L’accueil réservé cette semaine par le premier ministre Mark Carney aux dirigeants de l’Union européenne, à l’occasion du sommet Canada-UE à Montréal, marque une nouvelle étape dans le rapprochement diplomatique rapide entre Ottawa et Bruxelles. Ce rapprochement a déjà donné lieu à un partenariat en matière de sécurité et de défense, à des négociations en vue d’une « alliance pour l’avenir », même si la forme exacte que prendrait cette entente fait encore débat.  

Le moment choisi n’a rien d’un hasard. Alors que l’administration Trump se sert des droits de douane et des subventions industrielles comme leviers de pression dans le cadre de l’examen conjoint de l’ACEUM, dont les enjeux sont considérables, Ottawa a fait du doublement des exportations canadiennes vers les marchés autres que les États-Unis au cours de la prochaine décennie un objectif central de sa stratégie de sécurité économique. L’Union européenne, deuxième marché unique en importance au monde et l’un des partenaires démocratiques les plus proches du Canada, pourrait jouer un rôle central dans cette stratégie.

Lors de son allocution devant le Parlement européen à Strasbourg, en septembre 2026, Mark Carney a soutenu que le Canada et l’Europe devaient apprendre à « s’allier par fonction », une approche qui permettrait notamment au Canada d’accéder plus largement aux programmes européens dans les secteurs de l’industrie, de la défense et des technologies.

À la suite de l’accord historique conclu en février, qui fait du Canada le seul pays non européen à participer au fonds d’approvisionnement de défense SAFE, doté de 150 milliards d’euros, les projets de plans en vue du sommet de Montréal prévoient plusieurs mesures qui permettraient aux entreprises canadiennes de :

Pourquoi faut-il aller si loin alors que l’Accord économique et commerciale global (AECG), notre accord de libre-échange avec l’UE, a éliminé près de 99 % des droits de douane bilatéraux depuis son entrée en vigueur en 2017 ?

Neuf années d’expérience montrent que la suppression des droits de douane n’était qu’un point de départ. Dans le cas des relations commerciales avec l’Europe, du moins, les accords de libre-échange ne sont qu’un élément d’une stratégie plus vaste, qui doit aussi miser sur des partenariats stratégiques en matière de marchés publics et s’attaquer aux autres obstacles au commerce.

Neuf ans d’AECG

Le graphique 1 retrace l’évolution des exportations canadiennes avant et après l’entrée en vigueur provisoire de l’Accord, en septembre 2017. Elle met en évidence à la fois les progrès réalisés dans les échanges transatlantiques et les limites apparentes d’une stratégie reposant uniquement sur la réduction des droits de douane.

Dans le commerce des marchandises, les exportations canadiennes vers les 27 pays de l’UE (à l’exclusion du Royaume-Uni) ont bondi en 2018 après l’entrée en vigueur de l’AECG. Elles ont ensuite poursuivi leur progression avant de se stabiliser, comme les exportations vers les États-Unis, pendant la reprise économique postpandémique de 2021-2022 et la flambée mondiale des prix des matières premières.

Jusqu’en 2024, les exportations vers l’UE avaient progressé de 38 % en cumul, soit une hausse comparable à celle des exportations vers les États-Unis et vers le reste du monde (à l’exclusion des États-Unis, du Royaume-Uni et de l’UE). En 2025, elles se sont démarquées pour atteindre 42,8 milliards de dollars. Les droits de douane imposés par les États-Unis et la Chine ont notamment contribué à réorienter vers l’Europe les exportations canadiennes d’aluminium et de graines de colza (tableau 1.4.2), tandis que les volumes d’exportation de pétrole brut augmentaient.

Comme le montre le graphique 2, les exportations canadiennes de services commerciaux vers l’UE — notamment les services numériques, de recherche et développement et les services aux entreprises — ont bondi de 75 % entre 2017 et 2021. L’Irlande est exclue de cette comparaison, car la présence de sièges sociaux de multinationales et de pôles de propriété intellectuelle y fausse les données. Depuis 2021, toutefois, les exportations de services ont plafonné à 10,7 milliards de dollars, leur croissance étant inférieure à celle des exportations vers les États-Unis et le reste du monde.

L’AECG semble avoir eu un effet positif dans les secteurs où des droits de douane s’appliquaient auparavant. Les importations canadiennes de marchandises en provenance de l’UE ont ainsi augmenté de 61 %, pour atteindre 78,3 milliards de dollars en 2025 (calculs des auteurs à partir des données de Statistique Canada). L’accord a également favorisé les exportations de produits auparavant assujettis à des droits de douane élevés, comme certains produits alimentaires spécialisés, et permis la mise en place de comités bilatéraux sur la réglementation et les matières premières.

