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La Coalition Avenir Québec (CAQ) a marqué l’histoire en 2018, puis en 2022, remportant deux des majorités parmi les plus importantes de l’histoire politique du Québec. Se positionnant comme une alternative économique crédible au Parti libéral du Québec et une alternative nationaliste au Parti québécois, elle a incarné une « troisième voie » fondée sur le pragmatisme économique, la politique identitaire et le nationalisme autonomiste.
Pourtant, cette domination électorale ne s’est pas traduite par un appui populaire durable. Comment expliquer la chute de sa popularité après deux victoires aussi décisives ? Dans quelle mesure la CAQ a-t-elle réellement tenu ses promesses ? Et que révèle son bilan comparé à celui des gouvernements précédents ?
Les données du Polimètre du Centre d’analyse des politiques publiques (CAPP) nous permettent d’examiner le bilan de la CAQ en matière de réalisation de promesses électorales dans cinq domaines politiques clés — culture et nationalisme, économie et travail, environnement et énergie, éducation, santé et services sociaux — tout en situant sa performance dans le contexte des contraintes politiques et économiques plus larges.
La trajectoire de la CAQ révèle une tension centrale de la gouvernance moderne entre les mandats électoraux explicites et implicites: tenir les promesses est nécessaire, mais insuffisant, pour maintenir la confiance du public; il est essentiel de faire preuve d’une bonne gestion des affaires publiques.
Un bilan solide de respect des promesses
Le graphique 1 montre que le gouvernement majoritaire formé par la CAQ (2018-2022) a réalisé (entièrement et partiellement) 80 % de ses engagements électoraux lors de son premier mandat. En chiffres absolus, ce premier gouvernement de la CAQ a tenu 200 promesses, en tout ou en partie. Ce résultat est remarquable pour deux raisons : d’abord, la CAQ était un nouveau parti, arrivant au pouvoir pour la première fois, sans expérience préalable. Puis, le parti est parvenu à atteindre cet objectif tout en gérant la pandémie de COVID-19, et tout en conservant des niveaux élevés de satisfaction dans la population.
En revanche, au printemps 2026, le second gouvernement de la CAQ (2022-2026) a tenu en partie et en totalité 65 % (95) de ses engagements, dont 24 % sont encore en cours ou non encore évalués. Ce second mandat pâlit en comparaison du premier.
Santé et services sociaux en tête
Au cours de ses deux mandats, la CAQ est demeurée concentrée sur les mêmes grandes priorités — santé et services sociaux, économie et travail, et éducation — mais leur poids relatif a évolué. Les engagements en santé et services sociaux ont diminué (de 22 % à 16,7 %), tandis que ceux liés à l’économie, au travail et à l’éducation ont augmenté (respectivement de 14 % à 18 % et de 11 % à 14,7 %).
La CAQ ayant lié l’économie à la transition énergétique et à la politique sur les changements climatiques, la proportion d’engagements en matière d’environnement et d’énergie a représenté 18,7 % de toutes les promesses lors du second mandat.
Nous avons inclus la culture et le nationalisme dans notre analyse en raison de leur importance de la « troisième voie » proposée par la CAQ comme un positionnement nationaliste et autonomiste entre l’indépendance (Parti québécois) et le fédéralisme (Parti libéral du Québec) qui affirme et défend les intérêts de la nation québécoise au sein du Canada qu’ils soient économiques, culturels, identitaires ou linguistiques.
Le graphique 2 compare le bilan de réalisation des promesses selon les principaux domaines de politique publique au cœur de la vision de la CAQ pour le Québec, au cours de son premier mandat. Cette vision reposait notamment sur une stratégie économique axée sur l’entrepreneuriat combinant la stimulation de l’investissement privé par les mesures fiscales incitatives et la réforme d’Investissement Québec afin d’accroître la productivité.
Cela comprenait la promotion de projets d’infrastructure importants pour l’électrification des transports et l’exportation d’énergie propre, ainsi que l’investissement dans les infrastructures en santé et en éducation. Si plusieurs des engagements de la CAQ en matière de routes et de transports publics ont été respectés, la promesse emblématique du troisième lien, un projet de transport majeur, mais controversé, pour la région de Québec et Lévis, a été rompue.
