L’étiquetage obligatoire des aliments riches en gras saturés, en sucres ou en sodium, en vigueur depuis le 1er janvier 2026, est un pas dans la bonne direction. Mais le Canada doit aller plus loin et adopter des politiques publiques plus fortes pour restreindre l’accès aux aliments ultratransformés. Ce n’est pas seulement une question de responsabilité individuelle, c’est un enjeu de santé publique.

Au Canada, près de 45 900 nouveaux cas de maladies cardiovasculaires et plus de 8 300 décès chaque année pourraient être évités si l’on réduisait de moitié notre consommation de boissons et d’aliments ultratransformés, selon une récente étude financée par la Fondation du Cœur et de l’AVC. Or, diminuer sa consommation d’aliments ultratransformés peut représenter un défi de taille pour plusieurs d’entre nous.

Les aliments ultratransformés comprennent les boissons sucrées, les friandises, les barres tendres, les charcuteries et les sauces commerciales, parmi d’autres. On les définit comme des formulations de substances presque exclusivement d’usage industriel (huiles hydrogénées ou résidus de viande) résultant d’une série de processus de transformation industriels (fractionnement d’aliments entiers en substances) et d’additifs cosmétiques (arômes et colorants).

Près de la moitié des calories consommées

Les aliments ultratransformés sont souvent riches en sucres ajoutés, en gras saturés et en sodium. Ces produits de consommation sont largement publicisés et se retrouvent partout (de l’aréna à l’hôpital), représentant actuellement près de la moitié (46 %) des calories consommées quotidiennement par la population canadienne.

Par la publicité, l’accessibilité, les normes sociales et leur faible coût, les aliments ultratransformés sont présentés par les multinationales agroalimentaires comme étant le choix le plus facile et le plus pratique, remplaçant ainsi les repas faits d’aliments frais et minimalement transformés, comme les fruits et légumes, les céréales ou les produits laitiers de base comme le lait et le yogourt nature.

Ce haut niveau de consommation d’aliments ultratransformés, couplé à une consommation plus faible d’aliments favorables à la santé (surtout les fruits et légumes frais), est associé à une diminution de la qualité de l’alimentation et à plusieurs maladies chroniques, telles que le diabète de type 2, les cancers et les maladies cardiovasculaires.

Un risque mesurable pour la santé

Une étude récente a utilisé un modèle d’évaluation comparative des risques validé pour estimer la part attribuable à la consommation d’aliments ultratransformés des cas de maladies cardiovasculaires, de décès associés et d’années de vie perdues ou affectées par une incapacité due à ces maladies chez des adultes âgés de 20 ans et plus au Canada.

Près de quatre évènements cardiovasculaires sur 10 étaient attribuables à la consommation d’aliments ultratransformés en 2019. La consommation actuelle d’aliments ultratransformés des adultes canadiens serait responsable de 96 000 nouveaux cas de maladies cardiovasculaires, de 17 400 décès associés à ces maladies et de 388 700 années de vie perdues ou affectées par une incapacité. Ce qui représente près de 38% de tous les cas survenus en 2019.

Ainsi, réduire notre consommation d’aliments ultratransformés de 20 à 50 % pourrait prévenir entre 16 800 et 45 900 nouveaux cas de maladies cardiovasculaires, de 3 100 à 8 300 décès causés par celles-ci et jusqu’à 185 200 années de vie perdues ou affectées par une incapacité.

Des résultats cliniques prometteurs

Dans ce contexte, l’adoption d’interventions visant à réduire la consommation d’aliments ultratransformés apparaît nécessaire, voire urgente.

Deux études pilotes menées par le Centre ÉPIC de l’Institut de cardiologie de Montréal auprès de 36 et 34 personnes atteintes respectivement de prédiabète  et de diabète de type 2 ont montré la faisabilité d’intégrer une intervention nutritionnelle combinant   l’amélioration  de l’adhésion à l’alimentation méditerranéenne, la réduction de  la consommation d’aliments ultratransformés et l’instauration du  jeûne intermittent au sein d’un programme de réadaptation cardiaque axé sur l’activité physique. Plus de 80 % des participants ont terminé les études avec un taux de participation aux rendez-vous médicaux supérieur à 85 % .

