(English version available here)

Diversifier les exportations canadiennes sera difficile. Le poids économique des États-Unis et la proximité géographique rendent ce marché particulièrement attrayant pour les entreprises canadiennes. Depuis des décennies, nombre d’entre elles adaptent d’ailleurs leurs produits et services aux particularités du marché américain.

Mais il y a des raisons d’espérer. La transition énergétique, l’adaptation aux changements climatiques, l’essor de l’intelligence artificielle, le recul de la mondialisation, la hausse des dépenses dans la défense ainsi que le vieillissement de la population font émerger de nouveaux risques, mais créent aussi des possibilités pour les entreprises canadiennes.

Pour accroître leurs exportations vers des marchés autres que celui des États-Unis, les entreprises devraient tenir compte de ces tendances mondiales dans leurs plans. Les marchés où la demande devrait augmenter, ou dans lesquels les entreprises concurrentes rencontrent des difficultés, offrent aux sociétés canadiennes des occasions de s’implanter. Or, nombre d’entre elles peinent à planifier au-delà de cinq ans. Elles privilégient les résultats trimestriels, manquent de ressources pour planifier à long terme ou consacrent toute leur énergie aux pressions concurrentielles immédiates.

Même les entreprises qui planifient à plus long terme ne disposent pas toujours des ressources financières nécessaires pour se positionner adéquatement. Quant aux investisseurs, ils redoutent l’incertitude liée au fait d’investir les premiers dans un domaine encore peu éprouvé, surtout lorsque les projets nécessitent d’importants investissements en capital et que les retombées potentielles ne se concrétiseront qu’à long terme.

Le gouvernement peut contribuer davantage à combler ces lacunes en fournissant de l’information et des analyses sur les possibilités futures, en renforçant les politiques qui réduisent les incertitudes susceptibles de dissuader les investisseurs et en améliorant le soutien offert aux petites entreprises prometteuses.

Signes d’une transformation mondiale majeure

L’Agence internationale de l’énergie affirme que le monde entre dans une « ère de l’électrification », caractérisée par une hausse de la demande d’électricité dans les secteurs des transports, du bâtiment, des centres de données et de l’industrie, ainsi que par une part croissante des sources d’énergie propres dans la production d’électricité.

La demande de minéraux critiques devrait augmenter considérablement au cours des prochaines décennies, tout comme les dépenses consacrées aux batteries et à la défense. L’électrification et les centres de données feront croître la demande d’énergie propre, mais aussi celle de composants nécessaires aux chaînes d’approvisionnement (transformateurs, câbles, acier électrique, éoliennes, bornes de recharge pour véhicules électriques et électrolyseurs).

L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) considère l’intelligence artificielle (IA) comme une technologie d’application générale, comparable à l’ordinateur ou à la machine à vapeur, dont les répercussions sur l’économie mondiale pourraient être profondes. Son adoption croissante stimulera la demande de produits et de technologies comme les semi-conducteurs, les systèmes de refroidissement des centres de données et la photonique.

Parallèlement, la mondialisation ralentit, le climat change, la population vieillit, les dépenses de défense augmentent et les relations commerciales se restructurent.

La fréquence accrue des vagues de chaleur, des sécheresses, des feux de forêt et des inondations attribuables aux changements climatiques stimulera la demande de systèmes de climatisation, de refroidissement urbain, de filtration et de traitement de l’eau, d’irrigation de précision, de solutions de gestion des feux de forêt et de barrières contre les inondations.

Le vieillissement de la population entraînera également une hausse de la demande de soins de santé, de technologies de la santé (dispositifs médicaux, télémédecine, applications de santé) ainsi que d’expériences de voyage destinées aux personnes âgées.

La question est de savoir si les entreprises disposent de l’information nécessaire pour comprendre ces tendances mondiales et si elles planifient suffisamment pour en tirer parti.

Un problème de planification et d’investissement à long terme

Le professeur Jan Oliver Schwarz fait valoir que les entreprises confondent souvent la connaissance des tendances à court terme avec la planification stratégique à long terme. Ce manque de vision prospective pourrait limiter la capacité du Canada à diversifier ses échanges commerciaux.

