La polarisation semble occuper une place toujours grandissante au sein du climat politique local et international, autant dans les médias que dans le milieu académique. Alors que la portée du concept de polarisation est abondamment discutée – notamment par rapport à la santé de la démocratie –, notre compréhension de la portée de ce concept demande à être approfondie, voire nuancée.

À ce titre, la table ronde « Gouvernance inclusive et démocratie à l’heure de la polarisation », organisée dans le cadre du 50e anniversaire de l’IRPP, présentait des réflexions particulièrement utiles. L’évènement regroupait les professeurs de science politique à l’Université Laval Aurélie Campagna et Eric Montigny, et la conseillère municipale de Québec Jackie Smith (cheffe du parti Transition Québec). La rencontre était animée par la professeure Sule Tomkinson. L’objectif était non seulement d’aborder la gouvernance d’un point de vue inclusif, mais également d’identifier les prochains défis qui y sont liés, notamment l’impact potentiel de la pandémie sur les clivages politiques actuels.

Les discussions ont principalement souligné qu’il est fondamental de faire la distinction entre la polarisation et la fragmentation politique. Grâce à quelques notions théoriques et pratiques qui nous permettent d’étayer notre réflexion, on peut conclure que la fragmentation politique caractérise actuellement les scènes politiques québécoise et canadienne.

La polarisation ou la fragmentation dans l’espace politique

Tout d’abord, il existe une certaine confusion et ambiguïté entourant le terme « polarisation » en contexte québécois et canadien. En effet, plusieurs chercheurs, journalistes ou personnalités de la sphère publique s’entendent pour dire que nous sommes de plus en plus confrontés à l’expression d’opinions tranchées et diamétralement opposées.

Il est toutefois important de mentionner que la polarisation, par définition, renvoie à une division en deux pôles distincts de l’espace sociétal ou politique. La fragmentation, elle, réfère à plutôt à un éclatement, et non pas à une opposition dichotomique entre deux camps ou courants politiques. Pour illustrer le phénomène, pensons au jeu politique étasunien, lequel est polarisé entre deux principaux partis — démocrate et républicain — alors qu’au Canada, pas moins de cinq formations politiques sont représentées à la Chambre des communes, même si notre système tend traditionnellement à favoriser le bipartisme.

Ce point de vue est corroboré par Eric Montigny, qui note qu’il serait ainsi plus approprié de parler au Québec et au Canada de « fragmentation », puisque nous pouvons y observer une pluralité de visions sur tous les échelons de la vie politique. Pour Aurélie Campana, il faut également considérer la diversité des formes de polarisation, dans lesquelles il est possible de radicaliser ses idéaux – notamment face aux élites –, sans toutefois se positionner en dehors des marges traditionnelles.

Par ailleurs, tel qu’abordé dans un numéro spécial à paraître de la revue Recherches sociographiques codirigé par Philippe Dubois, Katryne Villeneuve-Siconnelly, Eric Montigny et Thierry Giasson, la fragmentation de l’offre politique s’observe dans le réalignement politique en cours au Québec où, depuis quelques cycles électoraux déjà, l’offre politique se diversifie alors que le clivage historique entre fédéralistes et souverainistes tend à s’atténuer. On peut penser que nous sommes davantage en présence d’une fragmentation plutôt que d’une polarisation partisane et politique.

La polarisation ou la fragmentation dans l’espace médiatique

La polarisation peut également s’observer dans les médias, qu’ils soient traditionnels, sociaux ou alternatifs. Alors que les médias sociaux jouent plus que jamais un rôle dans la diffusion d’informations (et de désinformation), il est légitime de s’interroger sur le rôle qu’ils jouent dans la visibilité et la propagation de la polarisation politique. Les opinions extrêmes y semblent en effet de plus en plus courantes. Mais alors que certains diraient qu’ils véhiculent toutes sortes de biais et qu’ils sont fermés au dialogue constructif et à la diversité d’opinions, d’autres pourraient affirmer la même chose face aux médias traditionnels.

On parle alors des chambres d’échos, phénomène abondamment commenté dans la littérature scientifique et dans l’espace public. Le fait est que la polarisation est plus grande sur les réseaux sociaux qui sont peuplés de publications et de commentaires virulents. C’est ce qu’Aurélie Campana nomme le « cycle des croyances », dont il devient difficile de sortir.

