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Ce que nous mettons dans notre assiette a un énorme impact sur l’environnement. L’agriculture, qui produit environ 5 % des émissions mondiales de GES, pourrait à elle seule entraîner une hausse de la température globale de 1 °C d’ici 2100, assez pour dépasser les objectifs de l’Accord de Paris. L’élevage est responsable d’une grande partie de cette pollution. 

En plus de l’environnement, la consommation de viande affecte également notre santé. Selon l’Organisation mondiale de la Santé, la consommation de viande transformée est associée à un risque accru de plusieurs types de cancers. Les régimes riches en viande peuvent augmenter le risque de maladies telles que le cancer colorectal, les accidents vasculaires cérébraux et le diabète de type 2. 

Dans un pays comme le Canada, où le gouvernement finance les soins, ce problème individuel est un problème collectif.  

Malheureusement, lorsque l’agriculture est concernée, nos politiques climatiques manquent de mordant; elles sont le talon d’Achille de la transition énergétique. Par exemple, le secteur agricole est exempt des principaux mécanismes d’écofiscalité comme la tarification carbone. En somme, le coût environnemental de la viande n’est pas inclus dans le prix de notre assiette, ce qui engendre une défaillance du marché. 

Taxer la viande ? 

La viande cause une externalité négative sur la société. La façon intuitive de régler ce problème serait d’imposer une taxe équivalente aux dommages causés, et ce, pour chaque type de viande. 

Par exemple, la production de viande de ruminant (bœuf, chèvre, etc.) est significativement plus émettrice que celle de volaille; une taxe sur la viande refléterait cette information via le prix.  Le but d’une telle politique ne serait pas nécessairement une diminution de la quantité de viande consommée – bien que ce serait l’idéal –, mais plutôt une substitution vers des produits moins polluants. L’introduction d’un tel mécanisme fait d’ailleurs partie intégrante des conversations sur la décarbonation en Europe. En Amérique du Nord, le débat n’est malheureusement pas entamé. 

Plusieurs études ont examiné l’impact potentiel d’une taxe sur la viande. Les résultats varient en fonction de la portée de la taxe et de son ampleur. Une étude examinant l’effet d’une telle taxe sur l’ensemble des produits alimentaires estime que les émissions pourraient être réduites de 10 % à 20 %. En revanche, une autre étude estime que, même avec un prix sur le carbone à 200 euros (environ 290 $) sur la consommation de produits animaux, la réduction des GES serait limitée à 6 %. Taxer uniquement les produits les plus polluants, soit la viande de ruminant, serait donc plus efficace et moins pénalisant pour les consommateurs. 

Cela mène à une autre considération, celle de l’effet d’une taxe sur la viande sur les ménages les plus défavorisés. Malgré un changement des habitudes alimentaires, de récentes études ont démontré que l’impact serait neutre sur le plan nutritionnel. Ce constat ne s’étend toutefois pas au plan fiscal puisqu’une telle taxe serait régressive : elle affecterait davantage les moins nantis. Par contre, cela n’est vrai qu’avant redistribution.  

Il serait en effet possible de rendre la taxe fiscalement neutre – voire progressive – en la combinant avec d’autres mesures, comme des crédits d’impôt. C’est précisément ce que le Canada fait avec la taxe carbone fédérale; dans la province qui la perçoit, 80 % des ménages reçoivent davantage de crédits carbone qu’ils n’en paient. (Ce n’est pas le cas au Québec, où le prix du carbone est régulé par une bourse, dont le produit des ventes aux enchères est versé dans le Fonds vert.) 

Le problème plus fondamental de la taxe sur la viande est son acceptabilité sociale, puisqu’elle touche un bien profondément enraciné dans les habitudes culturelles. Il serait donc probable que certaines personnes – qui soutiennent les politiques climatiques actuelles – n’apprécient pas l’intervention de l’État dans leur assiette. 

L’introduction d’une taxe sur la viande ne doit pas être prise à la légère, l’acceptabilité sociale des politiques climatiques exigeant un délicat équilibre. 

Heureusement, la taxe sur la viande n’est pas le seul outil à notre disposition.  

Comment changer sans taxer plus ?  

Le coût social du carbone atteint 250 $ la tonne, selon le dernier rapport du gouvernement fédéral. Cela signifie que toute politique pouvant réduire une tonne de carbone pour moins de 250 $ est désirable. Cela ouvre la porte à toutes sortes de possibilités. 

Des campagnes de communication et de sensibilisation s’attaquant à la racine du problème – nos habitudes – pourraient donc représenter une approche efficace et socialement acceptable. Par exemple, on pourrait subventionner les producteurs de contenus afin que ceux-ci proposent d’appétissantes recettes culinaires à faible impact environnemental – l’asymétrie de l’information étant une autre défaillance de marché.  

Dans le même esprit, la subvention de protéines végétales ou le soutien à la recherche pour développer de nouveaux substituts à la viande, moins nocifs pour l’environnement, pourrait aussi être considérée.  

En plus des mesures d’écofiscalité, la réglementation pourrait aussi servir à encourager une alimentation plus durable. Par exemple, les options végétariennes protéinées sont souvent absente dans les menus des restaurants, et le prix de ces options tend à être plus élevé, malgré des coûts d’ingrédients moindres. Pour remédier à cette situation, la réglementation pourrait garantir une offre suffisante de produits végétariens riches en protéines (un peu à l’image des quotas de ventes de voitures électriques), tout en limitant les frais supplémentaires. 

C’est alimentaire, mon cher Watson 

Le milieu alimentaire est un grand oublié de l’action climatique. Or, à lui seul, il pourrait briser l’Accord de Paris et il est dubitatif de croire que ce problème pourrait être résolu uniquement par des changements technologiques. Ce problème requiert des changements d’habitude. Ce changement de paradigme ne serait pas uniquement bon pour la planète, il serait également bon pour notre santé et, donc, pour nos finances publiques.  

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Hugo Cordeau est étudiant au doctorat en sciences économiques à l’Université de Toronto et boursier du Fonds de recherche du Québec – Société et culture. Ses intérêts de recherche portent sur les finances publiques et l’économie industrielle, avec un accent sur l’action climatique. On peut le joindre sur LinkedIn et sur Twitter à @cordeau_.
Jérôme Larivière
Jérôme Larivière est étudiant au doctorat en économie à l'Université McGill. Ses intérêts de recherche portent sur l’économie appliquée et les politiques publiques. On peut le joindre sur LinkedIn 

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