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Chaque jour, on nous rappelle la nécessité de réduire notre dépendance à l’égard du commerce avec les États-Unis. En 2025, la valeur totale des exportations canadiennes de biens et de services s’élevait à un peu plus de 1 000 milliards de dollars, dont 67 % étaient destinées aux États-Unis. Nos importations en provenance des États-Unis étaient à peine inférieures.

L’argument en faveur de la  diversification de nos échanges commerciaux est en partie économique, mais il repose aussi sur le renforcement de notre souveraineté et de notre sécurité nationale, notamment dans le contexte des droits de douane punitifs imposés par le président américain Donald Trump et de ses déclarations répétées sur le recours à la force économique pour faire du Canada le 51e État.

Compte tenu des arguments économiques solides et de longue date en faveur des échanges avec le marché le plus vaste et le plus riche du monde, situé juste à nos portes, une plus grande diversification commerciale aura presque certainement un coût.

Nous devrons engager des dépenses pour ouvrir de nouveaux marchés et mettre au point de nouveaux produits à y vendre – des marchés qui seront peut-être plus fiables, mais moins rentables que celui des États-Unis.

La résilience de nos chaînes d’approvisionnement aura elle aussi un coût, notamment parce qu’il faudra constituer des stocks d’intrants essentiels. Pour les produits que nous choisirons de fabriquer au Canada plutôt que de les importer de fournisseurs étrangers actuellement moins coûteux, nous devrons probablement composer avec des séries de production plus courtes et des coûts unitaires plus élevés.

Ainsi, même si nous pourrions finalement être en meilleure posture en renforçant notre résilience et notre souveraineté grâce à la diversification de nos échanges, nous ne serons probablement pas plus riches sur le plan strictement financier.

Combien les Canadiens seront-ils prêts à payer pour obtenir ces avantages ? Nous devons reconnaître l’existence de ces coûts et avoir une idée de l’ampleur des compromis à faire. C’est maintenant qu’il faut débattre.

Mais commençons par le début avant de revenir à ces coûts. Quels sont les objectifs fondamentaux que nous cherchons à atteindre grâce à une plus grande diversification commerciale ?

Croissance du revenu réel

L’un des objectifs de longue date de la politique publique canadienne consiste à améliorer notre niveau de vie matériel, généralement mesuré à l’aide du revenu réel moyen. Pendant des décennies, le fait d’entretenir des relations commerciales essentiellement libres avec les États-Unis a joué un rôle important dans l’atteinte de cet objectif.

Ces dernières années, cependant, la faible croissance de nos revenus réels et l’élargissement des écarts de revenus entre le Canada et les autres pays avancés suscitent de vives inquiétudes.

Donald Wright, ancien haut fonctionnaire, a qualifié la faible croissance de nos revenus réels de «promesse non tenue» envers la jeune génération. Il suit l’évolution des salaires réels moyens et des revenus médians réels dans l’ensemble de la population canadienne et montre que ces deux indicateurs ont progressé beaucoup plus lentement depuis le milieu des années 1970 qu’au cours des décennies précédentes.

Certains groupes, notamment les hommes âgés de 24 à 35 ans, ont même vu leurs revenus réels d’emploi diminuer au cours des quatre dernières décennies. Relancer la croissance des revenus stagnants des Canadiens est donc un défi que le gouvernement fédéral doit prendre très au sérieux.

Résilience des revenus

Il est nécessaire d’améliorer nos revenus, mais cela ne suffit plus. Nous devons également nous demander dans quelle mesure ces revenus résistent aux différents types de chocs.

Les ralentissements économiques chez nos partenaires commerciaux et les baisses des prix internationaux de nos exportations ont toujours été susceptibles de menacer les revenus des Canadiens. Le protectionnisme agressif de l’administration Trump accentue considérablement cette menace.

Une économie canadienne plus résiliente est une idée résiliente est une idée séduisante. Mais à quoi cela ressemble-t-il concrètement ?

Une plus grande résilience signifie que, lorsque surviennent d’importants chocs négatifs, nos entreprises peuvent plus facilement adapter leur offre de produits.

