Une population est un é‚tre vivant qui se transforme constamment : des nouveaux venus s’ajoutent, certains disparaissent, tout le monde vieillit, des familles se forment et se déforment ; et chacun, suivant les phases de la vie, change de fonction : en voie de formation, puis produc- teur-éducateur, enfin retraité plus ou moins serviable ou au contraire dépendant. En outre, aÌ€ chaque individu se rattachent des caractéristiques : certaines fixes, comme le sexe, la langue maternelle ; d’autres plus variables, comme le métier et le lieu de résidence. Tout cela forme un ensemble complexe, dont les éléments varient en importance. Il en résulte quelques pro- blé€mes économiques, culturels, politiques, qui se singularisent souvent par la lenteur de leur apparition aussi bien que par la négligence des pouvoirs publics aÌ€ leur égard.

Tout en décrivant aÌ€ gros traits les phénomé€nes les plus marquants du dernier quart de sié€cle et ceux qui s’annoncent pour le demi-sié€cle prochain, nous allons insister sur les défis suscités par ces faits et sur les poli- tiques qu’ils appellent.

L’année 1980, qui a vu naiÌ‚tre Options politiques, ne cons- titue pas une borne vraiment utile pour séparer les épo- ques démographiques significatives. Il vaut mieux placer le début de la période récente vers 1970. La pilule contraceptive venait alors d’entrer en scé€ne ; le baby-boom cédait la place, sans temps de repos, au babybust ; le mariage légal commençait aÌ€ perdre son roÌ‚le quasi exclusif d’entrée dans la vie conjugale ; l’immigration, jusqu’alors franchement dominée par des per- sonnes de souche européenne, cédait le pas aux non-Européens ; enfin, la fraction des personnes aÌ‚gées reprenait sa croissance, cette fois avec plus de vigueur que précédemment.

Entre 1970 et 2005, la population totale est passée de 21 aÌ€ 32 millions de personnes, soit un accroissement de 52 p. 100 en 35 ans ; le taux annuel de croissance a diminué tout au long de cette période : de 1,4 aÌ€ 0,8 p. 100, princi- palement parce que la croissance naturelle (naissances moins décé€s) s’est effondrée : elle est passée de 0,8 aÌ€ 0,3 p. 100 par an. L’immigration nette, elle, s’est maintenue et constitue depuis une dizaine d’années le facteur dominant de la croissance de la population canadienne.

La distribution géographique de la population, elle, a un peu changé : l’Ontario et la Colombie-Britannique ont pris de l’importance au détriment du Québec et de l’Atlantique. Ces changements de poids sont surtout dus aux migrations interprovinciales et au choix géographique des immigrants, les deux obéissant surtout aÌ€ des attraits ou repoussoirs économiques.

La chute de l’accroissement naturel est presque entié€re- ment due aÌ€ la baisse de la natalité. Il est vrai que le taux brut de mortalité a augmenté légé€rement, mais cela est entié€rement imputable au vieillissement de la population, car les taux par aÌ‚ge, eux, se sont réduits ; si bien que l’espérance de vie aÌ€ la naissance est passée, entre 1970 et 2005, de 72 aÌ€ pré€sde77anspourleshommesetde79aÌ€unpeuplusde82 ans pour les femmes. On notera que l’avantage féminin s’est réduit, peut-é‚tre en partie aÌ€ cause de l’imitation partielle par les femmes du mode de vie des hommes, l’usage du tabac en particulier. Il faut noter, pour chacun des deux sexes et dé€s 1970, une réduc- tion de plus de la moitié des risques de décé€s dus aux maladies du systé€me cir- culatoire, ce qui constitue une belle vic- toire de la médecine.

