Le 28 mai 2026, la France a adopté une proposition de loi visant à abroger officiellement le Code Noir, l’ordonnance de 1685 qui avait encadré l’esclavage dans les colonies françaises. Le vote est survenu quelques jours après le 25e anniversaire de la loi Taubira, adoptée en 2001, qui reconnaissait la traite négrière transatlantique et l’esclavage comme des crimes contre l’humanité.
Cette décision a fait de la France le premier pays au monde à adopter une telle mesure mémorielle.
Quelques semaines plus tôt, le Canada choisissait une autre posture. Le 25 mars 2026, lors d’un vote historique à l’Assemblée générale des Nations Unies sur une résolution portée par le Ghana et l’Union africaine qualifiant la traite transatlantique des esclaves de « crime le plus grave contre l’humanité », le Canada s’est abstenu.
Cette abstention ne peut être réduite à un simple détail diplomatique. Elle révèle un malaise persistant face au passé esclavagiste et colonial du Canada et face aux conséquences actuelles de cette histoire sur les politiques de mémoire, de reconnaissance et de santé publique. Elle vient perturber le développement identitaire et le sens d’appartenance des descendants africains vivant sur ce territoire.
Un passé esclavagiste encore méconnu
L’histoire du Canada continue trop souvent de se raconter à travers le mythe d’un pays ayant uniquement servi de refuge aux personnes fuyant l’esclavage aux États-Unis par le chemin de fer clandestin. Cette histoire existe, mais elle est incomplète.
Le Canada a aussi pratiqué l’esclavage sur son propre territoire pendant plus de deux siècles. Des personnes africaines et autochtones ont été réduites en esclavage en Nouvelle-France puis sous le régime britannique. Au Québec, l’histoire de Marie Angélique — accusée d’avoir incendié Montréal après avoir appris qu’elle risquait d’être vendue — demeure l’un des symboles les plus connus de cette réalité historique.
Des institutions universitaires, des fortunes et des structures sociales se sont également développées dans un contexte marqué par cette exploitation humaine. Pourtant, cette dimension de l’histoire canadienne demeure largement absente de la mémoire collective.
En 2018, le Canada a reconnu officiellement la Décennie internationale des personnes d’ascendance africaine proclamée par les Nations Unies. Plusieurs y ont vu l’occasion de faire progresser un véritable travail de mémoire, de justice et de réparation. Mais, avec le temps, l’attention politique et institutionnelle accordée aux réalités des communautés afrodescendantes semble s’être essoufflée.
Or, il ne peut y avoir de véritable guérison collective sans reconnaissance historique.
Un enjeu de santé publique
Les séquelles de l’esclavage ne relèvent pas uniquement du passé. Elles traversent encore les familles, les institutions et les trajectoires sociales.
Depuis plusieurs années, des démarches sont entreprises pour encourager l’ouverture d’un dialogue national sur les conséquences historiques et contemporaines de l’esclavage au Canada. Parmi les demandes formulées figurent la reconnaissance officielle de cette histoire, le soutien à la recherche, l’éducation publique, la création d’espaces de mémoire ainsi qu’une meilleure prise en compte des conséquences intergénérationnelles sur la santé mentale des communautés noires.
Ces enjeux sont particulièrement importants dans le domaine de la santé publique.
Certaines avancées ont pourtant vu le jour : financement d’organismes communautaires, développement de recherches culturellement adaptées et reconnaissance croissante du racisme comme déterminant social de la santé. Mais ces progrès demeurent fragiles.
Au printemps 2026, l’Agence de la santé publique du Canada a mis fin à un groupe de travail expert consacré à ces enjeux quelques jours seulement après l’abstention canadienne au vote de l’ONU. Une telle décision illustre les difficultés persistantes à inscrire durablement ces questions dans les politiques publiques.
Construire des espaces transdisciplinaires capables de réfléchir sérieusement à la prévention du suicide, à la promotion de la santé mentale et aux réalités des communautés africaines, caribéennes et noires exige des années de confiance et de collaboration. Dissoudre de telles initiatives fragilise davantage des populations déjà confrontées à des inégalités persistantes en matière de soins, de logement, d’emploi et de reconnaissance sociale.
Santé mentale, mémoire et transmission des traumatismes
Depuis longtemps, chercheurs, cliniciens et intervenants communautaires s’intéressent aux liens entre esclavage, colonisation, racisme et santé mentale. Plusieurs travaux ont exploré la manière dont les traumatismes historiques peuvent se transmettre d’une génération à l’autre, affectant l’estime de soi, le sentiment d’appartenance et les trajectoires de santé.
Ces réflexions ne concernent pas uniquement les descendants des personnes réduites en esclavage. Elles interrogent la capacité des sociétés à reconnaître leur propre histoire, condition essentielle pour construire une véritable diversité, une véritable équité et une véritable inclusion.
Frantz Fanon analysait déjà les conséquences psychiques profondes de la colonisation, de la déshumanisation et de la violence historique. Dans Les Damnés de la Terre, il montrait comment le refus de reconnaître certaines violences finit par affecter autant les personnes opprimées que les sociétés qui cherchent à oublier leur responsabilité historique.
Une société qui refuse de regarder honnêtement son passé compromet sa capacité à construire une justice équitable. Une démocratie qui évite certaines vérités historiques entretient des inégalités structurelles sous couvert de neutralité. Et un système de santé qui ignore les dimensions historiques et raciales des traumatismes risque de reproduire les mêmes exclusions qu’il prétend combattre.
Reconnaître pour mieux réparer
Reconnaître le passé esclavagiste du Canada ne signifie pas culpabiliser les générations actuelles. Il s’agit plutôt d’accepter qu’une partie de la prospérité collective du pays s’est construite sur l’exploitation et la déshumanisation de populations entières.
Cela signifie également comprendre que les inégalités actuelles en matière de santé mentale, de pauvreté, de discrimination ou de surreprésentation carcérale ne sont pas apparues spontanément. Elles s’inscrivent dans une histoire longue, dont les effets continuent de se faire sentir aujourd’hui.
La bioéthique nous enseigne qu’aucune guérison durable n’est possible sans vérité. Si le principe de bienfaisance peut guider l’action, mais il faut d’abord avoir le courage de reconnaître les formes malfaisance qui ont contribué à créer et perpétuer les blessures.
Aucun patient ne peut être soigné adéquatement si l’on refuse de nommer la source de sa blessure. Pourquoi en serait-il autrement pour des collectivités entières?
Le silence historique n’efface pas les blessures. Il les prolonge.
Le Canada doit donc entamer un véritable dialogue sur son passé esclavagiste, sur les formes contemporaines de racisme qui en sont les héritières et sur les politiques nécessaires pour réparer les préjudices qui persistent.
Reconnaître ne constitue pas la fin du processus. Mais c’est un premier geste essentiel vers la réconciliation et la réparation.