Pourtant, la suppression des droits de douane ne suffit pas à expliquer les gains commerciaux du Canada en Europe. Avant l’entrée en vigueur de l’AECG, environ les trois quarts des produits canadiens exportés vers l’Europe bénéficiaient déjà d’une exemption de droits de douane ou étaient assujettis à des taux très faibles (p. 531).

C’est notamment le cas de nos trois catégories d’exportations ayant connu la plus forte croissance — le combustible nucléaire, le pétrole brut et les aéronefs complets — vers six des principales économies de l’UE : l’Allemagne, l’Italie, la France, les Pays-Bas, la Belgique et l’Espagne, comme le montre la figure 3.

À l’inverse, même si l’AECG prévoyait des contingents d’importation en franchise de droits pour le bœuf et le porc, des obstacles liés aux règles européennes en matière de sécurité alimentaire, qui n’ont toujours pas été levés, ont empêché les éleveurs canadiens d’accéder au marché européen. Les exportations canadiennes de viande vers l’Europe ont diminué, tandis que les importations de viande européenne au Canada ont plus que triplé (calculs des auteurs à partir des données de Statistique Canada).

Trois facteurs qui façonnent le commerce transatlantique

Le graphique 3 présente l’évolution des exportations canadiennes dans plusieurs grands secteurs entre la période précédant l’AECG et les années les plus récentes, pour six des principales économies de l’UE, désignées ici comme l’UE-6.

Ces secteurs ont été retenus parce qu’ils représentent des catégories importantes de nos exportations et que leur évolution diffère : dans certains cas, les exportations vers l’Europe ont augmenté beaucoup plus rapidement que celles vers le reste du monde ; dans d’autres, c’est l’inverse.

Ces comparaisons ne permettent pas de déterminer si la croissance aurait été la même en l’absence de l’AECG. Elles laissent néanmoins penser que les réductions tarifaires n’ont pas été le principal moteur des échanges. Trois facteurs non tarifaires se distinguent plutôt : les accords géopolitiques visant à sécuriser l’approvisionnement, l’investissement direct étranger et l’harmonisation réglementaire.

Les accords géopolitiques pour sécuriser l’approvisionnement

La quasi-totalité de la hausse des exportations de combustible nucléaire et d’uranium est survenue après l’invasion de l’Ukraine par la Russie, en 2022. À l’époque, la société d’État russe Rosatom contrôlait plus du tiers de l’offre mondiale de conversion de l’uranium, tandis que le Canada possédait l’une des trois seules installations industrielles occidentales capables de remplacer cette capacité. Des exploitants européens ont donc conclu des contrats à long terme avec le Canada.

De même, après l’interdiction par l’Europe des importations maritimes de pétrole brut russe, les exportations canadiennes de pétrole brut vers l’UE ont presque quadruplé. Cette hausse a notamment été alimentée par l’augmentation des livraisons aux Pays-Bas et à l’Allemagne, qui avaient importé très peu de pétrole brut canadien pendant les quatre premières années d’application de l’AECG.

Même la hausse des exportations agricoles en 2025 s’explique en partie par des facteurs géopolitiques et conjoncturels : elle est survenue après l’ouverture par la Chine d’une enquête antidumping sur le canola canadien et dans un contexte de récolte européenne moins abondante.

L’investissement direct étranger

En Europe, les importations d’aéronefs complets en provenance du Canada ont plus que quadruplé. Cette progression s’explique en grande partie par la prise de contrôle par Airbus, en 2018, du programme CSeries de Bombardier, devenu une coentreprise. Cette opération a fait de Mirabel, au Québec, un pôle d’exportation de l’Airbus A220.

De même, les exportations de minerai de fer vers l’Europe ont atteint 3,03 milliards de dollars (calculs des auteurs à partir des données de Statistique Canada), soutenues par la présence de longue date du sidérurgiste ArcelorMittal et ses investissements dans les mines québécoises. À l’inverse, les exportations de minerai de cuivre de la Colombie-Britannique vers l’UE ont diminué, malgré une hausse des exportations vers d’autres marchés. Elles sont principalement destinées à des entreprises asiatiques qui ont cofinancé les activités minières.

