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Les centres de soins de longue durée sont avant tout des milieux de vie pour les personnes qui y résident. C’est là que de nombreux Canadiens passent leurs derniers jours. Pourtant, tous les résidents de ces centres ne reçoivent pas les soins spécialisés dont ils ont besoin.
Les comportements de certaines personnes âgées qui pourraient être liés à des traumatismes passés sont souvent attribués à tort à la démence. Le personnel soignant doit suivre une formation lui permettant de distinguer ces deux situations et d’offrir des soins tenant compte des traumatismes.
Les organismes d’agrément et les nouvelles normes nationales canadiennes en matière de soins de longue durée prévoient la prestation de soins tenant compte des traumatismes. Cependant, la mise en œuvre de cette norme est facultative. Elle doit devenir obligatoire.
À quoi peuvent ressembler les traumatismes dans les soins de longue durée? Une personne atteinte de démence peut manifester de l’angoisse ou de l’agressivité pendant les soins d’hygiène, particulièrement si elle a subi des violences sexuelles par le passé. Une autre peut déambuler la nuit, appeler à l’aide à répétition ou devenir de plus en plus difficile à rassurer à mesure que ses capacités de communication diminuent.
Chez une personne ayant vécu la guerre, un déplacement forcé ou une guerre civile, ses comportements dans un centre de soins de longue durée peuvent être liés à ces expériences traumatisantes.
Comment les traumatismes peuvent influencer les comportements
Des bruits soudains, un contact physique inhabituel, des odeurs particulières ou d’autres stimuli en apparence anodins peuvent également provoquer des réactions anormalement intenses. Le bruit d’un chariot de repas qui tombe, par exemple, pourrait bouleverser une personne ayant été victime de violence. L’odeur de fumée peut susciter de la peur chez une personne ayant survécu à un incendie ou à un autre événement traumatisant.
Ces comportements peuvent avoir de nombreuses causes, notamment des troubles neurocognitifs, la douleur, l’anxiété, la confusion ou des besoins non comblés. Un traumatisme peut aussi être l’un de ces facteurs.
Les soins tenant compte des traumatismes ne consistent donc pas à diagnostiquer un traumatisme ni à présumer du vécu d’un résident. Il s’agit plutôt de reconnaître que les expériences passées peuvent influencer ses réactions, d’éviter de lui causer inutilement de la détresse et de réfléchir à la façon d’adapter les soins à ses besoins.
Pourtant, de nombreux travailleurs des soins de longue durée reçoivent très peu de formation formelle sur la manière de reconnaître les comportements liés à un traumatisme et d’y réagir.
Aujourd’hui plus de 770 000 Canadiens vivent avec un trouble neurocognitif. D’ici 2030, ce nombre atteindra près d’un million de personnes. Dans les centres de soins de longue durée au Canada, 69 % des résidents vivent avec des troubles neurocognitifs et 87 % présentent une forme de trouble cognitif.
Le lien entre la démence, les traumatismes et le trouble de stress post-traumatique
Les traumatismes augmentent le risque de démence, tandis que la démence peut aussi accroître le risque d’apparition tardive d’un trouble de stress post-traumatique (TSPT). Comme mes collègues et moi-même l’avons expliqué dans le Journal of the Medical Directors Association (JAMDA 2022), le chevauchement des symptômes peut conduire à une mauvaise compréhension des besoins des résidents et empêcher la mise en place d’un traitement efficace.
Le personnel des soins de longue durée est, dans l’ensemble, attentionné et compétent, mais il manque souvent de formation sur les traumatismes.
Une avancée encourageante est l’intégration des soins tenant compte des traumatismes dans les nouvelles normes nationales pour les soins de longue durée (2023). Malheureusement, ces normes sont appliquées sur une base volontaire, ce qui signifie que la plupart des provinces n’ont pas encore commencé à les mettre en œuvre.
Agrément Canada, qui accrédite environ deux tiers des centres de soins de longue durée au Canada, a intégré cette norme à ses évaluations. La Commission on Accreditation of Rehabilitation Facilities (CARF), un organisme international qui accrédite plus de 20 % des centres de soins de longue durée canadiens, a déjà intégré la pratique tenant compte des traumatismes à ses critères d’agrément.
Toutefois, sans obligation de formation dans ce domaine, les ressources limitées et le manque de personnel font que les comportements difficiles des résidents sont encore trop souvent gérés par la médication.
Dans une étude publiée en 2022, nous avons constaté que 53 % des membres du personnel soignant estimaient qu’au moins un des résidents dont ils s’étaient occupés au cours des deux semaines précédentes avait des antécédents de traumatisme psychologique. Bien que cette étude n’ait pas abordé spécifiquement cette question, il est tout à fait possible que certains résidents présentent à la fois des symptômes de TSPT et des comportements réactifs associés à la démence.
Il est évident que les prestataires de soins de longue durée ont besoin de davantage de soutien et de formation pour répondre aux besoins complexes de leurs résidents. Mais la formation, à elle seule, ne suffira pas.
Les principes des soins tenant compte des traumatismes de la U.S. Substance Abuse and Mental Health Services Administration (SAMHSA) reposent notamment sur la sécurité, la confiance et la transparence, le soutien par les pairs, la collaboration, l’autonomisation, la voix et le libre choix, ainsi que la prise en compte des réalités culturelles et historiques des résidents. Ces principes décrivent une transformation du fonctionnement des établissements, et non simplement une formation que le personnel suivrait avant de reprendre ses habitudes.
