Imaginons le scénario suivant. Votre enfant de neuf ans joue à un jeu sur une plateforme en ligne lorsqu’un autre joueur qu’il ne connaît pas commence à discuter avec lui. Ils deviennent amis et se mettent à jouer ensemble régulièrement. Il s’avère que cet autre joueur est un homme de 42 ans.

Un scénario similaire peut se produire sur Facebook, Instagram ou TikTok, où n’importe qui peut recevoir des demandes d’amitié ou d’abonnement de la part de n’importe quel autre usager, quel que soit son âge.

Cet exemple n’est pas hypothétique : la plateforme américaine de jeux en ligne Roblox fait l’objet de plus d’une centaine de poursuites judiciaires alléguant que des lacunes en matière de vérification de l’âge ont permis à des prédateurs de cibler des enfants.

Des risques réels pour les enfants et pour la vie privée

En présentant le projet de loi C-34, intitulé « Loi sur les médias sociaux sécuritaires », le gouvernement canadien a manifesté son inquiétude quant à la vulnérabilité des enfants dans les environnements numériques. La mesure phare de ce projet de loi est l’interdiction pour les moins de 16 ans de posséder des comptes sur les réseaux sociaux.

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Les défenseurs de la vie privée considèrent que les conséquences d’une telle interdiction seraient catastrophiques. Sur son blogue, un collègue de l’Université d’Ottawa, Michael Geist, mentionne qu’une interdiction des réseaux sociaux créerait une situation dans laquelle des dizaines de millions de Canadiennes et Canadiens qui ne sont pourtant pas visés par cette mesure seraient tenues de fournir une preuve d’âge pour accéder à des services en ligne.

Cela créerait, selon lui, une infrastructure permanente de collecte de données qui menacerait gravement leur vie privée. À son avis, le gouvernement devrait faire respecter l’obligation d’agir de manière responsable proposée par le projet de loi sans « mettre en place un système national de vérification d’identité ».

Les limites des solutions sans vérification de l’âge

D’autres groupes opposés à cette interdiction font valoir qu’elle fait peser la responsabilité sur les particuliers et les familles plutôt que sur les plateformes, et qu’elle enlève aux réseaux sociaux toute incitation à modifier la conception de leurs services afin de créer des espaces en ligne plus sûrs pour tous.

Par exemple, la Chamber of Progress — un groupe de défense des intérêts de l’industrie technologique qui représente de grandes entreprises technologiques comme Amazon, Google, Meta et Uber — a appelé le gouvernement canadien à exiger des plateformes qu’elles mettent en place des environnements numériques plus sûrs en proposant des contenus « adaptés à l’âge » grâce à des paramètres de sécurité par défaut. Bien que la proposition soit séduisante, ses défenseurs restent vagues quant à sa mise en œuvre.

En tant que chercheur qui s’intéresse à l’éthique de la modération des contenus, il me semble qu’identifier des contenus adaptés à l’âge parmi le flux incessant de publications sur les réseaux sociaux est une tâche herculéenne et hautement subjective. De plus, on ne voit pas très bien comment on pourrait autoriser les usagers plus âgés à consulter des contenus destinés aux adultes sans recourir à une forme quelconque de vérification de l’âge.

La Chamber of Progress préconise la création de comptes pour enfants similaires à ceux disponibles sur YouTube Kids, mais ceux-ci sont bien plus faciles à contourner qu’une vérification de l’âge : un enfant de neuf ans laissé sans surveillance peut tout simplement décider de créer un compte classique à la place.

Une piste prometteuse

Il faut également noter que d’autres options sont disponibles. Par exemple, la vérification de l’âge pourrait s’appuyer sur ce qu’on appelle les preuves à divulgation nulle de connaissance. Un tel système comporte trois étapes principales.

Tout d’abord, une organisation ayant accès à l’une de vos pièces d’identité — disons, une banque ou l’organisme public ayant délivré votre permis de conduire — vous fournit un certificat numérique, par exemple un jeton « 16+ » attestant que vous avez plus de seize ans. Ensuite, vous téléversez ce jeton dans un portefeuille numérique géré par un tiers indépendant.

Enfin, lorsque vous tentez d’accéder à une plateforme soumise à une restriction d’âge, vous autorisez ce tiers à partager le jeton avec la plateforme. Grâce à ce système, la plateforme apprend uniquement que vous êtes âgé de plus de seize ans, sans avoir accès aux autres informations figurant sur votre pièce d’identité (nom, âge exact, sexe, traits physionomiques, etc.). Quant au tiers qui gère votre portefeuille numérique, il ne sait pas à quelle plateforme vous essayez d’accéder. Aucune des parties n’a, à elle seule, accès à l’ensemble de ces informations.