La grande responsable de la chute de la croissance naturelle est la baisse importante de la fécondité. Il est com- mode de décrire son évolution en uti- lisant ce que les démographes appellent l’indice synthétique (ou con- joncturel) de fécondité. Cet indice représente le nombre d’enfants qu’au- rait en moyenne chaque femme d’un groupe défini, au cours de sa vie, si elle était soumise aux taux de fécondité observés au cours d’une année donnée pour ce groupe-laÌ€. Au sommet du baby- boom (vers 1957-1959), cet indice était au Canada de 3,8 enfants par femme ; aÌ€ la fin de cet épisode (vers 1965), il atteignait 3 enfants ; la chute a conti- nué, avec de légers soubresauts, jusqu’aÌ€ maintenant ; en 1971, l’indice était égal au niveau de remplacement des générations (2,1 enfants) et il avoisinait 1,5 enfant au cours du dernier lustre. Pour cette dernié€re période, c’est envi- ron 135 000 naissances par an qu’il faudrait ajouter aux quelque 325 000 qu’on a observées, si l’on souhaitait revenir au niveau de remplacement. Plus concré€tement, il faudrait qu’un peu plus de la moitié des couples aient un enfant de plus. C’est beaucoup, mais les Canadiennes qui ont aujour- d’hui 63 ans ”” et toutes les générations qui les ont précédées ”” l’ont fait !

L’usage répandu de divers moyens contraceptifs remonte au dernier tiers du XIXe sié€cle. Il s’agissait alors surtout du coïtus interruptus et du condom. La pilule a triomphé au cours des années 1960, mais elle a vite cédé la premié€re place aÌ€ la stérilisation, du moins apré€s l’aÌ‚ge de 30 ans environ. Tout cela cons- titua une véritable révolution au profit de la liberté, celle des femmes en parti- culier. Cependant, malgré l’efficacité et la commodité des moyens modernes, plusieurs femmes ont encore recours aÌ€ l’avortement. Malgré une tendance aÌ€ la baisse, on estime qu’aujourd’hui, si l’on répartissait les avortements le plus également possible, une femme sur deux recourrait aÌ€ cet expédient au cours de sa vie.

Nous l’avons signalé, la décennie 1991-2001 est la premié€re, depuis plus d’un sié€cle, qui a vu l’immigration nette dépasser la croissance naturelle. Le Canada est d’ailleurs l’un des pays qui reçoivent le plus d’immigrants, compte tenu de sa population, si bien qu’il n’est pas loin du championnat en matié€re de pourcentage de ses habitants qui sont nés aÌ€ l’étranger : 18,4 p. 100 au recensement de 2001, alors que les États-Unis n’en avaient que 13 p. 100. Au cours des trois dernié€res décennies du XXe sié€cle, le Canada a reçu en moyenne 165 000 immigrants et a perdu 35 000 émigrants par an, si l’on se rapporte aux estimations de Statis- tique Canada. Pendant cette période, notre pays a donc reçu en moyenne 6 immigrants pour 100 habitants aÌ€ chaque décennie. Malgré des fluctua- tions importantes d’une année aÌ€ l’autre, il n’y a pas de tendance claire aÌ€ la hausse ou aÌ€ la baisse.

Ce qui a changé, cependant, par rapport aÌ€ la période de l’apré€s-guerre, c’est la provenance des immigrants. Dans l’apré€s-guerre, un quart des immi- grants venaient des IÌ‚les-Britanniques et la moitié du reste de l’Europe ou des États-Unis, ce qui ne laisse qu’un quart aux non-Européens ; depuis 1970, deux tiers des immigrants viennent d’Afrique, d’Asie ou d’Amérique latine. Le partage Européens/non-Européens s’est donc inversé. Cela est imputable aÌ€ deux facteurs majeurs : d’une part, la source européenne s’est raréfiée avec l’amélioration du niveau de vie ; d’autre part, le Canada a modifié ses lois de manié€re aÌ€ réduire la discri- mination, aÌ€ donner un droit d’immi- grer aux parents proches des résidents canadiens et aÌ€ rendre difficile le refoulement des demandeurs d’asile non réfugiés. Ce régime légal fait en sorte qu’une fraction importante des immigrants (plus de 5 sur 10 au cours des années récentes) sont maintenant admis aÌ€ cause de leurs liens de parenté ou pour des raisons humanitaires.

