Il n’y a pas de place au Québec pour deux partis nationalistes. Si l’ADQ reste forte, le PQ pourrait partir, comme l’Union nationale est disparue avec l’arrivée des péquistes.

Christian Dufour, Journal de Montréal, le 7 mai 2007

Le soir du 26 mars dernier, bien des soupirs de soulagement ont dû se faire entendre dans les capitales provinciales ainsi qu’à Ottawa. La « menace » sécessionniste était écartée à court terme, voire même disparue à tout jamais. Le Bloc québécois devrait lui aussi connaître le même sort lors des prochaines élections fédérales, pense-t-on dans plusieurs officines. En d’autres termes, la possibilité d’un démembrement du Canada devient moins probable.

Le Parti québécois a connu une dégelée historique, n’obtenant que 28,3 p. 100 des votes, ne faisant élire que 36 députés (9 de moins qu’à l’élection de 2003) et perdant le statut de parti d’opposition au profit de l’Action démocratique du Québec dirigée par Mario Dumont. L’ADQ s’est vu littéralement propulsée au second rang avec 30,8 p. 100 des voix et 41 députés. Mais le pire score, toute proportion gardée, est celui du Parti libéral du Québec qui a perdu 28 sièges par rapport aux résultats de 2003, ne recueillant que 33,1 p. 100 des suffrages.

La carte politique du Québec s’est profondément transformée, au point où plusieurs s’interrogent sur l’avenir du PQ dans un contexte marqué par un réalignement majeur du vote nationaliste. Plusieurs ont appelé une « modernisation » du parti, ont critiqué le fait qu’il s’était enfermé dans un échéancier référendaire trop serré, que sa plateforme électorale était trop à gauche, que les jeunes générations ont des préoccupations plus pragmatiques et individualistes (ce qui reste à démontrer). Le leadership d’André Boisclair a été remis en question au point où celui-ci a démissionné de son poste le 8 mai, moins de deux mois après les élections, déclenchant une autre course à la direction.

La création du Parti québécois en 1968 a sonné le glas de l’Union nationale. L’appui électoral de l’UN s’est mis à décliner à partir de l’élection de 1970, et l’UN a été rayée de la carte au début des années 1980. La montée récente de l’ADQ annonce-t-elle une conjoncture semblable ? Il serait prématuré de le croire.

L’arrivée sur la scène politique québécoise du PQ a marqué une mutation profonde et durable des options politiques débattues. L’avenir politique du Québec et son insertion dans le cadre canadien a surdéterminé l’ensemble des orientations politiques. La question nationale a été au cœur des débats. Les négociations constitutionnelles qui ont suivi le premier référendum de 1980 ont contribué à alimenter le clivage entre fédéralistes et souverainistes au Québec. Mais, sur le fond des choses, le PQ et l’ADQ s’inscrivent dans la mouvance nationaliste.

Le PLQ a plutôt cherché à redéfinir les mécanismes institutionnels qui permettent d’inscrire la différence québécoise dans l’ensemble canadien : reconnaissance du caractère distinct du Québec, participation au processus de nomination des juges de la Cour suprême du Canada, encadrement du pouvoir fédéral de dépenser, droit de veto sur tout changement constitutionnel, élargissement des compétences provinciales, etc. À cet égard, l’approche libérale s’inscrivait dans une certaine continuité par rapport au mouvement d’affirmation nationale face au le reste du Canada amorcé au cours de la Révolution tranquille.

L’approche du PQ s’inscrivait dans une tout autre logique, celle de l’accession du Québec à la souveraineté assortie d’un partenariat économique avec le Canada.

C’est ce nouveau contexte, plus que tout autre facteur, qui a amené à la disparition de l’Union nationale. Ce parti n’a pas su trouver sa place sur l’échiquier politique entre le maintien du lien canadien et la renégociation de celui-ci qu’une victoire référendaire en 1980 ou en 1995 aurait inévitablement entraînée. En l’espace d’une décennie, l’UN a disparu du paysage politique québécois.

L’arrivée de l’ADQ au début des années 1990 fait suite aux échecs des accords constitutionnels de Meech et de Charlottetown. Pour s’implanter et survivre, un parti doit impérativement se distinguer des formations dominantes. C’est ce que l’ADQ a tenté de faire en cherchant, dans un premier temps, à prendre ses distances par rapport à la centralité de la question constitutionnelle dans le débat politique (en dépit d’une alliance circonstancielle avec le PQ au moment du référendum de 1995). Mais il s’agit là d’une posture impossible à maintenir au Québec. L’ADQ s’est d’abord prononcée en faveur d’un moratoire de dix ans sur cet enjeu. Depuis, elle a développé une position dite « autonomiste » aux contours flous : défendre les champs de compétence du Québec, rédiger une constitution québécoise, favoriser la conclusion d’ententes bilatérales et même, ce qui est quand même étonnant, exiger la réouverture du dossier constitutionnel. En somme, c’est moins sur le terrain du PQ qu’elle s’est campée que sur celui des libéraux provinciaux. L’autonomie recherchée par les adéquistes ne peut s’obtenir que si l’édifice fédéral canadien n’est pas remis en question. Il s’agit, pour l’essentiel, d’en réaménager les contours tout en participant le moins possible à son évolution.

