Les travailleuses et travailleurs de la santé morts de la COVID-19, parmi lesquels les personnes racialisées sont surreprésentées, ne doivent pas tomber dans l’oubli.

D’un bout à l’autre du pays et partout dans le monde, les travailleuses et travailleurs de la santé sont mobilisés en première ligne contre la nouvelle pandémie de coronavirus. Il aura néanmoins fallu attendre plus de six mois avant d’obtenir des chiffres officiels sur la mortalité liée à la COVID‑19 chez le personnel de la santé au Canada.

Dès le début de la pandémie, l’Organisation mondiale de la santé a averti qu’une « tragédie humaine » se dessinait, car des milliers de prestataires de soins étaient exposés au virus et tombaient malades. Pourtant, bien peu d’information a filtré au Canada sur le nombre de décès au sein de ce groupe. L’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS) a publié récemment des données considérées comme les premières statistiques officielles, mais on constate malgré tout des variations troublantes d’une source à l’autre.

Selon les données recueillies par l’ICIS auprès des agences de santé publique fédérale, provinciales et territoriales ou des ministères de la Santé, 12 prestataires de soins seraient morts de la COVID‑19 au Canada. Ce nombre est réparti par province (neuf décès en Ontario, trois au Québec), plutôt que par secteur.

De son côté, Santé publique Ontario a signalé 13 décès au sein du personnel de la santé de cette province en date du 22 juin 2020 et, dans un rapport plus récent, relève que huit personnes travaillaient en milieu de soins de longue durée. Pour sa part, la Fédération canadienne des syndicats d’infirmières et d’infirmiers faisait état de 19 décès en date du 14 juillet pour l’ensemble du pays.

Il ne s’agit pas seulement d’une affaire de calcul, mais aussi de l’importance que leur accordent les agences gouvernementales chargées de les protéger. Car ces personnes indispensables représentent bien davantage qu’une statistique pour les innombrables proches, collègues et communautés affectés par leur décès.

Inspiré par le projet « Lost on the Frontline » aux États-Unis, le Réseau canadien des personnels de santé a entrepris lui aussi de réaliser un mémorial aux prestataires de soins victimes de la COVID-19 afin de mettre des visages sur les statistiques et rappeler à notre souvenir tous ceux et celles qui ont sacrifié leur vie.

Tout comme les sources de données canadiennes, ce mémorial reste incomplet. Si une chose apparaît toutefois clairement, c’est que les travailleuses et travailleurs racialisés sont surreprésentés dans la liste des victimes, et en particulier ceux qui évoluaient en milieu de soins de longue durée. Notre compilation indépendante montre que sur les 12 personnes décédées travaillant dans ce secteur, huit appartiennent à un groupe racialisé.

Ce n’est pas une coïncidence. Au Canada, les personnes racialisées et les immigrants sont souvent orientés vers les secteurs les plus précaires du système de santé, d’où leur surreprésentation dans un milieu comme celui des soins de longue durée. Statistique Canada rapporte que le pourcentage de travailleurs immigrants dans ce domaine s’est accru de façon disproportionnée depuis quelques années. Dans des villes comme Toronto, Vancouver et Calgary, plus de 70 % de la main-d’œuvre est issue de l’immigration, et elle est composée de 87 % de femmes.

Le secteur des soins de longue durée offre des salaires largement inférieurs à ceux en soins aigus et primaires, un nombre plus faible d’emplois stables à temps plein et moins de congés de maladie. Ces facteurs ont contribué directement à la propagation de la COVID‑19, puisqu’on estime que 10 % de tous les cas d’infection au pays ont eu lieu parmi le personnel des soins de longue durée.

La vulnérabilité des prestataires de soins de longue durée est étroitement liée à celle des résidents des centres de soins. Lorsqu’une population vulnérable prend soin d’une autre population vulnérable, les conséquences peuvent être mortelles.

Ajoutons que la vulnérabilité des travailleurs racialisés ne concerne pas que le travail. En effet, ceux-ci évoluent entre un milieu de travail à risque élevé et un milieu de vie à risque élevé. À Montréal, on relève dans les quartiers habités en majorité par des personnes de race noire un nombre beaucoup plus élevé de décès liés à la COVID-19 qu’ailleurs.

D’autres pays collectent de meilleures données fondées sur la race. L’information colligée aux États-Unis révèle que la COVID‑19 fait 3,6 plus de victimes chez les personnes noires que chez les personnes blanches. Même si des provinces comme l’Ontario se sont engagées à recueillir des données dans le but de repérer le racisme systémique, il n’existe toujours aucune collecte systématique et coordonnée de données sociodémographiques sur la COVID‑19 outre l’âge et le sexe.

Ce manque de données démographiques essentielles sur la ressource la plus importante de notre système de santé, c’est-à-dire son personnel, est inadmissible, particulièrement en temps de pandémie. Ce problème est devenu littéralement une question de vie ou de mort.

Les travailleuses et travailleurs de la santé morts de la COVID‑19 ne doivent pas tomber dans l’oubli.

Cet article fait partie du dossier La pandémie de coronavirus : la réponse du Canada.

Photo : Shutterstock / GagliardiPhotography