(English version available here)

Pour certains, l’immigration est un problème : passeurs illégaux, menace à nos emplois, menace à notre culture, à nos valeurs, à notre langue, et ainsi de suite. Pour d’autres, elle est une solution à nos pénuries de main-d’œuvre et au vieillissement de la population. Ce débat ne fait que commencer, puisque l’accroissement des inégalités mondiales et les changements climatiques vont continuer d’augmenter les pressions migratoires partout dans le monde.

Pourquoi accueillir des immigrants? Qu’est-ce que ça nous apporte, outre augmenter notre offre culinaire? Le site web d’Immigration Canada parle de « faire croître l’économie par l’immigration », le bénéfice le plus souvent entendu, une vérité de La Palice. Mais pour que nous profitions de l’immigration, il faut qu’elle augmente la taille de l’économie par habitant – communément mesuré par le produit intérieur brut per capita. Ici, la réponse est moins positive et varie selon le type d’immigrants et leur capacité d’intégration.

Ni vraiment positif, ni vraiment négatif

Il y a trois grands types d’immigrants. Les immigrants économiques, choisis pour leur capital humain et représentant 25 % de tous nos immigrants, s’intègrent bien. Il leur faut moins de cinq ans après leur arrivée, en moyenne, pour faire aussi bien ou mieux sur le plan économique qu’une personne née au Canada. Leur impact sur le niveau de vie du Canadien moyen est donc négatif les premières années, mais positif par la suite. Les membres de leur famille qui les accompagnent ou qui viennent les rejoindre plus tard, représentant 60 % des immigrants, ont plus de difficultés et prennent une à deux décennies avant de faire aussi bien qu’une personne née ici. Et, évidemment, ceux qui ont le plus de difficultés sont les réfugiés (15 % des immigrants). La plupart d’entre eux n’atteindront jamais le niveau de vie du Canadien moyen. Bien que cela suggère que l’apport économique des immigrants au revenu per capita est plutôt négatif, nous n’avons parlé que de la première cohorte d’immigrants. Ce qui est merveilleux, c’est que les enfants et petits-enfants de ces immigrants feront, en moyenne, aussi bien que les enfants et petits-enfants de Canadiens nés ici.

Certaines études suggèrent aussi que l’immigration et la diversité ont des effets induits positifs sur la capacité innovatrice de la société. Mais d’autres études sont nécessaires pour pouvoir valider ces impacts de manière plus précise. Une plus grande densité de population apporte aussi des économies d’échelle. Et, non, l’immigration n’augmente pas la criminalité et n’a pas d’impact négatif important sur les salaires, sauf sur ceux des cohortes précédentes d’immigrants.

C’est aussi vrai que les immigrants aident à combler certaines pénuries de main-d’œuvre à court terme. Cependant, elles en créent éventuellement d’autres, en augmentant la demande en éducation, en soins de santé, en habitation, etc. C’est la même chose pour le vieillissement : les immigrants vieillissent aussi, et sont souvent rejoints par leurs parents. À long terme, l’immigration n’a donc que peu d’effet sur l’âge de la population.

Donc, est-ce que l’immigration est bonne ou pas bonne pour notre niveau de vie? En gros, l’immigration semble avoir un léger effet négatif sur notre niveau de vie à court terme (en ne tenant pas compte de la richesse que la diversité peut apporter) et un impact légèrement positif à long terme. Cette conclusion n’est pas différente de celles du mémoire que l’économiste Pierre Fortin a écrit pour le ministère de l’Immigration, de la Francisation et de l’Intégration du Québec et ou de l’article de W. Craig Riddell, Christopher Worswick et David A. Green, publié dans Options Politiques.

On est huit millions, faut se parler

Nous devons remercier nos systèmes de soutien, incluant notre système d’éducation, pour ces résultats qui sont, somme toute, assez bons. C’est grâce à eux si les immigrants réussissent relativement bien à s’intégrer économiquement. Une intégration et acculturation graduelle réussies assurent aussi le maintien de la cohésion sociale nécessaire à l’intégration des futures cohortes d’immigrants.