Il va sans dire que cette nou- velle immigration a lentement modifié la composition ethnique de la population, ce qui n’a pas été sans créer quelques tensions. Malgré tout, les autorités politiques du Canada, provinciales aussi bien que fédérales, n’ont pas manifesté leur intention de réduire les niveaux d’immigration. Le discours offi- ciel va plutoÌ‚t dans le sens opposé et va- lorise le caracté€re multiethnique du pays.

Les immigrants s’installent de plus en plus en Ontario (pré€s de 60 p. 100 récemment) et de moins en moins dans la région des Maritimes ou celle des Prairies. La Colombie-Britannique en attire maintenant autant que le Québec (environ un sixié€me pour chacun). Concentration plus forte encore : trois quarts des immigrants s’installent dans les trois plus grandes villes du pays.

Les migrations interprovinciales ne sont pas négligeables non plus : 15 p. 100 des Canadiens de naissance vivent dans une autre province que celle ouÌ€ ils ont vu le jour. La Colombie- Britannique et l’Ontario sont les grands gagnants.

Si la baisse de la fécondité a réduit la taille de la famille, cette famille elle- mé‚me a subi un chamboulement au moins aussi important : les couples sont devenus de plus en plus fragiles. Souvent, ils sont formés sans la sanction d’un mariage légal, ce qui était le cas, en 1996, de 40 p. 100 des couples de moins de 30 ans. Au Québec, champion aÌ€ ce titre, 56 p. 100 des enfants sont nés hors du mariage en 1998 (au Canada, c’était environ 35 p. 100). Et la tendance est croissante. Bien suÌ‚r, on peut vivre en famille sans mariage légal. L’ennui, c’est que ces unions libres, comme on les appelle, sont plus fragiles que les autres, lesquelles sont déjaÌ€ passablement éphémé€res : environ 35 p.100 des mariages se terminent par un divorce, au bout de 10 ou 11 ans en moyenne.

Ce serait un moindre mal s’il n’y avait pas d’enfants aÌ€ la clef. Mais il y en a beaucoup, ils sont souvent jeunes, et une fraction importante d’entre eux voient leurs parents se séparer. Nicole Marcil-Gratton a estimé que c’était le cas de 25 p. 100 des enfants canadiens nés en 1983- 1984, avant leur dixié€me anniversaire. Et cette fraction va croissant avec le temps. Il faut ajouter que ces ruptures d’unions aboutissent pour la plupart aÌ€ des familles monoparentales. Elles représentent aujourd’hui environ 22 p. 100 des familles avec enfants. Ce sont sans doute ces familles qui cons- tituent le nid de pauvreté le plus mar- qué et le plus vaste au Canada.

La composition linguistique de la population canadienne est probable- ment la caractéristique démographique qui a suscité les plus vives inquiétudes et les politiques les plus controversées. Il est clair que la fraction des franco- phones a déjaÌ€ beaucoup diminué dans l’ensemble du Canada et qu’elle est maintenant fort réduite aÌ€ peu pré€s partout. Deux provinces conservent cependant une proportion substantielle de francophones : le Nouveau- Brunswick, ouÌ€ elle diminue lentement, et le Québec, ouÌ€ elle a fait des progré€s au cours des 30 dernié€res années, sans doute avec l’aide de la loi 101 mise en vigueur en 1977. La fraction des fran- cophones y est passée de 80,8 p. 100 en 1971 aÌ€ 83,1 p. 100 en 2001. Mais cela n’a pas empé‚ché beaucoup de national- istes franco-québécois de semer des craintes quant aÌ€ la vigueur de cette langue dans la Belle Province. Ce n’est pas le lieu de trancher ce débat.

Le Canada ne compte que 1/2 de 1 p. 100 de la population mondiale et 21/2 p. 100 de celle des pays dévelop- pés. C’est évidemment aÌ€ eux qu’il faut se comparer.