Mais même lorsqu’elles connaissent les tendances et les possibilités qui se dessinent, les entreprises peuvent avoir du mal à attirer les investissements nécessaires pour s’y préparer.

L’incertitude des marchés peut dissuader les investisseurs. Elle peut découler de l’évolution rapide des technologies, des politiques gouvernementales ou de la concurrence mondiale. Il est encore plus difficile d’attirer des investisseurs lorsqu’un produit nécessite d’importants investissements en capital et que sa rentabilité ne peut être attendue qu’après un certain temps.

Les entreprises ont également plus de mal à soutenir la concurrence mondiale lorsqu’elles peinent à prendre de l’expansion au Canada. Les clients étrangers veulent souvent voir que les produits se vendent déjà sur le marché intérieur, tandis que les organismes publics et les entreprises privées du pays hésitent souvent à prendre des risques en misant sur un nouveau produit ou une nouvelle technologie.

Le cas de De Havilland

L’été dernier, les violents feux de forêt qui ont ravagé l’Europe ont mis en lumière une réalité préoccupante : la demande d’avions bombardiers d’eau de De Havilland dépasse déjà la capacité de production de l’entreprise canadienne. Cette possibilité de croissance des exportations aurait pu être anticipée, puisque les scientifiques préviennent depuis longtemps que les feux de forêt deviendront plus fréquents et plus intenses avec les changements climatiques.

Cette pénurie s’explique notamment par un déficit de production. Bombardier a cessé de fabriquer des avions bombardiers d’eau en 2015. Aucun nouvel avion amphibie canadien n’a été construit avant 2022, année où De Havilland a lancé le Canadair 515. Entre-temps, la chaîne d’approvisionnement en pièces nécessaires à la fabrication de ces appareils s’était tarie.

De Havilland doit mettre en place une autre ligne de production pour répondre à la demande mondiale, mais l’entreprise souhaite obtenir la garantie d’un acheteur avant d’engager un tel investissement. Elle a indiqué qu’une commande nationale de 50 appareils suffirait à lui permettre d’aller de l’avant. Si elle tarde à agir, toutefois, des concurrents étrangers pourraient combler le manque.

Dans ce cas, la hausse de la demande mondiale de solutions de lutte contre les feux de forêt était prévisible et un produit canadien performant existait, mais personne n’a fait le lien entre ces éléments pour aider De Havilland à se positionner en vue de réussir sur les marchés d’exportation.

Mieux soutenir les stratégies des entreprises

Comme les marchés ne permettent pas toujours de repérer les possibilités à long terme, des interventions gouvernementales peuvent être nécessaires. Celles-ci devraient toutefois cibler les obstacles précis auxquels les entreprises se heurtent : elles devraient leur fournir de meilleures informations, réduire l’incertitude entourant les investissements et les aider à prendre de l’expansion au Canada.

Le gouvernement fédéral produit déjà des analyses prospectives par l’intermédiaire de Horizons de politiques Canada, et différents ministères élaborent des scénarios sur l’avenir et les tendances économiques. Toutefois, ces informations ne sont généralement pas présentées dans un format facilement exploitable dans les décisions des entreprises. Des organismes comme Exportation et développement Canada (EDC) et la Banque de développement du Canada (BDC) concentrent généralement leurs analyses de marché sur les tendances à court terme, même si EDC a publié certaines analyses sur les opportunités à plus long terme.

Pour aider les entreprises à planifier à long terme, le gouvernement devrait créer un bureau spécialisé qui combinerait l’analyse prospective et l’élaboration de scénarios avec une connaissance des capacités des entreprises canadiennes. Il serait coûteux pour chaque entreprise de recueillir individuellement ce type d’information.

Ce bureau pourrait réunir des analyses de Horizons de politiques Canada, d’EDC, de la BDC et d’autres ministères, ainsi que des contributions des provinces et des territoires. Il pourrait mettre en relation les perspectives de la demande mondiale à long terme avec les secteurs dans lesquels le Canada possède déjà des capacités ou pourrait en développer. Les informations seraient présentées dans un format permettant aux entreprises de les intégrer à leur planification et de s’en servir pour attirer des investissements.

Combien les Canadiens sont-ils prêts à payer pour diversifier le commerce ?