La recherche montre que les gens font peu confiance aux personnes différentes d’eux, mais que cette confiance augmente à mesure qu’ils apprennent à les connaître. Par contre pour pouvoir les connaître, ils doivent parler la même langue. L’apprentissage de la langue commune, un sujet particulièrement important au Québec, est primordial pour l’acculturation et l’intégration économique. C’est l’insuffisance des ressources à la francisation, et non le manque de volonté des nouveaux immigrants, qui explique souvent les difficultés à communiquer dans la langue de Leclerc.

Il est donc primordial que toute augmentation du nombre d’immigrants soit accompagnée par une hausse exponentielle des ressources allouées à leur intégration. Puisque le gouvernement fédéral souhaite augmenter de plus de 10 % le nombre d’immigrants d’ici 2025, les ressources allouées à leur intégration doivent donc augmenter par bien plus que 10 %.

La première raison est que ces ressources semblent déjà insuffisantes. La seconde est que la hausse du nombre d’immigrants se fera nécessairement en acceptant des immigrants qui, selon les critères actuels, n’auraient pas été admis. Autrement dit, les immigrants additionnels ont des profils qui rendent leur intégration plus difficile, ce qui signifie que celle-ci – toutes autres choses étant égales – demandera plus de ressources. Un défaut d’agir en ce sens fera pencher la balance des impacts vers le négatif.

C’est humanitaire, stupide !

Étant donné ces coûts d’intégration et des bénéfices économiques relativement mitigés ou incertains, même lorsque l’intégration se fait bien, pourquoi alors accepter des immigrants? Tout suggère, en effet, que les grands bénéficiaires sont les immigrants eux-mêmes, et moins la société qui les accueille.

Nous devons donc accueillir les immigrants tout simplement pour des raisons humanitaires, et cesser de penser que l’immigration est la solution ou la cause de nos problèmes. Conséquemment, Ottawa doit changer sa façon de présenter l’immigration aux Canadiens.

Mais avant de trop louanger notre humanitarisme, on doit se rappeler que l’immigration appauvrit les pays d’origine des immigrants en leur enlevant souvent leurs meilleurs éléments. Ces personnes auraient sûrement préféré demeurer dans leur pays si les conditions avaient été meilleures. La solution pour vraiment les aider, et ralentir le flux migratoire, est de limiter les changements climatiques et d’aider ces pays à développer de meilleures institutions.

Mais ça, nous ne savons pas trop comment nous y prendre. Les expériences désastreuses en Irak et Afghanistan sont des exemples frappants de notre incapacité à bâtir des institutions. C’est pourtant là-dessus que nous devrions focaliser la recherche et la coopération internationale, car c’est là que se trouve la vraie solution aux problèmes migratoires.

Souhaitez-vous réagir à cet article ? Joignez-vous aux discussions d’Options politiques et soumettez-nous votre texte , ou votre lettre à la rédaction! 
Claude Lavoie est économiste. Il a été directeur général des études économiques et des analyses politiques du ministère des Finances des Finances de 2008 à 2023. En tout, il a passé plus de trente ans au ministère des Finances et à la Banque du Canada, produisant des analyses basées sur les données probantes pour informer les décisions politiques. Il a reçu plusieurs honneurs, dont la Médaille du jubilé de diamant de la reine. Il a aussi été le représentant du Canada à l’OCDE.

Vous pouvez reproduire cet article d’Options politiques en ligne ou dans un périodique imprimé, sous licence Creative Commons Attribution.

Creative Commons License

More like this

Recherches et événements connexes de l’IRPP

Technological Change and Declining Immigrants’ Earnings Outcomes: Implications for Income Inequality in Canada

par Casey Warman and Christopher Worswick 16 décembre 2019

Recherches connexes du Centre d’excellence

Irregular Border Crossings and Asylum Seekers in Canada: A Complex Intergovernmental Problem

par Mireille Paquet et Robert Schertzer 10 novembre 2020

Collaboration and Unilateral Action: Recent Intergovernmental Relations in Canada

par Robert Schertzer, Andrew McDougall and Grace Skogstad 13 décembre 2016