Notre pays a longtemps affiché une fécondité nettement plus élevée que celle des États-Unis et de l’Europe, mais depuis 1970, le Canada suit de tré€s pré€s la moyenne des pays de l’Europe de l’Ouest et du Nord ; depuis 1980, il se laisse de plus en plus dépasser par les États-Unis, le seul pays riche et important qui, de concert avec l’Irlande, l’Islande et la Nouvelle-Zélande, se maintient, depuis pré€s de 15 ans, aÌ€ peu pré€s au niveau du remplacement des généra- tions. Il faut préciser que parmi les pays d’Europe de l’Ouest et du Nord ”” ceux qui nous ressemblent le plus ”” plusieurs ont réussi aÌ€ conserver une fécondité moins chétive que celle du Canada.

Pour donner plus de poids aÌ€ cette réalité un peu surprenante, il est préférable d’utiliser une mesure un peu différente de l’indice synthétique de fécondité : ce que les démographes appellent la descendance finale. Sa si- gnification est toute simple et tout aÌ€ fait concré€te : il s’agit du nombre moyen d’enfants qu’ont mis au monde les femmes de chaque génération. Elle présente un inconvénient : on ne peut l’estimer de façon fiable que pour des femmes qui aché€vent leur période féconde, c’est-aÌ€-dire qui ont environ 35 ans. Cette mesure a été estimée par la démographe française France Rioux. Le tableau 1 présente ses résultats pour les femmes nées en 1963 et pour cer- tains pays classés en ordre décroissant.

Sauf le Portugal, ces pays ont établi une aide financié€re généreuse aÌ€ l’éduca- tion des enfants, particulié€rement sous la forme d’allocations familiales. En revanche, certains pays, notamment l’Italie et l’Espagne, qui ne font pas grand-chose aÌ€ ce point de vue, ont vu leur descendance baisser aÌ€ des niveaux jamais observés. Le Canada, aÌ€ ce point de vue, a une position mitoyenne et a, pour ainsi dire, la descendance qu’il mérite : les Canadiennes nées en 1963 ont une descendance finale de 1,75. Les Québécoises n’atteignent que 1,6 enfant, un niveau qui n’est aussi faible que pour les Allemandes, les Italiennes et les femmes vivant dans plusieurs des pays de l’ancien empire soviétique.

Malgré ces comportements de fer- tilité, la population canadienne augmente plus rapidement (0,8 p. 100 par an) que celle de l’Europe, devenue quasi stationnaire et mé‚me décroissante dans toutes ses régions, sauf l’Europe occidentale. Mais les États-Unis font mieux, de mé‚me que le groupe Australie–Nouvelle-Zélande (0,9 p. 100 par an dans les deux cas). L’ensemble du Tiers-Monde ne fait plus que 1,5 p. 100 par an, en diminution depuis son maximum de 2,5 p. 100 en 1960-1965.

C’est graÌ‚ce surtout aÌ€ une forte immigration nette que la population canadienne continue de croiÌ‚tre. Le Canada fait partie des pays développés qui accueillent le plus grand nombre d’immigrants, compte tenu de leur population. En termes de pourcentage de la population totale, le Canada, avec 19 p. 100 d’immigrants, n’est dépassé que par Israéˆl (37 p. 100), la Suisse (25 p. 100), l’Australie (25 p. 100) et la Nouvelle-Zélande (22 p. 100). Les États- Unis n’en comptent que 13 p. 100 et l’Europe, 8 p. 100. AÌ€ cet égard, il faut signaler au Canada deux cas exception- nels : le Grand Toronto, qui compte 44 p. 100 d’immigrés dans sa popula- tion, et le Grand Vancouver, 38 p. 100. Le Grand Montréal ne fait pas mieux que l’ensemble du pays avec 18 p. 100.

Le Canada se distingue aussi ”” et encore plus nettement ”” par sa réponse aux Nations unies, qui interrogent régulié€rement chaque pays sur ses poli- tiques de population. En 2000, notre pays était l’un des cinq pays développés qui souhaitaient accroiÌ‚tre leur niveau d’immigration. Les États-Unis n’étaient pas du nombre. Selon le rapport 2004 de l’ONU, un tiers des pays du monde ont mé‚me pris des mesures pour réduire leur immigration (c’est le cas notam- ment du Danemark, de l’Espagne, de la Fédération russe, de la France, de l’Italie et de la Nouvelle-Zélande).