Sur les plans culturel et national, la CAQ a davantage concrétisé ses engagements, notamment avec l’adoption du projet de loi 96. Ce projet de loi a renforcé le cadre législatif sur la langue française. Il a créé le poste de commissaire à la langue française et confirmé la reconnaissance de la nation québécoise dans un cadre constitutionnel unilatéral.
De même, l’adoption du projet de loi 21 sur la laïcité de l’État a établi de nouvelles dispositions encadrant la neutralité religieuse de l’État québécois, tout en réaffirmant les principes d’égalité et liberté de conscience et de religion.
Le second gouvernement CAQ a rapidement mis en œuvre ses engagements relatifs au bouclier anti-inflation en 2022. Cependant, sa décision d’abandonner la promesse du « troisième lien » a constitué un point de rupture dans la trajectoire de certains engagements régionaux.
Dans la continuité de son premier mandat, le gouvernement a également poursuivi une nouvelle série de promesses économiques liées à l’environnement et à l’énergie, pour soutenir les objectifs de carboneutralité du Québec. Celles-ci incluent l’électrification des transports collectifs , la promotion des énergies renouvelables, diverses mesures en matière de recyclage , ainsi qu’une réorientation majeure du mandat d’Hydro-Québec, notamment en lien avec le développement de l’énergie éolienne. L’impact économique de ces mesures devrait se déployer sur un horizon à long terme.
À mi-mandat, le gouvernement a aussi pris conscience des pressions budgétaires liées à sa gestion de la pandémie, à la croissance des dépenses publiques et au renouvellement des conventions collectives dans le secteur public. Dans ce contexte, certaines priorités d’investissement dans des infrastructures héritées du premier mandat ont été reportées ou abandonnées, dans l’objectif de contrôler les dépenses et réduire le déficit. Cette évolution a soulevé des enjeux quant à la mise en œuvre de la promesse de maintenir les services sans recours à des mesures d’austérité. Au printemps 2025, S&P Global a d’ailleurs abaissé la cote de crédit du gouvernement du Québec d’AA- à A+.
L’agenda nationaliste de « troisième voie » s’articulait autour de la mise en œuvre du projet de loi 96 (loi 14) et de la promotion du français. Il comprenait aussi la défense du projet de loi 21 sur la laïcité. Des engagements supplémentaires visaient à promouvoir la lecture et la participation à des événements culturels.
À mesure que sa popularité diminuait, le gouvernement a intensifié son activité législative pour renforcer et étendre le projet de loi 21 et pour affirmer la vision québécoise de l’intégration interculturelle en opposition au multiculturalisme canadien. Les promesses rompues dans ce domaine concernaient les investissements dans le patrimoine religieux et les centres culturels pour promouvoir la culture et l’histoire québécoises, tandis que les engagements maintenus se concentraient sur les idées fondamentales de l’agenda nationaliste de la troisième voie.
Quel legs pour la CAQ ?
Comparativement aux gouvernements précédents, le bilan de la CAQ en matière de promesses est solide. Les données du Polimètre montrent que ses deux mandats surpassent de nombreux gouvernements précédents concernant la proportion de promesses entièrement ou partiellement réalisées.
Parmi les gouvernements majoritaires depuis les années 1990, le premier gouvernement Legault (2018–2022) se classe parmi les plus performants, juste derrière le gouvernement libéral de Philippe Couillard. Le second mandat se situe au milieu du classement, reflétant ses performances plus inégales.
Ces résultats rappellent un point important : la plupart des gouvernements québécois, comme dans d’autres systèmes démocratiques, respectent une part importante de leurs engagements. Les écarts s’expliquent davantage par des facteurs contextuels que par des différences partisanes.
L’expérience de la CAQ illustre bien cette dynamique. Comme le gouvernement Charest lors de la crise financière de 2008-2009, le second gouvernement Legault a opéré dans un contexte économique défavorable, aggravé par les politiques intérieures et étrangères de Trump. L’inflation, la hausse des déficits et l’incertitude mondiale limitaient les options politiques et imposaient des compromis difficiles.
