Le 23 mars 2020, François Legault mettait le Québec en pause pour une durée indéfinie en annonçant la fermeture de toutes les activités non essentielles. Quatorze mois plus tard, le 18 mai 2021, le premier ministre présentait un plan de déconfinement, qui promettait de ramener la société québécoise à peu près à la normale, à temps pour la rentrée scolaire de l’automne.

Nous n’en avons pas fini avec la pandémie. Les dernières étapes demeurent conditionnelles au respect des règles et au succès de la vaccination. Et seuls quelques pays riches commencent à voir les bienfaits d’une vaccination qui, à court terme, demeure hors de portée pour la grande majorité des habitants de la planète. Mais il est maintenant possible de commencer à penser l’après-pandémie.

Dans une chronique parue au tout début de la pandémie, je faisais le parallèle avec la Seconde Guerre mondiale en suggérant qu’une épreuve partagée qui met toute la population à risque pouvait engendrer un sentiment de solidarité favorable au développement de la protection sociale. Dans les mois qui ont suivi, je me suis souvent dit que j’avais été trop optimiste aux premières semaines de la crise sanitaire, à un moment où la magie des arcs-en-ciel semblait encore porteuse d’espoir.

La catastrophe dans les établissements de soins de longue durée, et notamment dans les CHSLD au Québec, la montée un peu partout d’un discours anti-science et complotiste, et les décisions souvent aberrantes des Donald Trump, Jair Bolsonaro et Narendra Modi ont assombri l’horizon. Mais le monde a tout de même changé, souvent pour le mieux.

En effet, les différents gouvernements ont consacré des ressources monumentales à la lutte contre la COVID-19 et à la mitigation des conséquences économiques de la pandémie. Une étude du cabinet-conseil McKinsey estime qu’en quelques mois, les pays du monde ont dépensé plus de 10 000 milliards de dollars pour faire face à la crise. En Europe de l’Ouest, l’engagement financier représente presque 30 fois le Plan Marshall, mis sur pied par les États-Unis pour la relance de l’Europe après la Seconde Guerre mondiale. La figure ci-dessous compare l’effort de stimulation économique des premiers mois de la pandémie avec le soutien total engagé pendant la crise financière de 2008.

Un peu partout, de nouvelles mesures ont été mises en place pour faire face à l’accroissement de la demande dans le système de santé, assurer le suivi des personnes touchées par la maladie, et accélérer le développement et le déploiement des vaccins. En parallèle, des programmes étaient créés de toute pièce pour soutenir le revenu des travailleurs affectés par la crise, maintenir le lien d’emploi dans les entreprises et aider des secteurs entiers de l’économie.

Les interventions ont été si nombreuses qu’il demeure difficile de les suivre et d’en faire l’analyse. Mais si on y regarde de plus près, en lisant par exemple l’excellent ouvrage d’Alec Castonguay, Le printemps le plus long, on peut se féliciter de la résilience de nos institutions. Ce qui frappe, en effet, en lisant ce livre, c’est la rigueur, l’engagement et la bienveillance avec laquelle nos élus et nos fonctionnaires ont réagi à une crise que personne n’a vu venir pour faire au mieux dans une situation difficile à décoder.

Ce qui n’était au départ qu’un assortiment de mesures d’urgence pourrait d’ailleurs s’installer dans la durée. L’arrivée de Joe Biden à la présidence des États-Unis et la victoire à l’arraché des démocrates au Congrès amènent les Américains à parler de soutien financier aux familles, d’infrastructures sociales et même de hausses d’impôt pour les plus riches et pour les entreprises multinationales. Au Canada, le gouvernement de Justin Trudeau a présenté un budget audacieux, qui promet notamment un investissement massif dans les services de garde. L’Union européenne a convenu d’un plan de relance ambitieux, qui permettra une certaine redistribution entre les pays membres.

En 2020, l’importance d’un État robuste et capable d’intervenir est apparue plus nettement que jamais, tout comme la nécessité de la recherche scientifique, de mesures de promotion de la santé publique et de programmes solides et plus universalistes de sécurité du revenu.

Jouant avec une expression phare des années Reagan, le penseur social-démocrate américain qui intervient sur Twitter sous le pseudonyme de James Medlock notait avec ironie le 15 janvier 2021 que « the era of ʺthe era of big government is overʺ is over » (l’ère de la fin de l’ère des gouvernements interventionnistes est terminée).

En 2008-2009, les gouvernements du monde ont brièvement redécouvert John Maynard Keynes et l’intervention de l’État, le temps de sauver les banques de la catastrophe, le plus souvent avec l’argent des contribuables. Très rapidement, cependant, ils sont revenus à leurs trajectoires antérieures et ont insisté sur les mesures d’austérité nécessaires pour résorber les conséquences budgétaires qu’a entraînées le sauvetage des banques.

En 2020, l’importance d’un État robuste et capable d’intervenir est apparue plus nettement que jamais, tout comme la nécessité de la recherche scientifique, de mesures de promotion de la santé publique et de programmes solides et plus universalistes de sécurité du revenu. Les gouvernements commencent même à parler d’une taxe mondiale sur les bénéfices des multinationales. À eux seuls, le marché et les choix individuels offrent une protection bien limitée contre les pandémies ou ― il faudra y venir ― contre les changements climatiques.

L’après-COVID verra le retour des différends habituels entre la droite et la gauche, et ce n’est pas une mauvaise chose. La démocratie se nourrit du choc des perspectives, et on ne peut mettre les grands débats en pause trop longtemps. On doit également garder à l’esprit que le premier pays largement vacciné, Israël, n’a rien trouvé de mieux à faire que de reprendre les agressions contre le peuple palestinien. Le Québec de l’après-COVID se prépare pour sa part à consacrer d’importantes ressources publiques à la construction d’une autoroute de plus pour permettre à des banlieusards de la capitale nationale de sauver quelques minutes. Le naturel revient facilement.

Nous ne trouverons pas un trésor caché au bout de l’arc-en-ciel. Mais le monde a changé. Ce sont la science, les mesures de santé publique et les interventions massives de l’État qui nous ont protégés contre la pire crise sanitaire depuis 100 ans. Si nous retenons quelques leçons de cette année sans précédent, il semble permis d’être optimiste.

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Alain Noël
Alain Noël is a professor of political science at the Université de Montréal. He is the author of Utopies provisoires : essais de politique sociale (Québec Amérique, 2019).

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