L’harmonisation réglementaire

D’autres secteurs manufacturiers à forte valeur ajoutée, notamment celui des instruments électroniques scientifiques et de mesure, ont également connu une croissance. Ces industries dépendent de chaînes d’approvisionnement en équipements spécialisés. Le protocole de l’AECG sur l’évaluation de la conformité permet aux laboratoires canadiens accrédités de tester et de certifier au Canada des équipements conformément aux normes européennes.

Les atouts du programme de Montréal

Même si de nombreux détails restent à préciser, les tendances observées donnent à penser que le programme envisagé à Montréal va dans la bonne direction. Il cible précisément les leviers des marchés publics, de l’investissement et de la réglementation, qui permettent d’aller au-delà de ce que les seules réductions tarifaires peuvent accomplir.

Les marchés publics constituent un levier essentiel pour développer les échanges bilatéraux à grande échelle. C’est d’ailleurs l’un des objectifs que l’AECG cherchait à atteindre en 2017. Pourtant, dans un bloc de 27 pays qui abritent de grandes multinationales du secteur des infrastructures et où les règles nationales d’appel d’offres restent fragmentées, les entreprises européennes ont eu plus de facilité à décrocher des contrats de transport municipal au Canada que les entreprises canadiennes à remporter des marchés en Europe.

Le projet de programme de Montréal vise plutôt des créneaux précis dans lesquels l’Europe fait face à de graves pénuries et où le Canada possède un avantage concurrentiel.

Il prévoit notamment l’achat conjoint de 50 avions bombardiers d’eau De Havilland, l’ouverture du fonds de défense SAFE, doté de 150 milliards d’euros, aux entreprises canadiennes et l’accès aux appels d’offres européens dans le domaine de l’IA souveraine. Ces mesures pourraient aussi contribuer à relancer la croissance des exportations de services, qui stagnent actuellement. Enfin, le recours à la Banque européenne d’investissement pour cofinancer des projets liés aux minéraux critiques permettrait de consolider la production au Canada sans nécessiter de prises de contrôle par des investisseurs étrangers.

Au-delà des échanges commerciaux, ces accords pourraient servir de protection contre les pressions exercées par les grandes puissances sur les puissances moyennes. Ils offriraient également un cadre pour rapprocher les normes en matière d’IA, de climat et de sécurité dans l’Arctique.

Un autre élément mérite attention : les tensions politiques et commerciales avec Washington incitent les gouvernements européens à réduire les risques liés à leurs chaînes d’approvisionnement. Elles pourraient aussi modifier la perception qu’ont les consommateurs, les voyageurs et les entreprises européens du marché nord-américain.

À mesure que les politiques commerciales et frontalières des États-Unis deviennent plus imprévisibles, le Canada pourrait se positionner comme une porte d’entrée nord-américaine stable et accueillante pour les touristes européens, les travailleurs qualifiés et les entreprises souhaitant établir des sièges régionaux. Les premiers signes de ce changement sont déjà visibles. Alors que les voyages des Américains au Canada ont ralenti à la fin de 2025, les arrivées de visiteurs en provenance d’autres pays ont augmenté de 13,1 %, notamment grâce aux visiteurs du Royaume-Uni et de la France.

Enfin, qu’Ottawa et Bruxelles choisissent de moderniser l’AECG ou de donner suite aux appels récents d’experts commerciaux canadiens en faveur d’une charte plus large des puissances moyennes, les neuf dernières années ont montré une chose : la suppression des droits de douane n’est que le point de départ de la diversification des exportations canadiennes vers l’UE.

Le prochain défi consistera à doter le Canada des infrastructures logistiques nécessaires et à obtenir une reconnaissance mutuelle des normes réglementaires, afin que les acheteurs internationaux puissent se tourner vers les entreprises canadiennes lorsqu’ils chercheront de nouveaux fournisseurs.

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Ricardo Chejfec

Ricardo Chejfec est directeur de recherche à l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), où il dirige le programme Renforcer la main-d’œuvre du Canada. Il contribue également à diriger le Projet sur les transformations communautaires, qui vise à soutenir les travailleurs et les collectivités dans la transformation de la main-d’œuvre vers une économie sobre en carbone.

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Georges Rigas

Georges Rigas est associé de recherche à l’Institut de recherche en politiques publiques (IRPP), où il étudie la diversification des échanges commerciaux et la résilience économique. Auparavant, il a travaillé comme analyste des politiques au sein de la fonction publique fédérale, plus récemment à Affaires mondiales Canada.

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