Le modèle de la SAMHSA précise les exigences pour la mise en œuvre de ces principes. Dans un centre de soins de longue durée, voici ce que cela signifie :
- La direction consacre des ressources financières concrètes aux soins tenant compte des traumatismes, plutôt que de se limiter à un énoncé de politique;
- Lors de l’évaluation à l’admission, les antécédents de traumatismes sont abordés au même titre que les médicaments et les allergies;
- Les espaces et les routines sont aménagés en tenant compte des traumatismes : choix d’un lieu privé pour les soins d’hygiène, recours à des moyens plus discrets que les alarmes lors des exercices d’évacuation et aménagement d’espaces calmes où le personnel peut se ressourcer;
- L’amélioration des résultats pour les résidents et des conditions de travail du personnel fait l’objet d’un suivi continu, au-delà du simple achèvement des modules de formation.
Les soins tenant compte des traumatismes ne devaient pas être facultatifs. Ils devraient être obligatoires, financés et évalués au même titre que toute autre norme obligatoire pour l’agrément.
Des soins qui ne tiennent pas compte des traumatismes peuvent causer de la souffrance aux résidents, notamment en ravivant involontairement des traumatismes passés. Ils peuvent aussi aggraver l’épuisement du personnel et le stress traumatique, au point de compromettre sa capacité à offrir des soins de qualité. De plus, un tel niveau de stress peut contribuer à un taux de roulement élevé du personnel.
Les résidents des centres de soins de longue durée méritent mieux.
Le personnel soignant est lui aussi affecté par les traumatismes
Le personnel soignant porte une grande part de ce fardeau. Des entrevues menées auprès de 24 membres du personnel soignant en Alberta ont révélé la même tendance : ces personnes étaient capables de décrire avec précision des comportements liés à un traumatisme, mais n’avaient reçu aucune formation leur permettant de les reconnaître comme tels. Elles ne disposaient d’aucun cadre d’intervention et ne considéraient même pas cette responsabilité comme faisant partie de leurs fonctions.
L’une d’elles a confié : « On a l’impression de ne pas compter. » Un tiers des personnes interrogées ont déclaré avoir été frappées, étranglées ou poursuivies par un résident qui semblait revivre un souvenir traumatisant, selon les chercheurs.
Les effets sur la santé mentale du personnel soignant sont mesurables. Dans le cadre d’un sondage mené en 2024 auprès de plus de 2 200 membres du personnel soignant dans 61 établissements de l’Alberta, près d’une personne sur cinq a obtenu un résultat positif au test de dépistage du TSPT. Une analyse connexe menée par le programme de recherche Translating Research in Elder Care (TREC) de l’Université de l’Alberta a révélé que l’usure de compassion, c’est-à-dire les effets d’une exposition répétée et indirecte à la détresse des résidents, était fortement associée à un résultat positif au dépistage du TSPT. Cette association était plus marquée que celle observée avec tout autre facteur lié au milieu de travail.
Autrement dit, les soins tenant compte des traumatismes ne concernent pas uniquement la sécurité des résidents. Ils constituent aussi un enjeu de rétention du personnel dans un secteur déjà confronté à une pénurie de main-d’œuvre et qui ne peut se permettre de perdre davantage de travailleurs expérimentés.
Nous devons offrir une formation sur les traumatismes à l’ensemble du personnel des centres de soins de longue durée et mettre en place des programmes d’aide aux employés pour aider le personnel de première ligne à composer avec le stress lié au travail. Les centres de soins de longue durée au Canada subissent encore les contrecoups de la pandémie de COVID-19, qui a elle-même constitué une expérience traumatisante.
Les soins en foyers pour aînés doivent tenir compte des traumatismes des résidents
Il faut également mettre en place un dépistage systématique des traumatismes chez les résidents et proposer des programmes adaptés à leurs besoins sensoriels, dans un environnement sécuritaire. Des approches dont l’efficacité est étayée par la recherche, comme la musique, la danse, le yoga et la zoothérapie, peuvent contribuer à atténuer les réactions liées aux traumatismes. Fondés sur la neurobiologie et la recherche sur les traumatismes, ces programmes, lorsqu’ils sont bien conçus et mis en œuvre, favorisent la confiance, le sentiment de sécurité et l’autonomie, tout en tenant compte des réalités culturelles.
Les traumatismes vécus par les résidents et le personnel touchent toutes les personnes impliquées dans la prestation des soins, qu’il s’agisse des résidents, de leurs familles, du personnel de première ligne ou des gestionnaires. Il est temps que les soins tenant compte des traumatismes deviennent la norme et que le gouvernement rende obligatoire et finance la formation partout au pays.
Le gouvernement fédéral doit jouer un rôle de premier plan et cesser de considérer les soins de longue durée comme un domaine relevant exclusivement des provinces. Le financement fédéral consacré à la santé mentale du personnel pendant et après la pandémie de COVID-19 montre bien qu’un leadership fédéral fort est possible. Les solutions existent.
Les résidents des centres de soins de longue durée méritent de se sentir pleinement pris en charge, dans leur milieu de vie, par un personnel compétent, soutenu et bien encadré, tout au long de leurs dernières années.

