Les intentions de vote au Québec demeurent serrées en vue des élections générales d’octobre 2026. Selon les agrégateurs de sondages, deux partis — le Parti québécois (PQ) et le Parti libéral du Québec (PLQ) — se disputent la tête des intentions de vote, tandis que la Coalition avenir Québec (CAQ), le Parti conservateur du Québec (PCQ) et Québec solidaire (QS) suivent à différentes distances.

Dans un tel contexte, les projections électorales occupent une place grandissante dans la couverture médiatique. Les électeurs ne sont plus seulement exposés à des intentions de vote. Ils sont aussi exposés à des projections de sièges, des probabilités de victoire et des scénarios de gouvernement majoritaire ou minoritaire.

Cette évolution soulève une question importante : ces nouvelles formes d’analyse influencent-elles davantage les électeurs que les sondages eux-mêmes ?

Les sondages influencent moins les électeurs qu’on le croit

Dans un article publié dans Options politiques en 2018, nous avions examiné l’influence des sondages sur le comportement électoral. Nos résultats allaient à l’encontre d’une idée souvent avancée selon laquelle les électeurs auraient tendance à se rallier au parti perçu comme gagnant.

En fait, les personnes qui suivent les sondages sont généralement plus scolarisées et plus intéressées par la politique. Elles sont aussi davantage susceptibles d’aller voter et de maintenir leur intention de vote pendant la campagne.

Rien n’indique aujourd’hui que ce profil ait fondamentalement changé. Toutefois, l’environnement informationnel entourant les campagnes électorales, lui, s’est transformé.

Les agrégateurs ont changé la façon de présenter les sondages

Au cours des dernières années, les agrégateurs de sondages ont pris une place importante dans l’espace médiatique. Ces plateformes combinent les résultats de plusieurs sondages afin de produire des estimations consolidées des intentions de vote, mais aussi des projections de sièges et des probabilités de victoire.

Des sites comme Qc125, Poll Tracker de CBC de même que Wikipédia, permettent aux électeurs de suivre l’évolution des appuis aux partis presque en temps réel. Ces agrégateurs font œuvre utile : ils donnent une vue d’ensemble des tendances et permettent de comparer différents sondages.

Interdire les sondages électoraux est une mauvaise idée

Les sondages influencent-ils le comportement des électeurs ?

Mais ces outils ne se limitent pas à mesurer l’état de l’opinion publique. Qc125 et Poll Tracker proposent des simulations électorales complexes qui reposent sur différentes hypothèses statistiques.

Au Québec, le scrutin uninominal à un tour produit souvent des distorsions entre le vote populaire et le nombre de sièges. Ces projections peuvent varier sensiblement à partir de faibles écarts dans les intentions de vote.

Quand les probabilités deviennent des prédictions

Les probabilités de victoire ne sont pas interprétées de la même manière que les intentions de vote. Les estimations des probabilités de gagner présentent un plus grand potentiel d’influence sur les comportements électoraux et particulièrement sur l’abstention.

L’élection présidentielle américaine de 2016 illustre bien ce phénomène. À la veille du scrutin, plusieurs agrégateurs estimaient qu’Hillary Clinton avait de très fortes chances de battre Donald Trump. Après l’élection, l’American Association for Public Opinion Research a soulevé l’hypothèse que ces probabilités élevées (de 70 % à 99 %) aient pu contribuer à démobiliser certains électeurs démocrates.

Une étude expérimentale menée en 2018 par Messing et ses collègues va dans le même sens. Les chercheurs ont montré que les répondants à qui l’on présentait des probabilités de victoire avaient davantage tendance à les considérer comme des certitudes que ceux exposés uniquement aux intentions de vote. Les partisans du candidat en tête étaient aussi légèrement moins enclins à dire qu’ils iraient voter. Enfin, environ 10 % des répondants confondaient les probabilités de victoire avec les intentions de vote elles-mêmes.

Le cas particulier du Québec

Le système électoral québécois rend les projections particulièrement sensibles aux variations dans les intentions de vote.

Par exemple, le 14 mai 2026, Qc125 estimait les intentions de vote à environ 30 % pour le PQ, 28 % pour le PLQ et 18 % pour la CAQ. À partir de ces données, l’agrégateur projetait un écart beaucoup plus important en sièges entre le PQ et le PLQ.

Or, de faibles variations dans les intentions de vote ou dans les hypothèses utilisées peuvent modifier substantiellement ces projections. Quelques points de pourcentage peuvent faire basculer un nombre important de sièges, comme le montre le tableau suivant.

Trois angles morts méritent donc d’être soulignés.

D’abord, les projections de sièges amplifient habituellement des écarts relativement faibles dans les intentions de vote. Ensuite, elles reposent sur des hypothèses statistiques qui sont rarement expliquées au grand public. Enfin, les probabilités de victoire peuvent marginaliser certains partis dans l’espace médiatique en donnant l’impression que l’issue de la course est déjà largement déterminée.

Cette situation est d’autant plus délicate que les sondages régionaux utilisés dans les projections de sièges reposent sur de petits échantillons comportant des marges d’erreur importantes.

Comment mieux présenter les probabilités électorales

Les projections et probabilités peuvent enrichir le débat public, à condition d’être présentées avec prudence.

Les médias se sont habitués à présenter les intentions de vote et à parler de marge d’erreur. Comment devraient-ils traiter les informations relatives aux probabilités pour éviter d’influencer le vote et même d’induire les électeurs en erreur ? Ils pourraient s’assurer de présenter les intentions de vote en même temps que les probabilités et de mentionner que celles-ci font l’hypothèse que les changements dans les intentions de vote se répercutent également dans les circonscriptions.

Les probabilités de gouvernement minoritaire devraient également être davantage mises en évidence, puisqu’elles reflètent souvent mieux l’incertitude réelle de la course.

Enfin, les agrégateurs pourraient présenter plus systématiquement des scénarios alternatifs illustrant l’effet que de faibles changements dans les intentions de vote peuvent avoir sur les projections de sièges.

Une influence surtout indirecte

Les sondages demeurent un outil utile pour comprendre l’évolution de l’opinion publique. Mais à mesure que les projections de sièges et les probabilités de victoire prennent davantage de place dans l’espace médiatique, la question n’est plus seulement de savoir ce que mesurent les sondages.

Elle est aussi de savoir comment ces chiffres sont présentés et interprétés — et comment ils peuvent, à leur tour, influencer la dynamique démocratique qu’ils cherchent à décrire.

L’influence des sondages sur le vote semble surtout indirecte : elle passe moins par les intentions de vote elles-mêmes que par la manière dont les probabilités et projections dérivées sont présentées, interprétées et utilisées par les électeurs, les médias et les partis politiques.

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Claire Durand

Claire Durand est professeure titulaire au département de sociologie à l’Université de Montréal et ancienne présidente de l’Association mondiale pour la recherche sur l’opinion publique. Twitter @clairedurand

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