En ce qui concerne l’espérance de vie aÌ€ la naissance qui est la façon la plus simple et la plus complé€te de représenter l’efficacité d’un pays dans sa lutte contre la mort, le Canada n’a rien aÌ€ envier aÌ€ aucun autre pays, sauf le Japon. Elle représente la durée de vie moyenne des nouveaux nés, en supposant qu’ils sont soumis aux taux de mortalité observés aÌ€ chaque aÌ‚ge. Elle est de 77 ans pour les hommes et de 82 ans pour les femmes. Ces valeurs sont plus élevées que celles de l’Europe et des États-Unis.

Faible fécondité et espérance de vie élevée se conjuguent pour faire du vieil- lissement (le pourcentage des plus de 65 ans dans l’ensemble de la population) un des principaux enjeux publics des prochaines années. Le monde développé est trois fois plus vieux (15,3 p. 100) que le monde moins développé (5,5 p. 100). L’Europe est le plus vieux des continents (15,9 p. 100) ; sa plus vieille partie est le Sud et l’Ouest (17,5 p. 100). La « nouvelle Europe » suit avec trois aÌ€ cinq lustres de retard : le Canada atteint maintenant 13,1 p. 100 ; les États-Unis, 12,3 p. 100 ; l’Australie–Nouvelle-Zélande, 12,6 p. 100. C’est l’évolution passée de la fécon- dité qui explique ces différences.

Que peut-on escompter comme tendances au cours du prochain demi-sié€cle? Il peut paraiÌ‚tre téméraire de faire des pronostics pour une pé- riode aussi longue, mais quelques phénomé€nes démographiques s’y pré‚- tent. Bien entendu, on ne cherchera ici ni la précision ni la certitude. Voici ce qu’on peut augurer :

La population totale du Canada va s’accroiÌ‚tre d’environ 20 p. 100 d’ici 2050. C’est du moins le pronostic moyen des démographes de Statistique Canada. Cela suppose que la fécondité reste faible et que l’immigration sera abondante. Les États-Unis feront probablement mieux, graÌ‚ce aÌ€ leur fécondité plus vigoureuse. L’Ontario hébergerait alors 40 p. 100 de la population canadienne, deux fois plus que le Québec.

La composition ethnique va tré€s probablement continuer aÌ€ se diversifier. Entre 1981 et 2001, la proportion des personnes de souche non européenne est passée de 4,7 aÌ€ 13,4 p. 100. Si cette tendance se poursuivait, on atteindrait pré€s de 25 p. 100 en 2025. Il est difficile d’aller plus loin.

Quant aÌ€ l’avenir des deux langues officielles, on peut affirmer assez ferme- ment que l’anglais sera la langue d’usage d’une fraction croissante de la popula- tion, que le français perdra du poids dans l’ensemble du pays, mais pas ”” ou peu ”” au Québec. Cela signifie que le Canada s’achemine vers une bipolarisation lin- guistique de plus en plus marquée.

Le phénomé€ne démographique le plus lourd de conséquence est presque suÌ‚rement le vieillissement de la popu- lation. Il est déjaÌ€ enclenché, mais nous n’en avons vu aÌ€ peine que la premié€re moitié. Au cours du demi-sié€cle qui vient, le pour- centage des jeunes se réduira probablement quelque peu, celui des adultes aussi, celui des plus de 65 ans va passer de 13 p. 100 aÌ€ environ 27 p. 100, si la fécondité se fixe au niveau de 1,75 enfant. Contrairement aÌ€ une croy- ance assez répandue, le roÌ‚le du baby- boom n’est pas majeur dans cette évolution : il n’aura fait que la retarder quelque peu jusqu’en 2010, pour ensuite l’accélérer. Le vieillissement résulte en fait de la baisse séculaire de la fécondité et tré€s secondairement de la baisse de la mortalité aux aÌ‚ges avancés.

