Même si la CAQ ne mise pas sur l’antiélitisme, elle semble privilégier l’« opinion de la majorité » plutôt que celle des experts et des parlementaires.

La Coalition avenir Québec (CAQ) est assez fréquemment associée au populisme, cette notion politique qui oppose le « bon  peuple » aux « élites corrompues » et qui propose des mécanismes tels que des référendums d’initiative populaire pour redonner plus de pouvoir aux citoyens. Mais peut-on vraiment qualifier la CAQ de parti populiste ?

Motivés par la montée de l’intérêt pour le populisme en science politique ces dernières années, nous avons sondé plusieurs experts, lors de la dernière élection provinciale au Québec, sur le positionnement des partis par rapport à diverses facettes du populisme. Sur les 56 universitaires et 40 experts des médias contactés, nous avons reçu 29 réponses du premier groupe et 9 du second. Deux questions portaient sur ce que l’on considère comme des aspects principaux du populisme, soit l’adoption, par les partis, d’un discours axé sur le peuple (people-centrism) et d’un discours contre les élites. Ainsi, les experts devaient positionner les quatre principaux partis au Québec sur une échelle de 0 à 10 selon leur tendance à utiliser un style de communication simple et informel et un langage mettant en avant le peuple, et évaluer à quel point chacun des partis pouvait être considéré comme antiestablishment et antiélitiste.

La figure ci-dessous présente les résultats relatifs à ces deux questions. Pour ce qui est de l’attitude face aux élites, la CAQ ― avec une moyenne d’évaluation des experts de 3,6 ― n’est pas perçue comme antiélitiste. À ce chapitre, elle se situe plutôt au même niveau que le Parti québécois (PQ), ce qui peut surprendre, puisqu’elle avait été fondée pour contrer les « vieux partis ».

Par contre, plusieurs experts considèrent la CAQ comme plutôt populiste, la moyenne d’évaluation sur cette échelle étant de 6,6, tandis que le Parti libéral du Québec (PLQ) et le PQ obtiennent des moyennes respectives de 3,8 et de 4,7. Mais la CAQ se situe malgré tout significativement derrière Québec solidaire (QS), qui est perçu, par rapport aux deux dimensions du populisme, comme étant de loin le plus populiste des principaux partis au Québec. En effet, c’est bien chez QS qu’on trouve un discours à la fois axé sur le peuple et antiélitiste, comme l’a montré la décision de leurs députés de prêter serment à la reine derrière des portes closes ― jugeant « antidémocratique » et « archaïque » la pratique du serment d’allégeance à la souveraine ―, sans compter le débat autour du code vestimentaire à l’Assemblée nationale.

La CAQ fut donc vue durant la campagne électorale comme étant en partie populiste : les experts jugeaient que son discours était d’abord axé sur le peuple sans être réellement dirigé contre le système et les élites.

On peut observer cette asymétrie ― être « pour le peuple » sans être « contre les élites » ― dans le style de gouvernance de la CAQ depuis qu’elle a pris le pouvoir. Le gouvernement de François Legault ne divise pas la société québécoise entre le « bon peuple » et les « méchantes élites » pour mettre en œuvre son ordre du jour législatif. Il est loin de la rhétorique hostile qui est employée, par exemple, par les gouvernements populistes en Italie ou en Hongrie.

Par contre, il gouverne d’une manière qui ne respecte pas complètement les principes de la démocratie représentative. Le politologue à l’Université de Calgary Rainer Knopff, en se référant au Parti réformiste, voyait le populisme comme une menace pour la démocratie représentative. Le populisme met l’accent sur le pouvoir décisionnel du peuple, par voie de démocratie directe, au détriment de la délibération. Celle-ci, dans les « bonnes » démocraties représentatives, permet de débattre des enjeux et de s’exposer à des opinions divergentes, et offre aux législateurs d’améliorer les projets de loi au cours des discussions.

Même si le gouvernement Legault ne propose pas de mécanismes de démocratie directe, il semble souvent ignorer l’aspect délibératif de la démocratie représentative. En effet, il a proposé en quelques mois des projets de loi qui pourraient avoir des conséquences importantes pour la démocratie délibérative. S’il est normal pour un nouveau gouvernement de chercher à se démarquer de son prédécesseur, certaines propositions semblent tout de même s’inspirer davantage du populisme que de la délibération. Par exemple, justifier un projet de loi avec des sondages selon lesquels la majorité des Québécois le soutiennent, c’est revenir essentiellement aux bases populistes de la démocratie directe. Cet argumentaire « sondage-majorité » a été utilisé dans la défense des projets de loi sur les frais scolaires, la laïcité de l’État et la hausse de l’âge légal pour consommer du cannabis. Le gouvernement semble ainsi mettre de côté les opinions des experts et des parlementaires. Son refus de les prendre en considération est surtout évident dans la controverse autour des dossiers d’immigration, mais aussi dans le débat sur l’âge légal pour consommer du cannabis et celui sur un troisième lien routier entre Québec et Lévis.

Ultimement, la CAQ peut, selon nous, être considérée comme un parti populiste. Même si elle ne semble pas miser sur l’antiélitisme pour diviser les opinions, elle a tout de même fait campagne en disant d’être avant tout « à l’écoute du peuple » et semble gouverner de façon à refléter l’opinion de la majorité (ou ce qu’elle pense être la majorité) au détriment de celle des experts et des parlementaires. Cela représente un risque pour les fondations délibératives de la démocratie québécoise.

Les parlementaires se doivent de trouver un équilibre entre la délibération absolue et la représentation de la volonté populaire, un exercice qui peut être difficile. Cette quête d’équilibre est sûrement encore plus hasardeuse pour un nouveau gouvernement qui fut propulsé au pouvoir par un vent de changement aux accents populistes.

Photo : Le premier ministre du Québec François Legault répond aux questions de l’opposition à l’Assemblée nationale, le 12 février 2019. La Presse canadienne / Jacques Boissinot.


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