Depuis, l’ADQ a développé une position dite « autonomiste » aux contours flous : défendre les champs de compétence du Québec, rédiger une constitution québécoise, favoriser la conclusion d’ententes bilatérales et même exiger la réouverture du dossier constitutionnel.

Sur les questions liées à la reconnaissance du caractère national du Québec, au déséquilibre fiscal, à la signature d’ententes administratives asymétriques et au renforcement de l’action internationale du Québec, les libéraux provinciaux s’inscrivent toujours dans une dynamique profondément marquée par la volonté de préserver l’identité québécoise au sein de l’espace politique canadien. Ils le font en jouant en quelque sorte le jeu du fédéralisme canadien, acceptant l’importance de l’interdépendance qui vient forcément compléter la quête d’autonomie.

Les trois principales formations politiques québécoises (et même Québec solidaire, dont il n’est pas question ici) s’inscrivent dans la mouvance nationaliste. Par contre, le PQ conserve le quasi-monopole sur l’enjeu de la souveraineté. Pour que cette formation politique disparaisse, il faudrait que cette idée se marginalise, soit considérée comme obsolète, ne soulève plus de débats, soit rejetée définitivement par l’électorat. Cela ne semble pas être le cas. Une portion significative de Québécois continue à penser qu’il s’agit de la meilleure option pour assurer la pérennité de la culture et de l’identité québécoise.

Il ne fait aucun doute que l’ADQ a réussi un tour de force en parvenant à s’imposer comme le parti formant l’opposition officielle à l’Assemblée nationale. Les résultats des élections provinciales depuis 1994 pourraient laisser penser qu’elle est sur une pente ascendante et que cette tendance ne pourra que se maintenir. Il serait toutefois possible d’affirmer que l’ADQ a bénéficié d’une conjoncture exceptionnelle qui ne pourrait que difficilement se reproduire dans l’avenir.

En effet, cette formation politique a su tirer profit d’un ensemble de facteurs favorables comme l’impopularité marquée des libéraux de Jean Charest et le leadership vacillant d’André Boisclair, auxquels s’ajoute le « fédéralisme d’ouverture » pratiqué par le gouvernement minoritaire de Stephen Harper à Ottawa. Ce dernier a posé des gestes symboliques importants, comme de reconnaître que les Québécois forment une nation, d’accorder une place au Québec dans la délégation canadienne à l’UNESCO ou de vouloir aborder de plein front la question du déséquilibre fiscal.

Mais cette conjoncture particulière risque fort de changer dans un avenir plus ou moins rapproché. La manipulation des symboles identitaires par le gouvernement conservateur finira par être comparée à la réalité de la gouverne politique, notamment en ce qui concerne le dossier des langues officielles, la modification de la carte électorale qui diminuera davantage le poids du Québec, les changements apportés au processus de nomination des sénateurs, les enjeux fiscaux, etc. Le renouvellement du leadership du Parti québécois créer a un regain d’intérêt pour cette formation politique et, fort vraisemblablement, accroîtra sa crédibilité quant à sa capacité de gouverner le Québec. Par ailleurs, la députation adéquiste inexpérimentée risque de commettre des impairs au point que bien des électeurs se demanderont si l’ADQ possède les compétences pour remplacer les libéraux à la tête du gouvernement. Quant à ceux-ci, ils peuvent toujours compter sur un électorat captif et espérer une remontée chez les francophones.

C’est dans ce contexte que le PQ doit faire le post mortem de la dernière campagne électorale. Le glissement dans les résultats des élections de 2003 et de mars 2007 pourrait laisser croire à un essoufflement du projet souverainiste. Pourtant, tous les sondages continuent à montrer que l’option est plus populaire que le parti. Le PQ est toujours confronté au même dilemme depuis sa première prise de pouvoir en 1976 : pour être élu, il doit démontrer qu’il est apte à bien gouverner et mettre en veilleuse son option, de peur de faire fuir une partie de l’électorat. Une fois au pouvoir, il doit se concentrer sur la gestion de l’État, prendre des décisions parfois impopulaires et, par la force des choses, mécontenter ceux qui devront se prononcer dans le cadre d’un référendum déclenché seulement si les conditions s’y prêtent. L’avenir du PQ dépend en grande partie de sa capacité de revoir la dynamique forcément précaire qui lie ces deux dimensions.

La meilleure façon pour le PQ de forcer sa disparition serait d’abandonner sa raison d’être. S’y accrocher ne le conduirait pas nécessairement au rôle de tiers parti plus ou moins marginal. La recette de la marginalisation politique passe plutôt par le refus de gouverner en ne faisant que la promotion de la souveraineté. En d’autres termes, l’avenir du PQ exige qu’il redevienne crédible sur les deux fronts à la fois. En somme, revoir le message et la stratégie. Si le PQ en est capable, et il ne faut pas sous-estimer sa résilience, c’est davantage l’ADQ qui devrait craindre le retour à la case départ et son « union-nationalisation » dans un environnement politique qui continuera à être polarisé entre les options canadienne et québécoise.

 

François Rocher
François Rocher est professeur titulaire à l'École d'études politiques de l'Université d'Ottawa.

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