Pour Jackie Smith, la dépendance envers ces réseaux sociaux découle entre autres de la pandémie actuelle. Selon elle, il devient difficile de débattre d’idées lorsque l’on considère la place prépondérante des algorithmes dans l’offre de contenu présenté aux utilisateurs. En manque d’informations nécessaires à une compréhension et une analyse critique d’une foule d’enjeux, les internautes se retrouvent dépendants de médias non traditionnels, puisque ces derniers leur présentent des contenus taillés sur mesure pour leurs goûts. Aurélie Campana abondait elle aussi dans le sens de la responsabilité des médias alternatifs, puisque ceux-ci relaient davantage des interprétations et des opinions plutôt que des faits, qui sont parfois difficiles à comprendre dans toute leur complexité.

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Dans un environnement offrant un vaste choix médiatique, il faut se demander si les gens vont se tourner vers des médias et du contenu qui renforcent leurs croyances préexistantes, ou si cette fragmentation mènera à une consommation plus large de différents médias, pouvant mener à des perspectives variées.

En conséquence, la polarisation est un phénomène plus perceptible qui s’explique par une fragmentation bien réelle à travers diverses sources d’informations des opinions variées et des intérêts individuels multiples. Bien que les types de médias se multiplient — autant dans leur nature que leur quantité —, l’information ou la désinformation se polarise autour de certains contenus dans une poignée de chambres d’échos.

La fragmentation et la pandémie : impacts sur la gouvernance

Alors que la fragmentation et ses conséquences sont souvent discutées du point de vue partisan ou médiatique, il importe de se pencher sur ses effets sur la vie politique, surtout dans le contexte de la pandémie. En effet, la COVID-19 est apparue dans un contexte politique où de nombreux clivages étaient d’ores et déjà présents. La crise sanitaire agit donc comme accélératrice de tendances, devenant un moteur notamment pour la droite et l’extrême droite, qui étaient en perte de vitesse. Mais la pérennité de cet accélérant pour ces partis, notamment celui de Maxime Bernier sur la scène fédérale, et d’Éric Duhaime au Québec, fait l’objet de bien des débats.

Nous pouvons également noter l’impact de cette pandémie sur la gestion de nos institutions politiques. Pour Eric Montigny, il fut possible de constater le contraste entre les deux stratégies gouvernementales quant aux mesures sanitaires à adopter. Alors qu’il souligne la plus forte confiance envers les institutions au Québec que dans les autres juridictions canadiennes, la stratégie d’Ottawa fut plus polarisante, devenant une des questions de l’urne aux élections de 2021. À l’échelle locale, pour Jackie Smith, la pandémie a apporté plusieurs changements dans les enjeux mis de l’avant. Elle a par exemple rappelé l’importance des milieux de vie communautaires et de la préservation des milieux naturels. Aux yeux des deux panélistes, la crise sanitaire a amené une prise de conscience collective sur la nécessité des services publics, l’importance du politique et le type de leadership attendu dans la vie quotidienne.

La fragmentation de l’espace politique et social : quelques pistes de réflexion citoyenne

Par conséquent, de nombreuses pistes de réflexion concernant cette fragmentation bien réelle et la polarisation perçue sont envisageables du point de vue du citoyen. Améliorer notre propre compréhension de la polarisation et de notre comportement face à celle-ci favorisait une saine démocratie.

De plus, la façon dont les informations circulent au sein des médias sociaux peut potentiellement avoir des implications importantes pour nos systèmes politiques. Pour Eric Montigny et Jackie Smith, il s’agit de prendre conscience de nos propres biais en matière de sources d’informations. Si nous voulons éviter l’enfermement idéologique, il faut provoquer le dialogue dans un climat de bienveillance.

On doit aussi garder à l’esprit le rôle essentiel de l’éducation dans la socialisation et l’intérêt pour la chose politique. Les jeunes générations peuvent aider à relever l’enjeu des taux de participation électoraux déclinants et les défis de la polarisation puisque, comme le souligne Eric Montigny, les jeunes ont souvent plus de facilité à s’accommoder d’opinions divergentes.

Le portrait le plus juste des scènes politiques québécoise et canadienne semble donc être celui qui montre une fragmentation plutôt qu’une polarisation. Même si le constat inverse est plus alarmant, il n’en faut pas moins se poser certaines questions essentielles pour assurer la santé de notre démocratie, notamment par rapport au type de gouvernance que la population désire vraiment.

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Katryne Villeneuve-Siconnelly
Katryne Villeneuve-Siconnelly est candidate au doctorat en science politique à l’Université Laval.  

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