Bien qu’il s’agisse d’une technologie prometteuse, les preuves à divulgation nulle de connaissance sont toujours en développement et les mises en œuvre actuelles sont loin d’être parfaites. Par exemple, l’application de vérification de l’âge de l’Union européenne, lancée en avril 2026, a fait l’objet de vives critiques pour avoir été piratée en quelques minutes.

Concrètement, les experts en sécurité informatique s’inquiètent du fait que des usagers avertis parviennent à obtenir une preuve d’âge valide sans fournir une véritable preuve d’identité. Tant que la vérification du passeport et la correspondance faciale s’effectuent entièrement sur l’appareil de l’usager plutôt que d’être validées de manière indépendante, il demeure possible de contourner la vérification en manipulant les données transmises par l’application.

D’autres ont souligné que les preuves à divulgation nulle de connaissance comportent un risque d’exclusion. À l’échelle globale, de nombreuses personnes ne disposent pas d’une pièce d’identité officielle. Enfin, certains risques liés à la vie privée subsistent. Même si les jetons contiennent très peu d’information sur les usagers, ceux qui les reçoivent pourraient en déduire davantage, surtout s’ils ont accès à d’autres indices : l’identité de l’émetteur du certificat, la localisation de l’usager ou encore le site web sur lequel la preuve est utilisée.

Une technologie encore imparfaite

Cela dit, les preuves à divulgation nulle de connaissance ont des mérites importants, surtout lorsqu’on les compare aux alternatives existantes. À vrai dire, si le Canada ne développe pas son propre système de vérification de l’âge, les plateformes risquent de développer leurs propres systèmes, et le résultat pourrait être plus préoccupant encore.

L’exemple de Roblox mérite ici d’être discuté. En guise de réponse aux poursuites judiciaires, la plateforme exige désormais que tous les usagers souhaitant clavarder avec d’autres fournissent une photo de leur visage, c’est-à-dire une donnée biométrique, afin d’estimer leur âge. Les usagers sont ensuite regroupés par tranche d’âge, ce qui empêche notamment les adultes de discuter avec des enfants de moins de 16 ans.

Que préfère-t-on ? Que des organismes accrédités et réglementés par le gouvernement canadien émettent et gèrent des jetons numériques que vous pourriez ensuite partager avec des plateformes ? Ou qu’une plateforme américaine de jeux en ligne prenne l’initiative de collecter vos données biométriques ? La première option me semble préférable. Afin d’éviter toute atteinte à la vie privée, nous pourrions bien sûr autoriser des inconnus à contacter librement nos enfants sur les réseaux sociaux, mais, en tant que parent, cette option me semble loin d’être idéale.

Cela ne signifie pas pour autant que le projet de loi C-34 soit exempt de défauts. Dans sa forme actuelle, il n’explique pas en détail comment les usagers mineurs seront protégés s’ils parviennent à contourner l’interdiction, comme certains s’attendent à ce qu’ils le fassent.

Roblox, que le projet de loi ne considère pas comme un réseau social, risque également d’échapper à son champ d’application. Notons que le projet de loi autorise néanmoins le gouverneur en conseil à désigner ultérieurement de nouvelles catégories de services en ligne présentant un risque important pour les enfants, ce qui pourrait permettre d’inclure des plateformes comme Roblox dans son champ d’application.

Le bien-fondé d’une interdiction générale des réseaux sociaux pour les moins de 16 ans est discutable. L’enjeu est plutôt de déterminer si l’objection relative à la vie privée soulevée contre le projet de loi C-34 est décisive, puisque les options existantes visant à garantir la sécurité en ligne des enfants comportent elles aussi des risques importants pour la vie privée.

Pour protéger les mineurs dans les environnements numériques, la voie à suivre ne consiste sans doute pas à jeter l’éponge, mais plutôt à développer des technologies qui permettent de mieux protéger les enfants tout en réduisant au minimum les atteintes à la vie privée des usagers.

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Étienne Brown

Étienne Brown est professeur agrégé de philosophie à l'Université d'Ottawa, où il est également chercheur au Centre de recherche en droit, technologie et société. Ses recherches actuelles portent sur l'éthique et la philosophie politique des plateformes numériques et de l'intelligence artificielle.

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