Cette transformation de la compo- sition par aÌ‚ge aura pour résultat de doubler, pour chaque adulte, le poids des couÌ‚ts de la santé et encore davantage celui des pensions publiques, si rien n’est changé dans nos façons de faire. Cela ferait passer cescouÌ‚tsde12ou15p.100aÌ€25ou 30 p. 100 du PIB. Pour réduire ces effets indésirables, on peut faire deux choses : accroiÌ‚tre la fécondité et modi- fier nos habitudes afin de temporiser les effets du vieillissement.

La premié€re option n’est pas facile, mais on ne voit pas pourquoi le Canada ne pourrait pas réussir aussi bien qu’une bonne dizaine de pays européens qui ne sont pas beaucoup plus riches que lui. Bien entendu, il y a beaucoup plus aÌ€ faire que de verser des allocations fami- liales généreuses : assouplissement des horaires des parents qui travaillent ; congés, rémunérés ou pas, courts ou prolongés, pour les parents de jeunes enfants ; aide au logement, par exem- ple. Mais il reste que les allocations familiales sont une pié€ce maiÌ‚tresse en cette matié€re et constituent une bonne image de l’intéré‚t de chaque pays pour les enfants. La majorité des pays de l’Europe de l’Ouest donnent entre 2 000 et 3 000 dollars par an et par enfant, sans compter les allocations dites « d’é- ducation », fort généreuses, données en plus pour les enfants d’aÌ‚ge préscolaire. Le Canada est loin de cette sagesse. Non seulement son aide financié€re aux pa- rents est beaucoup plus faible, mais cette aide vise principalement les familles pauvres, ce qui en fait des moyens de lutte contre la pauvreté plutoÌ‚t que des allocations familiales proprement dites. En outre, les soins de santé devraient é‚tre gratuits pour les enfants, ce qui n’est pas tout aÌ€ fait le cas pour les soins dentaires.

Mais, quoi qu’on fasse pour redresser la natalité, un fort vieillisse- ment est inéluctable. Ainsi, on peut estimer que le retour aÌ€ une descendance de 2,1 enfants par femme réduirait le pourcentage des plus de 65 ans, vers 2050, de 27 aÌ€ 22,5 p. 100. Ce n’est certes pas négligeable, mais ce n’est pas non plus suffisant.

Il faudra donc s’adapter au vieil- lissement et faire tout ce qu’on peut pour atténuer ses effets indésirables, principalement du point de vue des finances publiques. C’est-aÌ€-dire : repousser l’aÌ‚ge de la retraite ; augmenter les taux d’activité ; accroiÌ‚tre l’emploi au- delaÌ€ de 50 ans par une réduction des échelles de salaires ; réduire le choÌ‚mage ; financer le plus possible les systé€mes publics de pensions par capitalisation ; financer les soins de santé, au moins en partie, par une assurance capitalisée. Mesures pénibles, sans doute. Mais peut- é‚tre n’aurons-nous pas le choix.

Au cours du dernier tiers de sié€cle, le Canada est entré dans une é€re démographique tout aÌ€ fait nouvelle : fécondité chétive, familles bousculées, vieillissement de la popula- tion. Ces phénomé€nes ont déjaÌ€ com- mencé aÌ€ produire leurs effets, mais bien partiellement. Le vieillissement va se poursuivre et ses effets deviendront de plus en plus lourds. Dans 20 ans, nous ne serons plus tout aÌ€ fait dans le mé‚me monde. DéjaÌ€, les enfants ont changé de nature pour ainsi dire : jusqu’au milieu du XXe sié€cle, les adultes les élevaient presque en surnombre sans réclamer beaucoup d’aide, sauf la gratuité de l’école élémen- taire ; ils étaient pour la société des biens presque « libres », au sens que les écono- mistes donnent aÌ€ ce terme ; aujourd’hui, les enfants sont pour l’État des biens « rares » qui ont un prix. Chose certaine, leur couÌ‚t va grimper. Tout cela nécessitera des ajustements pénibles qui sont lents aÌ€ venir. LaÌ€-dessus, l’Europe nous précé€de de quelques années, tandis que les États-Unis semblent moins affectés. Le Canada aurait intéré‚t aÌ€ examiner ce qui se passera en Europe.

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