Les entreprises résilientes peuvent adapter leur participation aux chaînes d’approvisionnement nationales ou mondiales en se tournant vers des fournisseurs plus fiables lorsque des perturbations menacent leur accès à des intrants essentiels. Elles peuvent également réorienter leurs ventes, en délaissant les marchés où la rentabilité diminue au profit de ceux qui offrent de meilleures perspectives.

NDP leader David Eby walking away from a map showing trade routes in Canada and a large arrow heading west from B.C.
David Eby, chef du NPD en Colombie-Britannique, passe devant une carte des routes commerciales au Centre d’interprétation du port de Prince Rupert, en Colombie-Britannique, le lundi 28 septembre 2026. LA PRESSE CANADIENNE/Darryl Dyck

Les producteurs d’aluminium canadiens ont, par exemple, fait preuve d’une résilience inattendue face aux droits de douane élevés imposés par les États-Unis, principalement en réorientant leurs produits vers d’autres marchés. Cette situation s’explique toutefois en partie par le resserrement du marché mondial de l’aluminium provoqué par la fermeture du détroit d’Ormuz.

Les travailleurs sont eux aussi un élément important de la résilience d’une économie. Une main-d’œuvre capable de s’adapter est davantage en mesure de se réorienter vers d’autres entreprises, secteurs ou régions lorsque des chocs surviennent. Dans certains cas, l’acquisition de nouvelles compétences sera nécessaire.

L’incapacité à se réorienter ou à se reconvertir entraîne généralement une période de chômage prolongée et une baisse de revenus. À l’inverse, une plus grande capacité d’adaptation des travailleurs se traduira par des périodes de chômage plus courtes et une perte de revenus moindre.

Nous arrivons ainsi à deux objectifs de politique publique : le niveau du revenu moyen et la résilience de ce revenu face aux différents chocs.

Comme pour toute forme d’assurance, la plupart des gens sont prêts à payer un prix modeste pour éviter de subir un préjudice financier important. Autrement dit, si la diversification de notre commerce international peut renforcer la résilience de nos revenus, nous devrions être prêts à accepter des revenus moyens plus faibles en contrepartie. Mais le sommes-nous vraiment ?

Souveraineté et sécurité nationale

La souveraineté et la sécurité nationale du Canada sont actuellement mises à l’épreuve, principalement par les menaces ouvertes de Trump à l’intégrité territoriale du pays, mais aussi par la posture de plus en plus agressive de la Chine et de la Russie, qui constituent toutes deux une menace directe pour la souveraineté canadienne dans l’Arctique et pour la stabilité géopolitique globale.

Mais les vieilles préoccupations refont surface. La souveraineté canadienne est un enjeu aussi ancien que le pays lui-même. Elle a été l’une des principales motivations de la Confédération en 1867, lorsque les colonies britanniques d’Amérique du Nord ont conclu que leur avenir serait plus sûr en s’unissant plutôt qu’en affrontant individuellement la menace d’absorption par des États-Unis expansionnistes.

Les inquiétudes liées la souveraineté ont connu des hauts et des bas au cours des décennies suivantes. Mais à la fin de la Seconde Guerre mondiale et pendant plusieurs décennies par la suite, les Canadiens se sont rarement préoccupés de cette question. Ils avaient la certitude que leur participation à l’OTAN, ainsi que leur proximité et leur étroite amitié avec la plus grande puissance militaire du monde, leur permettaient de se concentrer sur d’autres priorités.

Mais, comme l’a fait valoir le premier ministre Mark Carney dans son discours très remarqué à Davos en janvier, cette époque est révolue.

Renforcer la souveraineté et la sécurité nationale du Canada est un projet complexe qui suppose une préparation militaire, la constitution de coalitions avec des alliés fiables et un équilibre délicat entre les tensions géopolitiques et les possibilités qu’offre une diplomatie internationale efficace.

Mais il comporte également d’importantes dimensions économiques.

Premièrement, la montée du protectionnisme américain au cours des dernières années a menacé nos perspectives dans plusieurs secteurs et régions clés, tout en mettant en évidence la nécessité d’accroître la résilience économique dans ces secteurs et au Canada en général.

