« The old order is not coming back—nostalgia is not a strategy », a affirmé Mark Carney à Davos. Pour le Canada, cette fin d’illusion n’a rien d’inédit. Depuis la Confédération, sa trajectoire stratégique est structurée par une asymétrie géopolitique avec les États-Unis. Les tensions plus récentes (tarifs douaniers, pressions entourant la 5G) ne font que rendre visible une dynamique ancienne.
Lorsque les Américains ont tenté d’envahir le Québec en 1775-1776, ils se présentaient déjà comme des « libérateurs ». La souveraineté canadienne ne s’est pas construite en opposition à la puissance américaine, mais dans son ombre immédiate.
Dans ce contexte, la stratégie historique du Canada n’a pas été la dissuasion, mais une discipline calculée. Ce voisinage n’a jamais été neutre. Il a toujours impliqué un choix implicite : accepter l’asymétrie ou risquer l’isolement.
Une dépendance institutionnalisée
Au cours du XXᵉ siècle, le Canada a opté pour un alignement profond avec son voisin en matière de défense, grâce au Commandement de la défense aérospatiale de l’Amérique du Nord (NORAD), aux ententes commerciales et à la diplomatie.
Ce choix a garanti une stabilité précieuse, mais il a aussi institutionnalisé une dépendance asymétrique. L’intégration économique est désormais si profonde qu’une séparation stratégique est devenue presque inconcevable. Cette dépendance réduit mécaniquement la capacité d’Ottawa à transformer ses désaccords politiques en actes concrets.
Cet équilibre est toutefois conditionnel. Même sous des administrations américaines plus multilatérales, les politiques industrielles, comme la loi américaine sur la réduction de l’inflation, privilégient clairement la résilience nationale au détriment de l’harmonie entre alliés. L’alignement canadien n’a donc jamais été aveugle. Il constitue une acceptation rationnelle d’une asymétrie géopolitique inévitable.
Arctique, ressources… et Inuits
Le principal levier stratégique du Canada réside dans ses ressources naturelles et sa géographie. Ses réserves d’énergie, ses minéraux critiques, son eau douce et son accès à l’Arctique le placent au cœur des futures compétitions géopolitiques. Cette réalité n’a jamais échappé à Washington, comme en témoignent les anciens plans militaires américains, tel le War Plan Red des années 1930, qui envisageait des opérations contre le Canada (analyse sur JSTOR).
Aujourd’hui, la fonte des glaces fait de l’Arctique la frontière stratégique la plus sensible. La souveraineté du Canada dans cette région ne repose pas uniquement sur des capacités militaires, mais sur un atout humain décisif : les communautés inuites. Leur présence permanente et leur gouvernance ancestrale constituent l’épine dorsale d’une souveraineté effective, bien plus difficile à contester qu’une simple présence militaire ponctuelle, comme le reconnaît la politique arctique du Canada.
Pourquoi les États-Unis soutiennent-ils les intérêts chinois dans l’Arctique ?
Intégrer le Groenland à l’Amérique du Nord doit être une priorité pour le Canada
Devant cette dynamique, Ottawa a toujours opté pour une approche graduelle et pragmatique, évitant soigneusement la confrontation. La modernisation de la défense, notamment dans la surveillance de l’Arctique, avance prudemment, comme le détaille la politique de défense « Protection, Sécurité, Engagement ». Les tentatives de diversification commerciale, comme le « pivot » vers l’Indo-Pacifique, se heurtent à la réalité physique : les flux logistiques et économiques du Canada restent majoritairement orientés vers le sud.
Le vernis diplomatique disparaît
Cette retenue reflète également une culture politique intérieure méfiante envers une militarisation trop ostensible. Pourtant, dans cette relation asymétrique, le Canada dispose d’un levier d’influence majeur et souvent sous-estimé. En tant que membre essentiel de l’alliance des Five Eyes, le Canada n’est pas un acteur subalterne, mais un fournisseur indispensable de valeur stratégique. Dans l’ombre, il exerce ainsi une influence sans rapport avec son poids militaire conventionnel.
La présidence de Donald Trump n’a pas créé la pression américaine sur le Canada ; elle en a simplement retiré les ornements diplomatiques. La rhétorique transactionnelle et les tarifs punitifs ont exposé avec brutalité une réalité structurelle. Après Trump, le ton peut s’adoucir, mais les fondamentaux perdureront. La concurrence stratégique avec la Chine, le réancrage industriel (reshoring) et la course aux ressources continueront de façonner les attentes de Washington envers son voisin du Nord. Les États-Unis verront de plus en plus les atouts canadiens — énergétiques, miniers, arctiques — comme des extensions de leur propre profondeur stratégique continentale.
Reconfiguration stratégique dans l’interdépendance
Si l’ordre international d’hier ne revient pas, le Canada ne peut plus gérer son asymétrie avec les États-Unis comme une donnée intangible. L’environnement stratégique évolue vers des logiques continentales, industrielles et sécuritaires plus dures. Dans ce mouvement, les ressources, l’Arctique et l’économie canadienne tendent à être intégrés à la profondeur stratégique américaine.
Ottawa doit donc agir sur plusieurs leviers simultanément :
- Affirmer une présence arctique crédible et permanente.
- Maîtriser les chaînes de valeur des minéraux critiques au lieu d’en rester exportateur.
- Se doter d’instruments industriels capables de répondre aux politiques américaines de réancrage.
- Et surtout, transformer la diversification économique et stratégique en véritable outil de négociation.
L’ouverture vers l’Europe et l’Indo-Pacifique ne doit plus être perçue comme un simple geste diplomatique. Structurée par des accords industriels, énergétiques et technologiques durables, elle peut élargir les marges de manœuvre d’Ottawa et modifier subtilement le rapport de force continental.
La géographie impose l’interdépendance. Elle ne condamne pas à la passivité. L’asymétrie restera une constante.
La question décisive est désormais celle-ci : le Canada choisira-t-il d’utiliser la diversification pour redéfinir les termes de son intégration continentale, ou continuera-t-il à en accepter les paramètres tels qu’ils lui sont proposés ?

