Tourisme Québec a publié en 2016 un Guide méthodologique pour la réalisation des études sur l’impact économique des grands festivals & événements. Ce guide est devenu la référence en la matière. Pourtant, personne ne s’est donné la peine de l’analyser. Quand on se prête à l’exercice, on lui découvre de sérieuses lacunes qui mènent à des retombées nettement exagérées.

Première lacune : les touristes québécois

Le calcul de retombées économiques a pour objet de démontrer qu’un événement déficitaire peut être avantageux pour une collectivité quand on tient compte de son effet sur l’industrie touristique. Il repose sur le principe de « l’argent frais », c’est-à-dire de l’argent provenant de l’extérieur d’un territoire, parce que des touristes ont été attirés par l’événement.

Dans ce calcul, tout visiteur résidant à plus de 40 kilomètres du site de l’événement est considéré comme un touriste (ou excursionniste) apportant de l’argent frais. On parle donc ici de retombées économiques pour la municipalité où se tient l’événement. On commet toutefois l’erreur de transposer ces retombées à l’échelle provinciale.

Quand un résident de Granby assiste à un événement tenu à Montréal, il y a une entrée de fonds dans la région métropolitaine, mais il y a par le fait même une sortie de fonds à Granby. À l’échelle provinciale, le résultat net est nul. Seules les dépenses d’un visiteur de l’extérieur du Québec font augmenter l’activité économique québécoise et les recettes fiscales du gouvernement.

Le 50e Festival Western de St-Tite illustre à quel point la perspective municipale peut fausser la donne. Selon un palmarès récent, il générait des retombées de 45 M$ et rapportait 9,7 M$ d’impôts au gouvernement québécois, soit 13 dollars pour chaque dollar investi. Selon son directeur général, cela ferait du Festival Western un « multiplicateur de richesse », rien de moins!

Mais le festival attire surtout des touristes québécois. Seulement 2,6 M$ ou 5,8 % de ses retombées sont dues à des touristes de l’extérieur du Québec. Il en résulte une hausse des impôts québécois de l’ordre de 560 000 $ (5,8 % de 9,7 M$) pour un rendement de 0,75 $ par dollar investi. La « multiplication de richesse » est une pure illusion d’optique, un mirage dû au fait que l’on projette sur l’ensemble du Québec des retombées qui ne valent que pour le territoire municipal de St-Tite.

Deuxième lacune : les subventions provinciales

Le guide inclut dans son calcul les subventions provinciales, puisqu’il s’agit d’argent frais pour une municipalité.

Supposons un événement déficitaire à hauteur de 100 000 $ et une subvention équivalente. Si on inclut la subvention dans le calcul, les retombées pourraient être de 70 000 $. Grâce à cette pratique, la perte financière de 100 000 $ est convertie en une « richesse » de 70 000 $. On fait du déficit un créateur de richesse, alors qu’il témoigne précisément du contraire. En versant une subvention, le gouvernement prévient l’appauvrissement du promoteur local en appauvrissant le contribuable québécois, mais il n’élimine pas la perte. Une subvention n’est pas en soi une richesse, c’est un transfert de richesse.

Supposons maintenant que l’événement soit rentable et qu’il ne nécessite aucune subvention. Il n’y aura aucune retombée économique. Le principe de l’argent frais mène ici à la conclusion absurde qu’un événement non rentable crée plus de richesse qu’un événement rentable. Le calcul de retombées voit de la richesse là où il n’y en a pas et ne la voit pas là où il y en a.

Dans le domaine du sport, le Centre Bell a été construit sans aide financière des gouvernements. Sans subvention provinciale, aucune retombée économique. Mais si le gouvernement provincial versait une subvention de 300 M$ pour la construction d’un stade de baseball (comme cela a déjà été suggéré), il y aurait d’importantes retombées économiques, même si aucune équipe de baseball ne venait à Montréal. Selon cette logique, la construction d’un stade de baseball inutilisé créerait plus de richesse que la construction d’un Centre Bell utilisé à pleine capacité. C’est aberrant.

Troisième lacune : les frais d’exploitation

Le RÉMI (Regroupement des événements majeurs internationaux) a publié en 2018 une étude portant sur ses membres (excluant donc le Grand Prix). Elle a ceci de remarquable qu’elle mène à la conclusion que les événements déficitaires du RÉMI auraient été avantageux même s’ils n’avaient attiré aucun touriste et n’avaient entraîné aucune entrée d’argent frais sur le territoire québécois. Comment est-ce possible ?

Trois catégories de dépenses sont retenues par l’étude: les dépenses des touristes et excursionnistes québécois (128,3 M$), les dépenses des touristes hors Québec (148,4 M$) et 59 % des frais d’exploitation encourus par les événements (119,7 M$). Ces dépenses mèneraient à des retombées économiques de 290,8 M$.

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C’est la troisième catégorie de dépenses qui nous intéresse ici. Les cachets et les salaires versés à des Québécois représentent 40 % des frais d’exploitation ; cela signifie des retombées minimales de 47,9 M$, dont quelque 3,9 M$ sont attribuables à des subventions fédérales, donc à de l’argent frais venant d’Ottawa. Il reste 44 M$ de retombées attribuables à des fonds provenant du Québec, un montant supérieur au déficit encouru de 37,6 M$ (montant obtenu en additionnant les subventions des trois paliers de gouvernement). L’étude se trouve ainsi à rentabiliser des événements déficitaires en utilisant les frais d’exploitation qui ont mené à leur déficit collectif. Il s’agit là d’une perversion évidente de la logique économique. Quand des frais d’exploitation cessent d’être des coûts et deviennent des retombées, tout devient rentable.

