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Depuis que le gouvernement canadien a légalisé le cannabis en 2018, le Québec s’est démarqué dans le paysage provincial et réglementaire en adoptant une approche axée sur la santé publique.

Le Québec organise en effet la distribution et la vente du cannabis par l’entremise d’un monopole d’État qui est tenu de verser la majorité de ses bénéfices à un Fonds de prévention et de recherche en matière de cannabis.

La SQDC compte près de 100 points de vente et continue de s’étendre. La livraison le jour même est disponible, et celle en 90 minutes est offerte dans un nombre croissant de régions. L’âge légal pour acheter et consommer est de 21 ans – contrairement à 19 ans ailleurs au pays, et 18 en Alberta –, et les produits comestibles ne peuvent être des bonbons, du chocolat ou des desserts.

Dans la mesure du possible, le Québec a évité une logique commerciale, ce qui ne s’est pas nécessairement fait au détriment de l’expérience des consommateurs. Des mécanismes et des procédures d’assurance-qualité ont été mises en place, et les consommateurs ont accès à réseau de distribution efficace.

Cinq ans plus tard, quelles leçons pouvons-nous tirer de cette approche?

Un Comité de vigilance sur le cannabis (dont les auteurs font partie) est chargé d’évaluer la mise en œuvre de la Loi encadrant le cannabis et de suivre les nouvelles tendances liées au cannabis. Son travail permet de faire un certain nombre de constats et de tirer plusieurs conclusions sur l’efficacité de l’approche québécoise – et de formuler également des recommandations qui sont tout aussi pertinentes au niveau national.

Tout d’abord, force est de constater que notre compréhension du marché du cannabis, au Québec comme au Canada, reste très incomplète. Le marché légal a incontestablement gagné en importance. La SQDC estime avoir repris 56 % du marché illégal du cannabis. Il s’agit cependant d’estimations brutes, et la taille réelle du marché noir reste à déterminer. Par conséquent, il demeure difficile de mesurer avec précision l’impact réel de la légalisation du cannabis, notamment en ce qui concerne l’un des principaux objectifs d’Ottawa, soit d’« empêcher les profits d’aller dans les poches des criminels ».

Les produits liés au cannabis se sont multipliés dans toutes les provinces depuis sa légalisation. Ils comprennent de nouvelles catégories telles les boissons, les timbres oraux et les joints préroulés. C’est la logique de rentabilité du marché : plus de produits peuvent engendrer plus de ventes. Une offre légale plus diversifiée peut sans doute mieux concurrencer le marché illicite et remplir l’objectif législatif de réduire ce marché.

Cependant, les mécanismes de transfert de consommateurs du marché illégal au marché légal demeurent mal connus. Cela s’explique en partie par la difficulté d’obtenir des données fiables sur le comportement de consommateurs qui choisissent de continuer à s’approvisionner sur le marché noir.

Trois clients se tiennent devant un long comptoir où deux employés les servent derrière des ordinateurs. Une petite sélection de produits est présentée sur le comptoir. Le mur du fond est rempli d’alvéoles où sont rangés des petits produits. Plusieurs sont vides. Au-dessus des casiers, on peut lire le mot « sativa » en grosses lettres noires.
Une boutique de la SQDC à Montréal en décembre 2018, peu après la légalisation, lorsque des pénuries d’approvisionnement ont incité à réduire les heures d’ouverture à seulement quatre jours par semaine. LA PRESSE CANADIENNE/Ryan Remiorz

Au final, ce manque de données et de connaissances empêche d’évaluer efficacement l’impact de l’évolution de l’offre sur la taille du marché illégal, ou celui de cette offre sur la conversion de nouveaux consommateurs.

Offrir davantage de produits pour attirer et maintenir les consommateurs dans le marché licite pourrait aussi stimuler une hausse de la consommation et du nombre de consommateurs, comme le Comité de vigilance du cannabis l’a noté dans son rapport de 2022.

On doit également s’inquiéter de l’impact de la commercialisation de produits de cannabis au marketing attrayant, particulièrement chez les jeunes. Les années d’expérience d’encadrement du tabac et de l’alcool au Canada ont montré une corrélation entre l’exposition au marketing et la consommation d’alcool. Les réglementations fédérale et provinciales limitent la promotion que peut faire l’industrie du cannabis pour valoriser ses produits, mais les médias sociaux offrent des alternatives puissantes et difficilement contrôlables.

