amené des commentateurs à faire le rapprochement entre la grève et une semaine de relâche, le parallèle ne tient plus lorsqu’une crise se prolonge. Certains parents doivent faire le choix difficile entre puiser dans leur banque de congés ou tenter de concilier des responsabilités inconciliables. Et les mères, plus que les pères, risquent d’en faire les frais.

Une responsabilité collective

Les périodes de crise permettent de mettre en lumière la fragilité des rapports égalitaires entre les hommes et les femmes. Des études canadienne et internationale ont montré que les fermetures d’écoles augmentent davantage le fardeau familial des femmes.

Au Canada comme ailleurs, ce sont les mères, plus que les pères, qui ont modifié leurs horaires et qui ont réduit leurs heures de travail lors de la fermeture des écoles en 2020. Au Québec, l’analyse de données recueillies par le Réseau pour un Québec famille a aussi montré que les mères avaient peiné à concilier famille et travail dans une plus grande proportion que les pères.

Rien n’indique que la situation soit différente si les écoles ferment en raison d’une grève.

Bien entendu, plusieurs appels ont été lancés aux employeurs pour faire preuve de flexibilité et de compréhension. Le soutien des employeurs est d’ailleurs un élément critique qui permet de réduire le stress lié aux difficultés à concilier la famille et le travail. Aussi, la mise en place du télétravail à grande échelle en 2020 a grandement facilité la poursuite des activités professionnelles.

Le télétravail n’est toutefois pas une panacée, surtout lorsque de jeunes enfants sont à la maison. Il a en outre l’effet pernicieux de rendre les tâches familiales pratiquement invisibles, comme s’il était normal, voire facile, de travailler tout en s’occupant des petits.

C’est bien là l’ironie du conflit actuel. D’une part, des enseignantes, des éducatrices en milieu scolaire, des infirmières et des préposées aux bénéficiaires se battent pour une meilleure reconnaissance de la valeur de leur travail, qui est à la base du fonctionnement de notre économie. C’est en effet le travail de toutes ces femmes qui permet de socialiser, d’éduquer et de soigner la prochaine génération de contribuables – de même que la précédente. D’autre part, la possibilité pour plusieurs parents de télétravailler, même avec des enfants à la maison, tend dans une certaine mesure à reléguer dans l’ombre les tâches liées aux enfants.

Comment le Québec peut-il contribuer à maintenir les acquis fragiles d’égalité entre les femmes et les hommes lorsque les écoles sont fermées, mais que les enfants ne sont pas encore autonomes? La question se posait déjà avant la pandémie, pendant la semaine de relâche et les neuf semaines de congé scolaire l’été. La crise sanitaire, et maintenant les grèves montrent que la fermeture ponctuelle des écoles n’est plus un phénomène à ignorer. Du moins, certainement pas au Québec, où 72,5 % des mères en couples avec un enfant de 12 ans et moins occupent un emploi à temps plein.

S’inspirer des meilleures pratiques

Des améliorations récentes au RQAP permettent aux parents qui le désirent de faire des allers-retours entre le marché du travail et du temps passé à la maison. En effet, depuis 2021, les semaines de prestations peuvent être utilisées à l’intérieur d’une période de 18 mois suivant la naissance, plutôt que 12 mois comme auparavant.

Par contre, lorsque l’enfant atteint l’âge de 18 mois, les prestations non utilisées sont simplement perdues. Le modèle suédois de prestations parentales offre des pistes de solution innovantes, qui permettent de partager collectivement la responsabilité des soins aux enfants au-delà de 18 mois, et même après l’entrée à l’école.

En Suède, les prestations parentales peuvent durer jusqu’à 240 jours par parent (pour un total de 480 jours), dont 384 jours doivent être utilisés avant le quatrième anniversaire de l’enfant. La singularité des prestations suédoises tient au fait que les 96 jours restants peuvent être conservés et utilisés jusqu’à ce que l’enfant atteigne l’âge de 12 ans. Les parents qui le souhaitent peuvent donc engranger ces journées et les utiliser en cas d’urgence… ou de crise.

Le Québec pourrait s’inspirer d’une telle approche, même si elle comporte certains risques, le plus important étant celui de la surutilisation des congés en banque par les mères, au détriment des pères. Toutefois, tout indique que les pères québécois réagissent positivement aux incitations favorisant leur implication dans l’utilisation des prestations parentales.

On dit que les crises offrent des occasions de se réinventer. Le Québec pourrait en profiter pour maintenir sa politique familiale à l’avant-garde de ce qui se fait sur notre continent.

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Sophie Mathieu
Sophie Mathieu est docteure en sociologie; ses recherches sont axées sur la politique familiale québécoise. Elle occupe le poste de spécialiste principale des programmes à l'Institut Vanier de la famille et siège sur le Conseil consultatif national sur l'apprentissage et la garde des jeunes enfants.
Corinne Vachon Croteau
Corinne Vachon Croteau est directrice générale du Réseau pour un Québec Famille et de son initiative Concilivi, dédiée à la conciliation famille-travail.

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