Deuxièmement, ces mesures protectionnistes américaines se sont étendues à d’autres pays, augmentant le risque que le Canada se retrouve pris au milieu de conflits commerciaux entre les États-Unis et d’autres pays, notamment la Chine.

Troisièmement, la rhétorique de l’administration Trump a largement dépassé le cadre de la politique commerciale et a menacé la souveraineté du Canada et celle de ses alliés de l’OTAN.

Face à de telles menaces, les Canadiens sont naturellement amenés à se demander s’il ne faudrait pas revoir notre conception traditionnelle du commerce international : accorder moins d’importance aux gains économiques à court terme et davantage aux avantages pour la sécurité nationale qui découleraient d’une augmentation de la production intérieure de biens essentiels et d’une sécurisation de nos chaînes d’approvisionnement critiques.

Les débats sur les politiques commerciales ont donc considérablement évolué – et à juste titre.

Pendant près d’un demi-siècle après la Seconde Guerre mondiale, la politique canadienne, comme celle de nombreux autres pays, était principalement axée sur une plus grande libéralisation des échanges et sur les gains que celle-ci procurer au revenu réel moyen. À cette époque, il était tout à fait logique de mettre l’accent sur l’expansion des échanges avec les États-Unis, l’économie la plus importante et la plus dynamique au monde.

Comment le Canada pourrait-il se rapprocher considérablement de l’Europe

Aujourd’hui, toutefois, le Canada doit envisager le commerce international en reconnaissant clairement que le renforcement de notre souveraineté et de notre sécurité nationale pourrait nous obliger à accepter une croissance plus faible du revenu réel moyen.

L’ancien Premier ministre Stephen Harper l’a reconnu lors du récent Sommet canadien de l’investissement à Toronto, en déclarant : « Pour préserver cette souveraineté, nous devons réduire notre dépendance à l’égard des États-Unis. Cet effort aura un coût important, mais j’espère et je crois que les Canadiens sont capables et prêts à l’assumer. »

Un terrain inconnu

Nous entrons maintenant en territoire inconnu, ou du moins sur un terrain que nous avons depuis longtemps délaissé. L’imbrication de la politique économique et des enjeux de sécurité nationale, ce qu’on appelle désormais la géoéconomie, soulève des questions difficiles pour nous tous, et particulièrement pour Carney.

Quel niveau de perte économique les Canadiens sont-ils prêts à accepter en échange d’une résilience accrue et d’une sécurité nationale renforcée ?

Nous pouvons mesurer assez facilement le revenu moyen. Mais comment mesurer la sécurité nationale, et comment savoir quand nous en avons suffisamment ? Comment définir une « unité » de sécurité nationale et déterminer le moyen le plus efficace, sur le plan économique, de l’obtenir ?

Diversifier le commerce du Canada en développant nos relations avec des pays autres que les États-Unis, en produisant et en exportant de nouveaux types de produits et en repensant nos chaînes d’approvisionnement afin de les rendre moins vulnérables aux chocs contribuera à renforcer la résilience de nos revenus moyens.

Produire davantage de matériel militaire et d’intrants essentiels au Canada améliorera la fiabilité de nos chaînes d’approvisionnement critiques et renforcera notre sécurité nationale.

Mais toutes ces mesures auront un coût économique, qu’il ne faut ni dissimuler ni ignorer. Quelle sera l’ampleur de ces coûts et comment pouvons-nous les réduire au minimum ? Nous devons discuter de ces questions plus ouvertement. Et il n’y a pas de meilleur moment que  maintenant pour amorcer ce débat.

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Christopher Ragan

Chris Ragan est macroéconomiste. Ses travaux portent sur les politiques monétaire et budgétaire, tant sur le plan académique qu'en pratique. Il a été professeur d’économie et de politiques publiques à l’Université McGill pendant 37 ans et a fondé et dirigé l’École Max Bell de politiques publiques. Il est fellow principal de la Fondation Max Bell à l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), qui publie Options politiques.

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