Les débats sur l’immigration, le français et la laïcité prennent de plus en plus la forme de conflits identitaires. Cette évolution ne change pas seulement le ton du débat public : elle influence aussi les politiques qui sont proposées pour relever les défis liés à ces enjeux. Lorsque les acteurs politiques présentent ces questions comme une lutte entre une majorité menacée et des adversaires existentiels, les mesures symboliques tendent à remplacer les politiques fondées sur des objectifs mesurables.
Au Québec, cette dynamique se manifeste notamment dans une partie du discours anti-wokiste, dont l’influence sur les débats publics et les choix politiques s’est accrue au cours des dernières années.
Les critiques conservateurs du « wokisme » au Québec lui reprochent souvent de diviser la société entre victimes et oppresseurs, de réduire les individus à leur appartenance de groupe, de soupçonner les institutions d’être capturées par une idéologie extrémiste et de voir derrière chaque controverse l’expression d’un système global de domination. Certaines manifestations de la gauche identitaire méritent effectivement des critiques lorsqu’elles moralisent les désaccords, essentialisent les personnes ou disqualifient toute opposition comme l’effet d’un privilège.
Mais une partie du discours anti-wokisme québécois reproduit la même mécanique. La majorité historique francophone y devient le groupe identitaire victime ; les institutions, les médias et les élites sont décrits comme complices de sa dépossession culturelle ; l’immigration, le multiculturalisme, le gouvernement fédéral ou certaines pratiques religieuses sont présentés comme les instruments d’un vaste complot hostile.
À la politique identitaire de gauche, centrée sur les injustices subies par les minorités, répond une politique identitaire de droite, axée sur celles que subirait la majorité francophone. Les mécanismes se ressemblent, même si leur poids dans le débat public québécois n’est pas nécessairement équivalent. Dans les dernières années, c’est surtout le second registre qui a exercé une influence importante sur les débats entourant l’immigration, la langue et la laïcité. Cette dynamique contribue à polariser les débats et à orienter les politiques publiques vers des gestes symboliques de fermeture plutôt que vers des mesures évaluables.
Quand la politique devient une guerre identitaire
La recherche sur la polarisation distingue les désaccords politiques normaux de la polarisation affective, soit le fait de percevoir les membres du camp opposé comme moralement suspects, menaçants et illégitimes. Elle montre aussi que cette forme de polarisation a progressé au Québec, comme ailleurs au Canada, depuis la fin des années 1980. Des études indiquent aussi que la moralisation des convictions politiques accroît l’hostilité et réduit la disposition au compromis politique, nécessaire en démocratie.
Des travaux récents sur la polarisation au Québec décrivent une dynamique largement portée par le courant conservateur, perspective dans laquelle s’inscrit la présente analyse.
C’est précisément ce glissement qui se produit lorsque les débats sur le français, l’immigration ou la laïcité au Québec ne portent plus seulement sur les objectifs et les moyens concrets de l’action publique, mais sur la loyauté que l’on doit professer envers la majorité historique. Cette dynamique se retrouve dans plusieurs interventions publiques associées au courant conservateur québécois. Certaines chroniques de Mathieu Bock-Côté, Joseph Facal et Christian Rioux en offrent des exemples représentatifs.
L’anti-wokisme comme politique identitaire
Dans plusieurs de leurs interventions, l’identité apparaît comme une obsession dangereuse lorsqu’elle soutient des revendications minoritaires, mais comme une réalité fondamentale lorsqu’il est question de la majorité francophone historique.
Mathieu Bock-Côté décrit la majorité francophone comme le « cœur vivant » de l’identité québecoise que les élites fédérales chercheraient à dissoudre par l’immigration et le multiculturalisme. Il présente aussi les métropoles comme des « laboratoires mondialistes », que les majorités occidentales doivent reconquérir, et voit dans l’immigration un « coup d’État démographique imposé par Ottawa » dirigé contre la majorité francophone. Christian Rioux, critiquant le financement du marché halal, évoque une « vaste entreprise de ghettoïsation ». Joseph Facal dépeint quant à lui les institutions médiatiques et universitaires comme étant dominées par une idéologie extrémiste woke qui marginaliserait ses adversaires et censurerait le débat public.
Un cadrage qui a des effets sur les politiques publiques
Les exemples précédents présentent une structure argumentative commune : un groupe identitaire assiégé, des institutions capturées et un « ennemi » existentiel auquel est attribuée une intention globale et hostile. Cette structure est importante, non pas parce qu’elle est propre à quelques chroniqueurs, mais parce qu’elle peut modifier les perceptions et ultimement les critères à partir desquels les politiques publiques sont ensuite évaluées.
Par exemple, les problèmes urbains cessent d’être des enjeux sociopolitiques complexes, pour devenir les signes d’un affrontement entre une population occidentale et des minorités perçues comme culturellement étrangères et suspectes. Et, dans un jeu à somme nulle, la reconnaissance des droits des minorités contribuerait à la dépossession de la majorité.
Les récits identitaires n’influencent pas que les perceptions, ils ont un impact sur les priorités des gouvernements, les solutions qu’ils privilégient et les critères à partir desquels les citoyens évaluent leur efficacité.