Par exemple X, anciennement Twitter, est devenu un outil de choix pour les producteurs depuis qu’Elon Musk a permis l’affichage de publicités sur le cannabis dans les pays et régions où le produit est légal.

L’exploitation de ces techniques de marketing agressives, où les produits de cannabis sont présentés comme un style de vie et une expérience de consommation sophistiquée, est loin d’être banale. Elle contrevient aussi directement à l’objectif de la loi fédérale de protéger les jeunes.

L’âge légal pour la consommation et l’achat de cannabis au Québec est le plus élevé au pays. Cependant, les plus récentes données montrent que chez les utilisateurs de 15 à 17 ans, la proportion de ceux qui ont vapoté du cannabis est passée de 44 % en 2021 à 70 % en 2022.

Cela signifie parmi les 19 % de ce groupe d’âge qui sont des consommateurs de cannabis, plus des deux tiers l’ont fait en vapotant, ce qui entraîne un risque de dépendance. Ce type de consommation est aussi facilité par la distribution commerciale sur internet, qui est peu contrôlée.

La légalisation du cannabis à des fins récréatives a également été accompagnée d’une hausse de l’usage de cannabis dans un contexte d’automédication. L’Enquête québécoise sur le cannabis 2022 a montré qu’un peu plus du quart (28,1 %) des participants ont utilisé le cannabis principalement pour des raisons médicales ou pour soulager des symptômes au cours des 12 mois précédents. Les Canadiens en général ont aussi rapporté avoir utilisé du cannabis pour soigner l’anxiété et la dépression, diminuer l’insomnie et soulager des douleurs chroniques, entre autres.

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Les résultats de l’Enquête québécoise sur le cannabis 2021 suggèrent que seule une petite proportion d’utilisateurs médicaux de cannabis auraient une prescription d’un médecin. Cela suggère qu’une large proportion des consommateurs de cannabis médical ne sont pas accompagnés par un professionnel de la santé, ce qui entraîne des risques d’utiliser le cannabis à mauvais escient ou de façon contre-productive pour des motifs de santé physique ou psychologique.

Nous recommandons trois mesures qui peuvent être prises à l’échelle nationale pour réglementer le cannabis de manière plus efficace.

1. Mener davantage d’études nationales: nous devons mener des études pancanadiennes soutenues par les autorités de réglementation et de santé publique afin de mieux déterminer la part de marché rapatriée par le marché légal et les mécanismes par lesquels les consommateurs migrent du marché illicite vers le marché légal.

2. Développer des outils de surveillance: les autorités de réglementation et de santé publique devraient mettre au point des outils pour surveiller la publicité sur les médias sociaux par les compagnies de cannabis.

3. Supervision par des professionnels de la santé: les utilisateurs de cannabis devraient être encouragés à ne traiter leurs symptômes que sur les conseils d’un professionnel de la santé.

Ces problèmes ne doivent pas occulter les progrès réalisés avec la légalisation du cannabis, qui a permis de déstigmatiser son usage et de sortir de l’impasse d’une approche répressive qui a conduit au trafic de drogue, à la surincarcération et aux conséquences socio-économiques qui en découlent pour les communautés vulnérables.

Toutefois, l’atteinte des objectifs fixés par la loi fédérale est loin d’être garantie dans le contexte réglementaire actuel et nécessite une action plus concertée de la part des organismes de santé publique au pays.

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Bertrand Malsch est professeur agrégé et Fellow PricewaterhouseCoopers/Tom O’Neill à la Smith School of Business de l’Université Queens. Il est également directeur du CPA Ontario Centre for Corporate Reporting and Professionalism.
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Julie Loslier est directrice de santé publique pour la Montérégie et professeure titulaire à la Faculté de médecine de l’Université de Sherbrooke.
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Émilie Dansereau-Trahan est coordinatrice du Comité de Vigilance sur le cannabis et gestionnaire de planification, programmation et recherche à la direction de la santé publique de la Montérégie.

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