Cette intervention d’une durée de 6 mois a abouti à des résultats encourageants, avec des taux de rémission de 38 % pour le diabète de type 2, de 50 % pour le prédiabète et de 70 % pour le syndrome métabolique. L’impact spécifique de la réduction des aliments ultra-transformés sera examiné dans un essai randomisé à venir.

La prévention comme investissement public

Les données actuelles dont nous disposons quant à l’impact des aliments ultratransformés sur la santé et les coûts directs et indirects importants engendrés par les maladies cardiovasculaires nous indiquent que les gouvernements fédéral et provinciaux auraient tout à gagner à renforcer leurs actions de prévention. Agir plus tôt pour réduire la prévalence des maladies cardiovasculaires contribuerait à réduire un lourd fardeau économique s’élevant à des dizaines de milliards de dollars.

Par exemple, des données de l’Alberta indiquent qu’un patient en prévention primaire coûte 3 fois moins cher qu’un patient en prévention secondaire (après un événement cardiovasculaire). Subventionner les programmes de prévention cardiovasculaire et des maladies chroniques non transmissibles devrait donc être une priorité non seulement sanitaire, mais aussi économique.

Bien que des interventions cliniques visant à réduire la consommation d’aliments ultratransformés rapportent des résultats prometteurs, l’amélioration de la qualité de l’alimentation n’est pas uniquement une responsabilité individuelle. Au Canada, nos environnements alimentaires ne favorisent pas une saine alimentation, en raison, par exemple, de l’omniprésence des aliments ultratransformés. Il importe ainsi d’implanter des politiques publiques visant à réduire l’accès à ce type d’aliments, dont la consommation élevée est associée à des risques pour la santé, tout en augmentant l’accès, tant physique qu’économique, aux aliments sains.

Le Canada pourrait faire davantage

Si certaines politiques sont déjà mises en œuvre au Canada, elles demeurent limitées et pourraient être renforcées. En 2016, Santé Canada a mis sur pied la Stratégie en matière de saine alimentation, qui comprenait une série de mesures visant à favoriser des environnements alimentaires sains et durables.

Depuis, certaines de ces mesures ont été mises en place, telles que le Guide alimentaire canadien de 2019 et, en ce début d’année 2026, l’étiquetage sur le devant des emballages d’aliments riches en gras saturés, en sucre et en sodium. Cependant, le concept de l’ultra-transformation ne serait pas suffisamment pris en compte dans ces politiques. Par exemple, les critères utilisés pour l’étiquetage sur le devant des aliments emballés figurent parmi les plus laxistes vis-à-vis des aliments ultratransformés en Amérique.

En somme, le Canada pourrait faire davantage pour inciter les Canadiens et Canadiennes à réduire leur consommation de ces produits.

Quatre priorités et trois politiques

Une série d’articles publiée dans la prestigieuse revue The Lancet au sujet des aliments ultratransformés suggèrent quatre domaines d’actions prioritaires qui consistent à mettre en place des politiques publiques qui :

  • visent les aliments ultratransformés au-delà de leur teneur en nutriments problématiques (sucre, sel, gras saturés) pour tenir compte des processus de transformation industriels ou l’utilisation de certains additifs nocifs pour la santé;
  • améliorent les environnements alimentaires en rendant les choix sains plus accessibles que les aliments ultratransformés;
  • réduisent le pouvoir des multinationales agroalimentaires qui commercialisent ces produits ;
  • touchent tous les aspects de la chaîne d’approvisionnement.

Considérant ces recommandations, trois politiques publiques pourraient être adoptées au Canada pour agir en prévention : taxer les boissons sucrés, restreindre le marketing alimentaire ciblant les jeunes et imposer des cibles de réduction du sodium dans les aliments transformés.  

Un appel à sauver des vies

En 2022, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a lancé un appel à l’implantation d’une taxation des boissons sucrées afin de sauver des vies. En septembre de la même année, Terre-Neuve-et-Labrador est devenue la première province canadienne, et la seule, à imposer une taxe sur les boissons sucrées.

Un rapport de Cœur et AVC indiquait que la probabilité de consommer des boissons sucrées au cours d’une semaine aurait diminué de 24 % après la mise en place de la taxe. Cependant, une augmentation du volume de boissons ultratransformées « diètes » consommées entre les périodes prétaxe et post‑taxe a été observée.