Immigration : le récit de la menace
En immigration, le récit de la menace migratoire et du complot fédéral détourne l’attention des enjeux concrets : combien de personnes le Québec peut-il accueillir en fonction du logement, des services publics et du marché du travail ? Quelle part de l’immigration temporaire échappe réellement à la planification du Québec ? Quels programmes de sélection et d’intégration produisent les meilleurs résultats ?
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Des recherches sur les attitudes canadiennes montrent que les perceptions de menace économique et culturelle sont étroitement liées au soutien à des politiques d’immigration plus restrictives. Les discours publics qui amplifient ces menaces ne sont donc pas sans conséquence sur l’espace des choix politiques possibles.
Langue : un débat devenu identitaire
En matière linguistique, assimiler tout recul d’un indicateur du français à un projet de substitution démographique empêche de distinguer la langue parlée à la maison, la connaissance du français, la langue de travail et la langue d’usage public. Or ces indicateurs n’appellent pas les mêmes interventions de l’État.
Une politique sérieuse devrait mesurer l’accès aux cours de français, les délais de francisation, l’usage du français dans les milieux de travail, la capacité des employeurs à intégrer les nouveaux arrivants et les effets différenciés de l’immigration permanente et temporaire.
Le récit du complot procure une explication simple, mais il affaiblit l’évaluation des politiques et occulte les responsabilités du gouvernement québécois, qui dispose d’importants leviers de sélection et d’intégration en vertu de l’Accord Canada-Québec en immigration.
Laïcité et politiques symboliques
La même logique brouille les débats sur la laïcité. Il est légitime de discuter du financement public d’une activité religieuse ou commerciale et de fixer des règles communes des institutions. Mais passer d’une subvention précise au marché halal à l’idée qu’une communauté entière chercherait à vivre à l’écart transforme un problème administratif en jugement sur l’intégrabilité des musulmans. La politique publique risque alors d’être conçue moins pour régler une difficulté bien documentée que pour envoyer un signal de fermeté pour rassurer la majorité francophone.
Les conséquences sur la cohésion sociale
Cette dynamique peut aussi nuire à l’intégration. Lorsque les minorités sont constamment décrites comme les vecteurs d’un projet dirigé contre la nation, comment penser qu’elles puissent développer un sentiment d’appartenance envers le Québec ?
On demande aux personnes issues de l’immigration de démontrer leur loyauté plutôt que de leur offrir des institutions capables de favoriser leur participation à la société et leur apprentissage du français. La méfiance devient réciproque, alors que l’intégration exige précisément des interactions interculturelles, une confiance minimale et des attentes communes.
Revenir à des politiques fondées sur des résultats
Le problème n’est pas de défendre le français, la culture québécoise ou une conception exigeante de la laïcité. Une majorité linguistique francophone peut demeurer vulnérable dans un environnement nord-américain massivement anglophone. Le problème apparaît lorsqu’un risque mesurable — comme le recul de certains indicateurs linguistiques — est remplacé par une intention malveillante attribuée à un « ennemi » existentiel, et lorsque tout compromis est présenté comme une capitulation pour la majorité.
Dans ce contexte, la Coalition Avenir Québec (CAQ), et le Parti québécois (PQ), peuvent être incités, dans une dynamique de surenchère, à multiplier les annonces identitaires dont l’efficacité est secondaire et surtout symbolique, afin de rassurer une majorité qu’on a inquiétée. Une politique d’immigration est jugée à sa dureté apparente ; une politique linguistique, à sa capacité de désigner un adversaire ; une politique de laïcité, au signal qu’elle envoie aux minorités religieuses, plutôt qu’à la clarté et à l’applicabilité de ses règles.
La guerre culturelle réduit ainsi la marge nécessaire pour corriger une politique, reconnaître des résultats mitigés ou négocier des compromis. En d’autres mots, on ne cherche plus à savoir ce qui fonctionne réellement, mais à montrer que l’on est du bon côté du conflit identitaire.
Comment sortir des guerres culturelles
Sortir de cette logique ne signifie pas nier les enjeux réels. Cela implique de recentrer les discussions sur un bilan précis et sur des mesures tangibles et négociées concernant la capacité d’accueil, l’intégration linguistique, le logement, l’intégration au marché du travail, la qualité des services publics et les règles communes. Cela exige aussi une conception ouverte de la nation dans laquelle les minorités ne sont ni des clientèles à essentialiser, ni des ennemis existentiels, ni des corps étrangers à surveiller, mais des concitoyens avec lesquels bâtir un Québec plus juste et prospère.
Combattre le tribalisme minoritaire tout en cultivant un tribalisme majoritaire ne permet pas de dépasser la politique identitaire. Lorsque les débats publics prennent principalement la forme d’une confrontation identitaire, ils rendent plus difficile l’élaboration de politiques publiques évaluées à partir de leurs résultats plutôt que de leur portée symbolique.
Une démocratie ne peut éviter les débats identitaires. En revanche, elle peut choisir de ne pas les laisser dicter la manière dont elle conçoit ses politiques publiques. Lorsqu’un gouvernement cherche d’abord à rassurer un camp plutôt qu’à résoudre un problème, l’évaluation des résultats devient secondaire. Ce sont alors les citoyens, quelle que soit leur identité, qui en paient le prix.