Les variations dans la réalisation des promesses par différents gouvernements s’expliquent par plusieurs facteurs : conjoncture économique nationale et internationale, contraintes fiscales, champs de compétence et nature des engagements. Contrairement aux partis nationalistes précédents, la troisième voie de la CAQ a mené à une avalanche de lois pour affirmer la laïcité, renforcer la loi 101 et définir une vision québécoise de l’intégration interculturelle en opposition au multiculturalisme canadien, des domaines relevant de la compétence du Québec, appuyés par la clause dérogatoire de la Charte canadienne des droits et libertés.
Comment expliquer la chute spectaculaire du gouvernement caquiste ?
Avec un tel bilan de réalisation des promesses, comment la victoire historique de 2022 a-t-elle mené à une érosion aussi rapide du soutien populaire ?
La réponse tient à la distinction entre mandat explicite et mandat implicite. Le mandat explicite renvoie aux promesses électorales mesurables, suivis par des outils comme le Polimètre. Le mandat implicite concerne la capacité de gouverner : gérer les crises, démontrer de la compétence et s’adapter à l’imprévu.
Le premier gouvernement de la CAQ a été solide sur ses deux fronts. Le gouvernement a tenu ses promesses tout en conservant la confiance du public pendant la pandémie, en cohérence avec son orientation nationaliste et entrepreneuriale. Cette performance a créé les attentes pour le second mandat, d’autant plus que le slogan électoral de la CAQ était « Continuons. »
À l’inverse, le second gouvernement a peiné sur ces fronts. Il a dû composer avec les tensions entre rigueur budgétaire et nécessité d’améliorer les services publics, tout en cherchant à tenir ses promesses.
Plusieurs décisions controversées ont alimenté l’érosion de la confiance : investissements controversés dans Northvolt, perceptions d’un manque de rigueur dans les dépenses publiques, hausses salariales des élus, échecs administratifs comme SAAQclic. Ces enjeux n’étaient pas directement liés aux promesses électorales de la CAQ.
En parallèle, la communication gouvernementale s’est complexifiée. Les efforts pour réduire les dépenses sans évoquer l’austérité, combinés aux revirements sur des projets comme le troisième lien, ont créé une impression d’incohérence. La critique médiatique et la satire politique ont amplifié ce sentiment.
Ces difficultés ont culminé avec la démission du premier ministre François Legault en janvier 2026, marquant la fin d’un cycle politique jalonné d’un succès remarquable et d’un déclin rapide. En juin 2026, le rapport du Vérificateur général du Québec sur la filière batterie confirme le manque de rigueur dans l’interventionnisme économique du gouvernement caquiste.
Vers les élections de 2026
À l’approche du scrutin provincial de 2026, le paysage politique est façonné à la fois par la continuité et le changement. Les préoccupations concernant l’inflation et la qualité des services publics demeurent centrales, mais les clivages linguistiques, générationnels, idéologiques et régionaux dessinent les choix électoraux. Les loyautés partisanes s’affaiblissent, augmentant l’importance de la dynamique de campagne et des perceptions du leadership.
Dans ce contexte, le bilan de la CAQ apparaît ambivalent. Il témoigne d’une forte capacité de mise en œuvre des promesses, mais aussi des limites en matière de gestion des affaires publiques. Comme ses adversaires, le parti a désormais un véritable bilan de gouvernement. La CAQ espère maintenant un effet « Christine Frechette », comme l’effet « Marc Carney », où la personnalité du chef a pesé lourd dans l’élection fédérale de 2025.
Changer de chef peut-il influencer le vote ?
Ce ne sont pas les sondages qui influencent le vote, c’est ce qu’on fait avec…
Les promesses électorales sont tenues plus souvent qu’on ne le pense
La leçon à retenir est claire : tenir ses promesses ne garantit pas le soutien du public. Les électeurs jugent aussi les gouvernements sur les résultats qu’ils produisent et la compétence dont ils font preuve pour affronter l’imprévu.
À l’approche de la campagne, les partis solliciteront à nouveau des mandats explicites grâce à leurs promesses électorales. Mais l’élection reposera aussi sur une question concernant le mandat implicite plus fondamental : qui aura la capacité de gouverner le Québec en ces temps incertains ?
Quel que soit le résultat, le prochain gouvernement fera face au même double impératif qui a marqué l’ère caquiste : tenir ses promesses tout en gagnant la confiance du public dans sa gestion plus large du Québec.