    Cette tendance à l’augmentation des ventes de boissons édulcorées lors de la mise en place d’une taxe sur les boissons sucrées est également observée ailleurs dans le monde. La ville de Philadelphie y fait exception, alors que les boissons sucrées à base de sucre et celles fabriquées à base d’édulcorants sont toutes deux visées par la taxation.

    Cet exemple illustre que tenir compte des aliments ultratransformés au-delà de leur teneur en nutriments problématiques (dans ce cas, le sucre) serait davantage prometteur, surtout si l’on considère que les boissons édulcorées artificiellement sont désormais déconseillées par l’OMS pour la gestion du poids ou la réduction des risques de maladies chroniques non transmissibles.

    Les jeunes surexposés au marketing alimentaire

    Malgré la volonté du gouvernement du Canada, il y a peu de progrès quant à la mise en place de la politique de restriction de la publicité alimentaire ciblant les enfants. En effet, cette proposition a rencontré une forte opposition de l’industrie. Pourtant, cette politique serait essentielle étant donné que les jeunes Canadiens sont exposés, en moyenne, à 1 500 à 9 000 publicités d’aliments (dont 85 % seraient ultratransformés) annuellement, seulement sur les plateformes de réseaux sociaux.

    Les multinationales agroalimentaires visent cette population plus vulnérable à la publicité lors d’un moment crucial du développement des préférences et des habitudes alimentaires. Restreindre le marketing alimentaire auprès des jeunes contribuerait à favoriser une alimentation saine en transformant leur environnement alimentaire (c’est-à-dire leur exposition quotidienne à la publicité de ces produits).

    Moins de sel, plus de fruits et légumes

    Depuis leur mise en place au Canada, les réductions volontaires de sodium dans la plupart des aliments transformés ont été modestes et n’ont pas atteint les cibles établies. Passer de cibles volontaires à une réglementation obligatoire permettrait d’obtenir de meilleurs résultats. Une modélisation avec des données canadiennes estime que les plus grands bénéfices pour la santé et l’économie proviendraient de la mise en œuvre obligatoire des cibles de réduction du sodium, combinée à l’étiquetage frontal « riche en sodium ».

    La forte consommation d’aliments ultratransformés entraîne des coûts importants pour la santé publique. Considérer le remplacement de ces produits par des aliments frais et minimalement transformés est essentiel pour permettre aux Canadiens et Canadiennes de faire des choix sains et éclairés en toute simplicité.

    Il importe de favoriser un éventail de politiques publiques afin de travailler sur plusieurs fronts visant à restreindre l’attrait et l’omniprésence des aliments ultratransformés tout en favorisant l’accès aux aliments frais et minimalement transformés. Les revenus de la taxation de certains produits pourrait par exemple servir à subventionner les fruits et légumes afin de réduire leur prix à la consommation. Voilà des avenues prometteuses pour réduire le fardeau des contribuables lié aux coûts de santé.

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    Sara Desmarais

    Sara Desmarais est diététiste-nutritionniste et étudiante au doctorat en nutrition à l’Université de Montréal. Sa thèse porte sur l’impact des aliments ultratransformés sur la santé cardiométabolique.

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    Virginie Hamel

    Virginie Hamel est diététiste-nutritionniste et candidate au doctorat en nutrition à l’Université de Montréal. Ses intérêts de recherche porte sur l'activité politique corporative de l'industrie agroalimentaire.

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    Josep Iglesies-Grau

    Josep Iglesies-Grau est cardiologue et clinicien-chercheur à l'Université de Montréal, spécialisé en prévention cardiométabolique, nutrition et activité physique. Il dirige des études sur la rémission du diabète, l'obésité et l'impact des aliments ultratransformés au Centre ÉPIC de l'Institut de Cardiologie de Montréal.

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    Jean-Claude Moubarac

    Jean-Claude Moubarac est anthropologue et professeur agrégé en nutrition mondiale au Département de nutrition de l'Université de Montréal. Il est membre du Groupe d'élaboration des lignes directrices de l'OMS sur les aliments ultra-transformés.

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