S’ajoute à cela une incohérence manifeste. On inclut dans les retombées les salaires et cachets versés à des Québécois, quel que soit leur lieu de résidence. Alors quand un résident de Granby assiste à un événement, il y a une entrée de fonds, mais le cachet versé à un artiste de Granby ne constitue pas une sortie de fonds. Ce double standard est omniprésent dans ces études. Comme autre exemple, une subvention reçue de Québec constitue une entrée de fonds, mais les impôts payés à Québec (et Ottawa) ne constituent pas des sorties de fonds, puisqu’on les conserve dans les retombées.

Quatrième lacune : les recettes au guichet

Des trois catégories de dépenses de l’étude, seules les dépenses des touristes de l’extérieur du Québec doivent être retenues. Encore faut-il les réduire, parce qu’elles incluent les achats de billets pour assister aux événements. Ce sont là des sommes versées aux promoteurs des événements. L’industrie touristique n’en profite aucunement. Il faut donc les exclure du calcul des retombées touristiques. Les données fournies par l’étude ne permettent pas de mesurer la correction nécessaire. Mais une correction modeste pourrait réduire à environ 100 M$ les retombées des 17 événements du RÉMI, soit le tiers des résultats annoncés.

On nous dira qu’une telle création de « richesse » justifie des subventions totales de 37,6 M$ (ou de 46 M$, si on inclut les commandites des sociétés d’État). L’argument ne tient pas. Les retombées en question sont en grande partie des coûts encourus pour fournir des services aux touristes. Ce qu’il faut mesurer, ce sont les profits réalisés par l’industrie touristique. À ces profits, on pourra ajouter les taxes indirectes payées à Québec par les touristes hors Québec, ces taxes constituant un gain net pour la province. Pour que les événements du RÉMI soient avantageux pour la collectivité, il faut que ces « profits augmentés » soient plus grands que leur déficit collectif.

Des profits détournés?

Supposons que ce soit le cas et qu’une aide financière soit justifiée. Pourquoi faut-il que ce soit le contribuable qui paie la note, plutôt que l’industrie touristique étant donné qu’elle profite de ces événements (comme cela semble se faire en partie avec le Grand Prix)? Mieux encore, pourquoi pas les organisateurs d’événements? La question peut paraître farfelue, mais elle est tout à fait légitime.

Le Groupe Juste pour rire aurait récemment été vendu pour la somme de 65 M$. Donc, pendant que le festival recevait des subventions, le groupe faisait des profits et prenait de la valeur, entre autres en vendant des services de gestion à son propre festival et en exploitant des droits de diffusion achetés à bas prix du festival. C’est ainsi qu’on peut transférer des profits d’un organisme sans but lucratif à une entreprise privée. On réclame des subventions d’une part en réalisant des profits d’autre part. Si ses acquéreurs ont accepté de verser 65 M$ pour le Groupe Juste pour rire, c’est qu’ils prévoient, dans les années à venir, de réaliser, au minimum, des profits équivalents grâce aux événements liés au groupe. Pourquoi alors subventionner ces événements?

On retrouve le même type d’organisation avec le Festival international de jazz de Montréal, un organisme à but non lucratif, et Équipe Spectra, une entreprise privée fondée par les organisateurs du festival, qui détient le contrat de gestion du festival. Peut-être les gouvernements devraient-ils refuser toute subvention à des événements dont les organisateurs signent des contrats avec des entreprises privées dont ils sont eux-mêmes propriétaires.

Une lacune spécifique au grand prix

Le Grand Prix de 2015 aurait généré des retombées de 42,4 M$. Comme dans le cas du RÉMI, trois catégories de dépenses sont retenues : les dépenses des touristes et excursionnistes québécois (3,2 M$), les dépenses des touristes de l’extérieur du Québec (36 M$) et des frais d’exploitation (21,9 M$). Encore ici, seules les dépenses des touristes de l’extérieur du Québec doivent être retenues et elles résultent en retombées de 28 M$. Ce résultat doit toutefois être amputé d’un montant substantiel.

Nulle part l’étude ne fait mention de la somme versée par nos gouvernements à une entreprise étrangère pour obtenir le droit de présenter l’événement à Montréal. Il s’agit là d’une fuite importante, d’une retombée négative. Les journaux mentionnaient récemment un montant de 18,7 M$. On pourrait devoir réduire de 10 M$ les retombées du Grand Prix de 2015, ce qui les ramènerait à 18 M$. Il n’y a vraiment pas de quoi pavoiser. Cet événement n’est sûrement pas aussi avantageux qu’on le prétend en haut lieu, loin de là.

Revoir nos méthodes

Il faut revoir nos façons d’analyser les événements et les festivals. Tout compte fait, il suffirait d’adopter la perspective provinciale, de n’inclure aucun élément déjà inclus dans la comptabilité de l’événement, sauf peut-être les subventions fédérales, et de mesurer non pas les coûts encourus par l’industrie touristique, mais les profits réalisés, auxquels on ajoutera les taxes indirectes payées au gouvernement provincial par les touristes hors Québec.

Dans l’état actuel des choses, le calcul de retombées économiques prescrit par le guide méthodologique est un exercice de comptabilité créative basé sur une logique économique fautive. C’est un simulacre d’analyse économique et une supercherie qu’il faut dénoncer haut et fort.

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Yvan Stringer
Yvan Stringer est professeur honoraire du Département d'économie appliqué de HEC Montréal.

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