Mais l’information ne suffira pas à dissiper l’incertitude. Beaucoup de choses peuvent changer lorsqu’on planifie sur un horizon de 10 à 20 ans. Les technologies, les politiques, les prix ou le contexte concurrentiel pourraient évoluer autrement que prévu. Le gouvernement pourrait réduire les risques liés aux investissements au moyen de politiques industrielles novatrices offrant une plus grande prévisibilité des prix, garantissant l’achat d’une quantité minimale de produits ou prévoyant des prises de participation dans des projets.

Le gouvernement fédéral dispose déjà de moyens pour aider les entreprises à se développer sur les marchés mondiaux, notamment par l’intermédiaire de sociétés d’État et de fonds publics. Il devra toutefois adopter une perspective à plus long terme pour repérer les occasions d’affaires avant qu’elles ne deviennent évidentes. Par exemple, si quelqu’un avait mis en relation les scénarios climatiques et la capacité de production de De Havilland, l’entreprise aurait peut-être obtenu beaucoup plus tôt le soutien nécessaire à la construction d’une deuxième usine.

Les entreprises ont également besoin d’aide pour prendre de l’expansion au Canada avant de pouvoir devenir des acteurs majeurs à l’étranger. Un rapport du Conseil canadien des innovateurs préconise un financement qui augmente avec la croissance des secteurs, des marchés publics qui donnent leur chance aux entreprises en démarrage, une meilleure coordination des programmes gouvernementaux et un soutien accru au recrutement de talents.

Le gouvernement fédéral a pris plusieurs mesures pour inciter les caisses de retraite, les assureurs et les investisseurs institutionnels à investir davantage au Canada. Dans son budget de 2025, il a également prévu 750 millions de dollars pour soutenir les entreprises qui se heurtent à des obstacles au début de leur croissance. Il a par ailleurs instauré une politique d’achat canadien dans les marchés publics afin d’aider les entreprises à accroître leur production. Il sera essentiel de veiller à ce que ces mesures ne ciblent pas uniquement les secteurs à la mode afin de concrétiser le potentiel à long terme.

Une politique commerciale tournée vers l’avenir

Jusqu’à présent, les efforts de diversification commerciale se sont surtout concentrés sur les tendances à court terme et les capacités existantes. Pourtant, compte tenu de l’ampleur des transformations mondiales, il importe de mieux tenir compte des tendances à long terme. Les gouvernements auront besoin d’analyses solides pour évaluer la demande future par secteur et par produit. Les scénarios devront intégrer les évolutions possibles des technologies, du climat, des politiques publiques, de la démographie et de la concurrence.

Bien menée, cette approche renouvelée aidera les entreprises canadiennes à prendre de l’expansion au pays, à gérer l’incertitude et à intégrer des objectifs à long terme dans leurs plans d’affaires. Elle pourrait non seulement diversifier davantage les exportations, mais aussi renforcer la position du Canada dans l’économie mondiale.

Une réaction à cet article ? Options politiques accueille vos propositions de textes. Voici comment soumettre un commentaire ou votre propre analyse.

Vous pouvez reproduire cet article d’Options politiques en ligne ou dans un périodique imprimé, sous licence Creative Commons Attribution. Les photos ne peuvent pas être republiées.

Rachel Samson photo

Rachel Samson

Rachel Samson est vice-présidente à la recherche à l'Institut de recherche en politiques publiques. Elle dirige une équipe menant des recherches sur l'accessibilité financière, les compétences et la formation, la transformation des collectivités, la diversification du commerce et les politiques industrielles. Avant d'occuper ce poste, elle a été directrice de la recherche sur la croissance propre à l’Institut climatique du Canada. Rachel a également travaillé pendant 15 ans comme économiste et cadre au sein du gouvernement fédéral, et pendant cinq ans comme consultante indépendante.

Nicolas Côté photo

Nicolas Côté

Nicolas Côté est associé de recherche à l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), où il se consacre à la diversification des échanges commerciaux et à la résilience économique du Canada. Il a travaillé pendant trois ans comme analyste des politiques au sein du gouvernement fédéral. Il est titulaire d’une maîtrise en politiques publiques de l’Université de la Colombie-Britannique (UBC) et d’une maîtrise en anthropologie de l’Université de Toronto.

Pour aller plus loin