Le portrait un peu trop optimiste du capitalisme démocratique que tracent Iversen et Soskice rappelle cependant les gains économiques réalisés par la classe moyenne éduquée.

En 1990, 43 % des Québécois de 25 à 44 ans détenaient un diplôme d’études postsecondaires ou un grade universitaire. C’était déjà beaucoup. Mais en 2017, cette proportion est passée à 79 % : parmi les adultes en début de carrière, ce sont maintenant quatre personnes sur cinq qui ont étudié au-delà du secondaire.

Le Québec, évidemment, se situe parmi les nations les plus éduquées. Mais la tendance va dans le même sens ailleurs. En 2015, dans les pays de l’OCDE, 42 % des 25 à 34 ans avaient un diplôme d’études postsecondaires, comparativement à 26 % pour les 55 à 64 ans. En quelques générations, nos sociétés ont changé. Les générations montantes sont mieux formées que jamais, et elles occupent de plus en plus des postes qualifiés. Nous entrons dans ce qu’on appelle désormais la « société de la connaissance ».

Dans un livre récent — Democracy and Prosperity: Reinventing Capitalism through a Turbulent Century Torben Iversen et David Soskice, professeurs respectivement à l’Université Harvard et à la London School of Economics, font le point sur cette nouvelle société de la connaissance et en profitent pour remettre en question plusieurs idées reçues.

Le leitmotiv de leur ouvrage est que, finalement, la démocratie et le capitalisme font plutôt bon ménage. La démocratie donne une voix prépondérante à une large classe moyenne éduquée, qui vote souvent pour des partis qui s’engagent à favoriser le développement économique et la croissance. Quant au capitalisme, il bénéficie également de la démocratie, qui est plus à même d’engendrer les réglementations et les biens publics nécessaires à la croissance à moyen terme. Dans les régimes autoritaires, les dirigeants maximisent leurs propres gains, au détriment du bien public.

Le capitalisme démocratique et l’économie de la connaissance causent bien sûr des inégalités et des problèmes sociaux et environnementaux. Mais ces inégalités et ces problèmes, avancent Iversen et Soskice — sans trop le démontrer —, résultent surtout des choix des électeurs. Les auteurs ne voient pas, comme Thomas Piketty ou Wolfgang Streeck, de tendance inéluctable à la croissance des inégalités.

Dans l’ensemble, les emplois ne seraient d’ailleurs pas menacés, que ce soit par la mondialisation ou par le changement technologique. Le succès économique des pays riches, expliquent Iversen et Soskice, s’ancre dans de complexes réseaux de personnes qualifiées, qui rendent l’établissement dans ces pays impératif pour les entreprises. Celles-ci peuvent délocaliser les centres d’appel ou certaines opérations manufacturières, mais la recherche, la conception et le design se font en équipe et ne se déplacent pas aisément. Ces fonctions ne peuvent pas non plus être simplement confiées à des robots. Les Google, Microsoft, Samsung et autres Facebook, par exemple, s’installent à Montréal pour tirer parti de l’expertise locale en intelligence artificielle.

La société de la connaissance émerge d’ailleurs dans les grandes villes, fortes de leurs universités, de leurs centres de recherche et de leurs réseaux d’entreprises et de main-d’œuvre qualifiée. Attrayantes pour les jeunes qui y sont formés et qui y ont souvent tissés des amitiés et des amours, ouvertes à la diversité et à l’innovation, centres de production culturelle, les villes sont au cœur du développement économique contemporain.

Le relatif déclin des régions productrices de ressources ou de biens manufacturiers constitue le revers de cette évolution. Les grandes industries fordistes des années 1945 à 1975, en effet, ne sont plus le moteur économique qu’elles étaient, et les gens qui y travaillaient se retrouvent souvent en difficulté, n’ayant peu d’accès aux grandes villes devenues inabordables pour eux. Ce sont ces régions en déclin, où les gens nourrissent une nostalgie de meilleures années et gardent peu d’espoir pour leur avenir ou celui de leurs enfants, qui fournissent des appuis au populisme d’un Donald Trump ou à celui des gilets jaunes en France.

Pour Iversen et Soskice, le populisme contemporain manifeste surtout le déclassement d’une partie de la société, laissée derrière par l’avènement de l’économie de la connaissance. Ce populisme alimente d’ailleurs une sourde méfiance envers la science, l’expertise et les élites.

Ce constat amène Iversen et Soskice à douter de la thèse voulant que le populisme soit avant tout une réaction culturelle à la transformation des valeurs dans nos sociétés. Pour eux, le populisme contemporain manifeste surtout le déclassement d’une partie de la société, laissée derrière par l’avènement de l’économie de la connaissance. Ce populisme alimente d’ailleurs une sourde méfiance envers la science, l’expertise et les élites.

Dans cette optique, la relative résistance du Québec aux excès du populisme pourrait s’expliquer par la bonne santé de nombreuses régions, qui défient le schéma mis en avant par Iversen et Soskice et semblent plus affectées par les pénuries de main-d’œuvre que par le déclin économique.

En mettant en lumière les gains économiques réalisés par la classe moyenne éduquée — et les avantages attendus par ceux qui aspirent à en faire partie, dirait Justin Trudeau —, Iversen et Soskice tracent probablement un portrait trop optimiste du capitalisme démocratique contemporain. Comme ils le soulignent eux-mêmes, dans ce monde de prospérité, beaucoup de gens sont laissés en plan. Les nouvelles classes moyennes, en effet, se sentent moins liées aux plus pauvres que les ouvriers traditionnels, et elles se montrent peu favorables à la redistribution. Mais à une époque où abondent les ouvrages pessimistes sur le capitalisme, les inégalités et la mondialisation, il est bon de se rappeler que, dans les pays riches, les années en cours sont également, pour plusieurs, des années de prospérité.

Photo : Shutterstock / metamorworks


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